NOTICE SUR M. EMERY
Jacques-André Emery, supérieur général de la congrégation de Saint-Sulpice, naquit a Gex, le 26 août 1732. 11 était le second fils du lieutenant général criminel du bailliage de ceile ville. 11 étudia d'abord chez les Jésuites de Mâcon, et entra, vers 1750, à la petite communauté de Saint-Sulpice, à Paris. Il y prit les ordres, ets'attacba à la congrégation des prêtres de Saint-Sulpice. Ordonné prêtre, en 1756, on l'envoya, trois ans après, professer le dogme au séminaire d'Orléans, d'où il passa à celui de Lyon, pour y enseigner la morale. Il prit alors des degrés dans l'université de Valence, et fut reçu docteur en théologie, en 1764.
Ce fut pendant son séjour à Lyon, qu'il publia ses deux premiers ouvrages, \ Esprit de Leibnitz et VEsprit de sainte Thérèse. L'auteur se proposa de réunir dans le premier tout ce que Leibnitz avait écrit sur la religion. Affligé de l'esprit de son siècle, il voulait le ramener à la religion par une grande autorité, et lui prouver que l'incrédulité n'était pas, comme on s'en vantait, le partage de toute idée pensante, et qu'on pouvait ici opposer philosophe à philosophe. Il rapporte, en effet, une foule de passages qui montrent combien Leibnitz était attaché au christianisme, et combien il était-même instruit dans la théologie proprement dite.
L Esprit de sainte Thérèse est dans un genre différent. C'est un recueil de ce que l'auteur a jugé de plus usuel et de plus pratique dans les écrits de la sainte. Il y en a deux éditions qui sont épuisées, celle de 1775 et celle de 1779.
En 1776, M. Emery fut fait supérieur du séminaire d'Angers, et grand vicaire de ce diocèse. Il fut chargé, plus d'une fois, et presque seul, des détails de l'administration, soit à cause des absences de M. de Grasse, évêque d'Angers, soit en raison de sa mort, qui arriva au commencement de 1782. Cette même année, sur la démission de M. le Gallic, il fut nommé supérieur général de sa congrégation. Il était digne de succéder aux Olier et aux Tronsou. Esprit d'ordre, coup d'œil juste, connaissance des affaires, discernement des hommes, mélange heureux de douceur et de lermeté; telles étaient ses principales qualités.
Il était d'usage que les supérieurs généraux de Saint-Sulpice eussent une aboaye; ie roi le nomma, en 1784, à ceile de Bois- Groland, au diocèse de Luç.on. Elle était d'un revenu peu considérable, mais qui suffisait à l'ambition d'un homme plein de l'esprit de son état, modeste, désintéressé.
En 1789, lors des premiers orages de la révolution, il établit un séminaire de sa congrégation à Baltimore, qui venait d'être érigé en évêché, et y envoya plusieurs de ses prêtres, qui y travaillèrent avec zèle à étendre la religion. La révolution vint l'en-
OKuvres COUPL. de M. Emery.
lever à des occupations qui lui étaient chères. Il vit son séminaire dispersé, et fut enfermé deux fois : la première à Sainte- Pélagie, où il ne, resta que six semaines; la seconde à la Conciergerie, où il passa seize mois : il vit se renouveler souvent cette prison, qui était comme le vestibule de l'échafaud, et où arrivaient chaque jour les victimes destinées à une mort prochaine. On dit queFouquier-Thinville se proposait bien de lui faire avoir aussi son tour, mais qu'il le laissait par calcul, parce que, suivant son expression, « ce petit prêtre empêchait les autres de crier. » M. Emery fut utile dans sa prison à plusieurs condamnés, et il recul entre autres l'expression du repentir de Claude Franchet et d'Adrien Lamourette, qui avaient donné dans plus d'une erreur, et pris part au schisme.
