‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 3 sur 454 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

On a dit qu'il n'était point d'auteur plus admiré et en même temps moins lu que Platon ; je ne sais si on ne pourrait point en dire autant d'une sainte à qui la beauté du génie, l'élévation des pensées, la magnificence^ du style, la grandeur du caractère donnent d'ailleurs avec le divin Platon une conformité frappante. On voit bien que nous parlons de sainte Thérèse, et les personnes instruites ne seront point étonnées que nous trouvions des rapports singuliers entre elle et le philosophe de l'antiquité qui a parlé le plus noblement de la Divinité, et pénétré le plus avant dans ces mystères. Mais, quoi qu'il en soit de tous ces rapports , il est au moins très-constant que le public, qui a la [dus haute idée des OEuvres de saintelTliérèse, ne les lit pourtant point, ou les lit très-peu. C'est même cette haute idée qui en est la principale cause. On croit qu'il ne s'y agit, le plus souvent, que de révélations, de ravissements, d'extases : que la sainte est perpétuellement abîmée de la Divinité; que de là elle donne des leçons de perfection, et tient un langage que les hommes peuvent à peine entendre; en un mot, que ses OEuvres ne sont utiles et intelligibles qu'à des Ames d'une oraison éminente, et dont le nombre ne peut donc qu'être fort petit, même dans les communautés religieuses les plus 1er-

YGntlîS.

Voilà le préjugé que rapportent et que répandent des personnes même pieuses, qui en ont tenté la lecture; et il faut convenir que le préjugé n'est pas sans quelque fondement, car il est vrai que la sainte parle souvent de visions et de révélations, surtout dans sa Vie écrite par elle-même; qu'elle entre dans d'assez grands détails sur leurs suites et leur usage; qu'elle décrit les opérations les plus extraordinaires du Saint- Esprit dans les âmes; qu'elle suppose ou qu'elle tend à établir dans les religieuses auxquelles elle adresse la parole, la contem-

plation la plus parfaite et la plus haute mysticité. Il ne faut donc point être surpris si des personnes d'une piété commune, et qui tombent sur cette partie des OEuvresde sainte Thérèse, n'y comprenant rien, ou du moins n'y voyant rien qui puisse être à leur usage, abandonnent le livre sans l'approfondir davantage, et en dégoûtent tous ceux qui se proposeraient d'eu entreprendre la lecture. Ajoutons encore que le dégoût provenant du fond des matières, est fortifié parle désordre du discours. Le lecteur, à tout moment, en perd le fil, et ne le retrouve qu'avec peine, parce que sainte Thérèse, ne pouvant contenir les élancements de l'amour qui la consume, abandonne tout à coup son sujet, et se livre à de longues digressions. Il y a plus; accablée d'affaires et d'infirmités, et ne travaillant en conséquence que dans des intervalles de temps très-courts et très-éloignés les uns des autres, il ne lui a pas été possible de mettre toujours de l'ordre et de la liaison dans ses pensées.

Cependant, si nous convenons de ce qui précède, on doit aussi nous accorder que sainte Thérèse, dans ceux mêmes de ses ouvrages où elle s'élève le plus haut, et ne peut enlever avec elle que les âmes les plus pures, ne perd pas toujours de vue celles qui tiennent à la terre. Elle parle toujours, il est vrai, le langage des anges; mais souvent c'est celui des anges se familiarisant et conversant avec les hommes. Les sentiments affectueux auxquels elle se livre si fréquemment, ne sont point en pure perte pour le lecteur; l'ardente charité qui brûle son cœur, embrase quelquefois ses expressions, et échaufferait les lecteurs les plus insensibles : d'ailleurs, elle donne, à l'usage de toutes les personnes qui aspirent à la perfection, les maximes les plus sages, les avertissements les plus salutaires, les règles les plus éprouvées ; et tout cela est présenté avec des grâces; un naturel, un air d'amitié et de per-

sunsion, qui gagnent la confiance et entraînent l'acquiescement. Faut-il donc, parce qu'il est dans les OEuvres de sainte Thérèse quelques parties qui ne conviennent qu'à très-peu de personnes, que celles qui conviendraient, qui seraient infiniment utiles à tous, demeurent sans usage, ignorées, en quelque sorte, et ensevelies pour toujours? Et le travail d'un éditeur qui les rassemblerait avec intelligence, ne serait-il pas vraiment important et à la gloire de sainte Thérèse et à la piété des fidèles?

Voilà ce qui nous a fait naître l'idée, et quel est aussi l'objet de l'ouvrage que nous donnons au public. Nous avons eu pour modèle, ['Esprit de saint François de Sales et sa Solide dévotion, deux livres si utiles et si répandus, mais qui étaient au fond moins nécessaires et moins difficiles à exécuter que le nôtre, parce que les ouvrages dont ils sunt extraits sont ou à la portée ou entre les mains de tous les fidèles.

On nous permettra d'ajouter encore une observation sur l'utilité d'un ouvrage tel que le nôtre. Une infinité de personnes ont écrit et écrivent encore sur la piété. Nous sommes bien éloignés de condamner la multiplicité même excessive des ouvrages en ce genre ; mais il faut pourtant avouer que c'est aux saints qu'il appartient singulièrement de parler de la sainteté, et que mille raisons nous engagent à les écouter et à les suivre préférablement à tous les maîtres qui se présentent à nous. Le langage de la piété a bien plus de grâce et de vérité dans leur bouche : leurs maximes sont consacrées par l'expérience, toute leur vie en est la démonstration. Jamais l'homme, dans leur personne, ne peut être mis en contradiction avec le prédicateur, parce qu'ils donnent en même temps les leçons et les exemples. Profondément pénétrés des vérités qu'ils inculquent, véritablement enflammés de zèle pour le salut du lecteur, ils n'ont pas besoin de s'agiter comme tant d'autres, et si on peut s'exprimer ainsi, de se battre les lianes pour s'animer et pour mettre quelque chaleur dans leurs discours. Ce sont leurs écrits qui nous offrent les exemples de ces mouvements affectifs qui touchent le cœur, de cette onction insinuante qui le pénètre, de ce pathétique tendre qui achève de le gagner: infiniment plus acrédités que les écrivains vulgaires, ils sont dispensés de fournir des preuves, leur autorité suffit; et cela est vrai surtout à l'égard des saints, dont la gloire principale est d'avoir éié singulièrement éclairés dans les voies spirituelles.

Ces vérités présupposées, quelle confiance ne doivent pas inspirer les OEuvres spirituelles de sainte Thérèse ? Non-seulement elle fut une sainte illustre par ses vertus, mais elle paraît avoir été extraordinairement suscitée de Dieu, pour donner aux hommes les leçons de la perfection la plus sublime. Ce sont ses lumières extraordinaires, encore plus que ses vertus, qui lui ont fait un nom si glorieux dans toute l'Eglise. Elles étaient si éclatantes ces lumières,' que ses

directeurs les plus savants se mettaient à leur tour sous sa conduite. Des évoques même, éminents d'ailleurs en doctrine et en sainteté, prenaient ses conseils sur leur conduite particulière, et les suivaient avec une docilité filiale. Ses ouvrages si recherchés, si estimés, si autheniiqnement approuvés pendant sa vie, seront toujours un des plus riches trésors de l'Eglise. Quelle longue chaîne ne formerions-nous pas si nous rassemblions tous les témoignages honorables qui leur ont été rendus par les théologiens les plus célèbres et les auteurs les moins suspects ?

Le vénérable Jean de Palafox, évêque d'Osma, en a commenté une très-grande partie ; et il l'a fait avec un respect et des égards qui ne seraient point indignes du texte sacré. Le grand Bossuet en appelait la doctrine une doctrine céleste. Dans la dispute du quiétisme, on lui opposa quelques passages de sainte Thérèse, et il les discuta avec autant d'égards et de ménagements que les textes des saints Pères les plus révérés. Le savant et judicieux Fleury, dans les Mœurs des Israélites, au témoignage du concile de Trente et de saint Charles, dont il, appuyait un de ses sentiments, associe celui de sainte Thérèse, et ajoute indistinctement qu'il s'est déterminé sur de si grandes autorités. Le célèbre abbé de Choisi admirait les OEuvres de notre sainte. Elles respirent , disait-il, l'amour divin, et montrent un génie sublime.

prolongerions-nous plus

Mais pourquoi loin la chaîne des OEuvres spiritue Nous aurons tout

témoignages rendus aux les de sainte Thérèse ?