Rendu 5 la liberté après la terreur, il devint un des principaux administrateurs du diocèse de Paris, dont M. de Juigné, alors en exil, l'avait nommé grand vicaire. Ses connaissances, sa sagesse, l'estime dont il jouissait, le rendirent en quelque sorte le conseil du clergé et des fidèles. Sa correspondance était très-étendue, et il n'y pouvait suffire que par une vie active, par une sage distribution de tous ses moments, et par une grande facilité à écrire. De longues études, un jugement sain, un tact sûr, l'avaient préparé de bonne heure à répondre sur une foule de questions relatives à son ministère. Il savait combiner l'attachement aux règles avec les tempéraments que nécessitaient les circonstances. Il n'était point ami des mesures extrêmes, et se défiait de l'exagération en toutes choses. Quelques-uns lui ont même reproché d'avoir poussé trop loin la condescendance et la modération. Mais dans tout le cours de la révolution, il marcha constamment sur la même ligne. Il ne fut pas ardent dans un temps et modéré dans un autre. Il n'allait point chercher l'orage, mais il l'attendait sans crainte. Il ne bravait pas l'injustice des hommes, mais il ne s'en laissait pas intimider. L'intérêt de la religion le guidait toujours. Ceux qui ne jugent que d'après l'impulsion du moment, lui trouvèrent trop de fermeté quand ils en manquaient eux-mêmes, ou trop de mollesse quand ils étaient exaltés. Mais c'étaient eux qui changeaient. Pour lui, il fut toujours le même, sage, égal, mesuré, sachant céder, lorsqu'il le croyait utile, mais sachant aussi résister avec force quand il le jugeait nécessaire. Au milieu de ses nombreuses occupations, et malgré les inquiétudes et les troubles, fruit des circonstances, il trouva le moyeu de composer plusieurs ouvrages.
Lors du serment prescrit par l'assemblée constituante, il tit une réponse à un ouvrage en faveur de la constitution civile du clergé. Comme il parut alors beaucoup d'écrits de
NOTICF, SHU M. EMKHY.
ce genre, on ne «aurait dire précisément quel était le titre du sien. Il donna, en 1797, un Mémoire .sur celte question : Les religieuses peuvent-elles aujourd'hui, sans blesser leur conscience, recueillir des successions, et disposer par testament? Il publia l'écrit intitulé : Conduite de l'Eglise dans la réception des ministres de la religion, qui reviennent de l'hérésie et du schisme. Il inséra plusieurs morceaux dans les Annales catholiques.
II aimait la littérature, et quand il eut perdu par la révolution la bibliothèque de sa maison, il sut en former une autre avec beaucoup de choix. Il acheta les manuscrits originaux de Fénelon, qui ont servi à M. de Bausset, évoque d'Alais, son ami, pour composer l'histoire de l'illustre archevêque.
La retraite où le condamna la journée du 4 septembre 1797 (18 fructidor), l'engagea à mettre la dernière main à son ouvrage sur Bacon. Il le publia, en 1799, sous le titre de Christianisme de François Bacon, 2 vol. in-12. Le discours préliminaire, la Vie de Bacon, et deux éclaircissements qui sont à la fin de l'ouvrage, attestent la solidité, la sagesse et la critique de l'auteur. En 1803, il donna une nouvelle édition de l'Esprit de Leibnitz, et l'intitula, Pensées de Leibnitz sur la religion et sur la morale, 2 vol. in-8°. Il devait y joindre un Eclaircissement sur la mitigation des peines de l'enfer; mais après avoir fait imprimer cet écrit, il en arrêta la distribution, et il ne s'en est répandu qu'un très-petit nombre d'exemplaires. Depuis, il s'était encore procuré de nouvelles pièces sur Leibnitz, et entre autres, un manuscrit de la main de ce philosophe sur les points controversés entre les catholiques et les prolestants, manuscrit dans lequel Leibnitz se déclarait en faveur des premiers. Il se proposait de publier cette pièce importante.