dit en ajoutant qu'elles lui ont mérité de la part des Papes Grégoire XV et Urbain VIII, l'auguste titre de docteur de l'Eglise; titre si singulier dans une femme, qu'on ne sache pas qu'il ait jamais été accordé à d'autres qu'à sainte Thérèse. Les OEuvres de sainte Thérèse proprement dites, ne sont point l'unique fond dont nous avons tiré nos matériaux. Nous avons mis encore à contribution ses lettres imprimées, et celles que nous avons adoptées ne seront pas la partie de notre ouvrage la moins curieuse et la moin s instructive. On doit sentir qu'en général nous avons dû préférer celles qui renferment des sentiments de piété et fournissent des règles de conduite, à une multitude d'autres où on ne voit que des détails sur le gouvernement temporel de ses monastères. Cependant, pour donner dans toute son étendue l'esprit de sainte Thérèse, et accréditer encore plus universellement ses maximes, nous avons jugé convenable d'en insérer quelques-unes qui ne servent immédiatement qu'à faire connaître sa capacité dans la conduite des affaires, la gaieté de son^caractère, la sensibilité de son cœur, les charmes de son esprit. On conviendra sans doute, après les avoir lues, que cette sainte, si sévère à elle-même, si élevée dans la contemplation, et qui semblait ne plus tenir à la terre, était la femme de son siècle, non-seulement la plus habile,

PHEFACE.

mais encore la plus propre à rendre la vertu aimable. On y apprendra, suivant la remarque du célèbre évêque de Bethléem (Lettres de sainte Thérèse, i. II, Préf., p. 27), à spiritualiser le commerce du monde et à humaniser la plus sublime spiritualité; on y remarquera (/ne, si les saints ont, pour ainsi dire, leurs jours de [êtes et de cérémonies, ils ont aussi comme leurs jours ouvriers et domestiques ; mais que toujours ils sont saints, sérieux dans leurs jours de fêles, sans être jamais à charge; aisés et naturels dans les autres jours, sans scandaliser personne ; modestement i/ais , noblement familiers, d'une piété aimable et insinuante, faisant voir par leur exemple que la vertu n'est point farouche, et que , se faisant toute à tous, elle se rend aimable , accessible à tout le monde, et ne rebute que ceux qui ne la connaissent pas.

Le lecteur nous saura gré sans doute de lui donner en entier les opuscules de la sainte, je veux dire les Méditations sur le Pater, le* Exclamations de l'âme à ]son Dieu, et la Manière de visiter les monastères. Ce dernier, qui paraîtrait d'abord ne point entrer dans le plan île notre ouvrage, suppose une profonde connaissance du cœur humain, et renferme d'excellents principes, applicables à toutes les espèces de gouvernement.

A la suite de ce traité, nous en avons placé un autre qui se rapporte au même objet, et qui, dans son genre, est un chef-d'œuvre de discrétion et de sagesse. Cet écrit si peu connu, mais si digne de l'être, n'existe que dans le second volume des Lettres de la sainte, sous le titre d'Avis et de maximes sur le gouvernement des religieuses. Quoiqu'il ait pour auteur la Mère Marie de Saint-Joseph, supérieure des Carmélites de Séville, on peut avec fondement le regarder aussi comme l'ouvrage de sainte Thérèse. La Mère de Saint-Joseph était son élève la plus chérie et la plus estimée; on le voit dans le grand nombie de lettres que notre sainte lui adresse, où il n'est pas possible de pousser plus loin les démonstrations de l'estime et de l'amitié. Nous sommes donc très-assurés que les maximes de la (ille étaient celles de la mère, et l'esprit de la première nous fait parfaitement connaître l'esprit de la seconde.

Nous n'avons mis sous les yeux du lecteur aucune des révélations et des visions de sainte Thérèse, si on excepte celle de l'enfer, qui renferme une moralité très-instructive ; on en voit la raison: le plan de notre ouvrage, tel que nous l'avons fait connaître, les excluait évidemment; car ce n'est de notre part ni incrédulité ni pusillanimité; c'est-à-dire que nous n'avons pas été déterminés à n'en point faire usage, parce que nous n'y ajouterions pas, ou nous craindrions de paraître y ajouter foi; nous sommes persuadas qu'il y a autant de faiblesse à tout rejeter qu'à tout croire eu ce genre. Une incrédulité décidée à l'égard de toutes les visions et les révélations particulières, d'a-

bord ne conviendrait point à un Chrétien qui connaît l'histoire des premiers siècles de l'Eglise et qui les respecte ; car cette histoire nous apprend que de saints personnages de l'un et de l'autre sexe en ont été constamment favorisés, et les fidèles ne doutaient pas que ces sortes de grâces ne fussent alors très-fréquentes. On le voit par le livre du Pasteur si respecté dans l'antiquité, par la Yie de saint Grégoire Thaumaturge, par les écrits de saint Cyprien , par les Actes du martyre de sainte Perpétue, et par tant d'autres monuments ecclésiastiques. Mais allons plus loin, et montrons par des raisons générales, combien l'incrédulité dont il s'agit serait peu philosophique.

Une vision ou une révélation ne suppose et n'emporle^rien de plus qu'une intervention de Dieu qui agit extraordinairement sur les sens, ou qui fait immédiatement, et sans leur secours, connaître quelque vérité à notre âme : or, pourrait-on sans témérité soutenir qu'une semblable opération est audessus de la puissance de Dieu, ou qu'elle répugne à sa sagesse? La possibilité des visions et des révélations ne pouvant être raisonnablement contestée, l'homme sage ne rejettera donc point sans examen toutes celles qu'on prétendra réelles ; il se bornera seulement à ne point en reconnaître que suides preuvesconvaincantes.il les examinera, j'en conviens encore, avec la plus grandirigueur, et il agira dans toute celte matière sur ce principe du savant évêque de Bethléem, que, s'il y a du péril <i rejeter une révélation véritable, il y en a cent fois plus à en admettre une qui ne léserait pas, et qu'ai général la voie des révélations est suspecte et pleine d'illusions dangereuses : mais enfin il ne se fera point un système de ne pas même daigner examiner les visions ou les révélations qui se présenteraient avec des témoignages spécieux, et de ne point les admettre lors même que ces témoignages auraient soutenu à ses yeux la plus sévère critique.

Mais, dira-t-on, quels sont ces témoignages? Cumulent un homme peut-il être solidement convaincu qu'une révélation lui a étf" l'aile? et comment peut-il transmettre sa conviction aux autres ? Il est aisé de répondre que, tant à l'égard de ceux à qui une révélation aurait été immédiatement faite, qu'à l'égard de ceux à qui elle serait racontée, il est trois motifs de crédibilité trèslégitimes, et qui, réunis orr séparés, ne permettent aux uns et aux autres aucun doute raisonnable. Quel est effectivement l'homme sage qui ne croirait pas inébranlablement à la réalité de quelques révélations particulières : 1° si elles étaient liées avec des miracles incontestables; 2° si elles renfermaient des prophéties que l'événement eût confirmées; 3° si, dans les personnes qui en étaient le sujet, elles ont eu des suites qui ne sauraient être l'effet que d'une grâce extraordinaire? Or nous pourrions montrer, s'il était nécessaire, que tous ces motifs, dont un seul serait pourtant suffisant,

concourent à nous rendre croyables les visions et les révélations de sainte Thérèse. Contredites d'abord avec opiniâtreté, déférées à l'inquisition, soumises à la censure des plus célèbres théologiens, elles entraînèrent enfin tous les suffrages, et parurent à leurs yeux porter tous les caractères des opérations divines. Mais elles n'ont point eu déjuge plus éclairé et de censeur plus sévère que la sainte elle-même. On le voit dans tous ses écrits, on voit qu'elle craignait infiniment d'être abusée par son imagination, ou trompée par l'esprit de mensonge : dans cet état de fraveur, elle recherchait, elle consultait, préférablement à tous les autres, les directeurs savants qu'elle apprenait être ies moins disposés à la crédulité, et les plus prévenus contre elle. Enfin, rien de plus réservé et de plus judicieux que les avis et les maximes qu'elle donne sur le discernement des révélations, sur la croyance qu'on doit leur donner, sur l'usage qu'on peut en faire; et le ehancelierGerson, aussi [bien que le cardinal Bona, qui ont si sagement écrit sur cette matière, ne nous apprennent rien de plus.