Il se rendit éditeur de la Défense de la révélation contre les objections des esprits forts, par Euler, suivies des Pensées de cet auteur sur la religion, supprimées dans la dernière édition de ses Lettres à une princesse d'Allemagne , Paris, 1793, in-8". En 1807, il fit paraître les Nouveaux opuscules de Fleury, 1 vol. in- 12, auxquels il joignit ensuite des Additions, qui ont servi de prétexte pour l'inquiéter.
Son dernier ouvrage est les Pensées de Descartes, l vol. in-8", 1811. 11 se proposait de joindre Newton aux philosophes dont il avait fait connaître les sentiments, et de montrer que ces grands hommes avaient tous été attachés a la religion. Mais il n'a pas eu le temps d'achever cet ouvrage, et il n'a laissé que des notes imparfaites.
Il a été l'éditeur de plusieurs des ouvrages de M. de Luc, ainsi que des Lettres à un évéque sur diverspoints de moraleetde discipline, par M. de Pompignan, 1802,;2 vol.in-8°.
Après la chute du Directoire, M. Emery, qui s'était tenu caché, reparut, et inséra dans les Annales philosophiques quelques écrits en faveur de la soumission. Son ex-
périence et ses lumières auraient dû sans doute engager les auteurs du concordat à recourir à lui, lors de cette transaction importante; mais on eut, au contraire, l'air de redouter ses conseils. Il fut entièrement mis à l'écart, et même arrêté quelque temps; ce qui n'a pas empêché que, dans des écrits publiés en pays étranger, on De l'ait accusé d'avoir été le principal agent dans cette grande affaire. Mais M. Emery était trop attaché aux règles pour approuver tout ce qui se fit à celte époque. Il se soumit au concordat comme étant émané de l'autorité du Saint- Siège; mais il ne prit point de part à plusieurs des mesures prises pour son exécution. On alla néanmoins jusqu'à l'accuser d'ambition ; vain reproche qu'il fit tomber en refusant l'évêché d'Arras. Il ne demandait qu'à reprendre ses fonctions de supérieur du séminaire. Il rassembla, en effet, plusieurs jeunes ecclésiastiques, établit un séminaire à Paris, acheta une maison, et reforma sa congrégation.
Dépositaire des anciennes traditions, il les perpétuait dans le clergé. Il avait la confiance de plusieurs évêques, et entre autres d'un prélat, alors en crédit, et par le moyen duquel il opéra quelque bien.
On le fit conseiller de l'Université, et, en 1809, on l'adjoignit à une commission de deux cardinaux et de cinq évêques, chargés de répondre à différentes questions sur les affaires de l'Eglise. Il parla toujours avec beaucoup de liberté dans cette commission, et refusa de souscrire à l'avis arrêté le 11 juin 1810, refus qu'on ne lui pardonna point. Il eut ordre de quitter son séminaire, et il vécut plus que jamais dans la retraite. On le savait fort attaché au Saint-Siège, et personne, en effet, ne ressentait plus vivement les maux de l'Iiglise et les chagrins du Souverain Pontife. Il n'en parlait qu'avec douleur. Toutefois, on l'adjoignit à une seconde commission, où il montra le même zèle.
Il eut même une occasion éclatante de manifester ses sentiments. Mandé aux Tuileries, avec les autres membres de la commission, il parla librement à l'empereur, et il ne craignit pas de faire briller la vérité à ses yeux; il exposa la véritable doctrine de Bossuet, et osa même réclamer en faveur de la souveraineté temporelle des Papes, Son courage mesuré, sa gravité modeste, ses raisons déduites avec force et présentées avec sagesse, firent impression sur l'esprit de Napoléon I" ; et, pendant que la crainte fermait toutes les bouches, un simple prêtre plaida la cause de la religion et se fit écouter.
M. Emery méritait de finir par là une carrière marquée par tant de services. Il tomba malade peu après, et mourut, universellement regretté, le 28 avril 1811. Ses obsèques furent honorées par la présence de plusieurs cardinaux et prélats, et par les larmes de ses élèves et de ses amis. 11 fut enterré dans sa maison d'issy, où ses séminaristes voulurent porter eux-mêmes son corps.