Mais après tout, la défense des révélations de sainte Thérèse ne nous est point ici nécessaire, elle n'est pas même nécessaire à la religion, puisqu'on peut absolument les rejeter sans offenser ia foi chrétienne, quoiqu'on ne le [misse pas sans blesser les règles de la saine critique. Toutes les visions et les révélations de sainte Thérèse auraient été des illusions, que ses maximes et ses conseils de perfection n'en seraient pas moins éprouvés, moins sages et moins utiles. Notre sainte jugeait ses révélations par ses principes et sa doctrine, et non point sa doctrine et ses principes par ses révélations. Nous nous contenterons donc de dire avec M. Nicole, que ce serait une force d'esprit très-mal entendue de mépriser les visions • le sainte Thérèse. « il faudrait être assuré que're sont des imaginations,* nous dit-il dans *on Traité des quatre fins de l'homme, « pour être en droit de les mépriser. Or on est bien éloigné de pouvoir avoir cette assurance à l'égard des visions qu'elle rapporte. On peut dire, au contraire, avec vérité, qu'y ayant deux choses qu'on peut mettre en doute dans cette hypothèse, 1" si la personne qui les rapporte est sincère, 2° si ce n'est point une illusion de son imagination; les personnes de bons sens qui examineront sans prévention les ouvrages de cette illustre sainte, .seront d'abord pleinement convaincues de la première qui est son entière sincérité; et à l'égard de la seconde, elles auront de la peine à se persuader que des imaginations mettent les âmes dans un état aussi saint et aussi divin que celui où il parait que Dieu la mettait par les visions, ni que Dieu ait voulu joindre tant d'effets miraculeux à des illusions fanlastiques. »

Les extases et les ravissements qui, dans sainte Thérèse, préludaient aux visions et aux, révélations, offrent encore un champ de controverse où J'ou aurait à confondre l'in-

crédulité et à réprimer la dérision. Nous nous y arrêterons un moment, parce que dans notre ouvrage nous avons rapporté quelque circonstances des extases de la sainte, comme un objet digne de la curiosité des fidèles, et qui, considéré sous un certain point de vue, fournit des connaissances trèsimportantes. On entend communément sous le nom d'extase ou de ravissement cet état où l'âme est tellement absorbée dans la contemplation des perfections divines, et tellement éprise de leur beauté, qu'elle ne sent et n'aperçoit plus ce qui se passe au dedans et au dehors de son corps. Si l'on prétendait que cet état est chimérique, ce serait ou parce que l'usage et le rapport des sens ne peuvent être, dans un homme qui ne dort pas, suspendus pendant un certain espace de temps, ou parce que la contemplation et l'amour de Dieu ne pourraient opérer un tel phénomène.

Mais d'abord la possibilité de cette suspension est établie par des faits constants et des expériences journalières que nos incrédules ne constesteront pas. L'histoire profane nous fait connaître des mathématiciens si profondément appliqués, qu'ils en oubliaient les besoins du corps les plus pressants, et que le bruit le plus violent et le plus extraordinaire frappait inutilement leurs oreilles. Ne voit-on pas tous les jours des militaires recevoir dans le fort du combat des blessures dangereuses, et ne les sentir que longtemps après? On ne peut donc pas douter que certains objets ne puissent tellement occuper notre âme et la distraire, qu'elle soit sourde au rapport des sens, et qu'iis transmettent inutilement leur action jusqu'à elle.

Apparemment, ce qui étonne le plus nos prétendus sages, ce qui leur parait incroyable, c'est que l'amour de Dieu puisse être assez véhément, la contemplation de sa beauté assez absorbante, pour jeter l'âme dans l'état dont nous parlons: mais leur incrédulité jne fait ici que dégrader ouvertement leur personne et leur philosophie, et justitie bien ce mot de saint Paul : L'homme animal n'entend rien dans les choses qui sont de Dieu. (I Cor, n, 14.)

Nous n'en appellerons pas aux Actes de ces martyrs qui, dans le temps où leur corps était déchiré par le fer ou consumé par le feu, déclaraient que leur âme était inondée de délices, et le démontraient par la joie céleste qui brillait sur leur visage , sans doute parce que leur âme, enivrée de la douce espérance de posséder bientôt leur divin Maître, transportée déjà par l'imagination dans les cieux, était inaccessible à toutes les impressions terrestres. Quelque authentiques que soient de pareils monuments, les hommes que nous avons à réfuter, les récuseraient avec obstination. Appelons donc en témoignage un philosophe qu'ils n'accuseront point de superstition ou de crédulité.

« Le sage, » nous dit-il, « devrait imprimer fortement dans son âme la beauté de la

Page 1