PENSEES DE DESCARTES. — EXIST. ET ATTKIB. DE DIEU
ne saurait démontrer qu'il existe, qu'en le considérant comme un être souverainement parfait; et il ne serait pas souverainement parfait, s'il pouvait arriver quelque chose dans le monde qui ne vînt pas entièrement de lui. 11 est vrai qu'il n'y a que la foi qui nous enseigne ce que c'est que la grâce par laquelle Dieu nous élève à une béatitude surnaturelle; mais la seule philosophie suffit pour connaître qu'il ne saurait entrer la moindre pensée en l'esprit d'un homme, que Dieu ne veuille et n'ait voulu de toute éternité qu'elle y entrât. Et la distinction de l'école entre les causes universelles et particulières n'a point ici de lieu ; car ce qui fait que le soleil, par exemple, étant la cause universelle de toutes les fleurs, n'est pas cause pour cela que les tulipes diffèrent des roses, c'est que leur production dépend aussi de quelques autres causes particulières qui ne lui sont point subordonnées ; mais Dieu est tellement la cause universelle de tout, qu'il en est de la même manière la cause totale, et ainsi rien ne peut arriver sans sa volonté....
C est mal à propos qu'on croirait qu'il arrive quelque changement dans les décrets de Dieu, à l'occasion des actions qui dépendent de notre libre arbitre. La théologie n'admet point ce changement; et lorsqu'elle nous oblige à prier Dieu , ce n'est pas afin que nous lui apprenions ce dont nous avons besoin, ni afin que nous tâchions d'impétrer de lui qu'il change quelque chose dans l'ordre établi de toute éternité par sa providence, l'un et l'autre serait blâmable; mais c'est seulement afin que nous obtenions ce qu'il a voulu de toute éternité être obtenu par nos prières. Et je crois que tous les théologiens sont d'accord en ceci, ceux même qu'on nomme arminiens, qui semblent déférer le plus au libre arbitre.
XXVI. — Suite, du même sujet. Conciliation du libre arbitre avec sa dépendance de Dieu, à la faveur d'une comparaison.
(Tom. 1", Lelt. îtetx.)
Je confesse qu'en ne pensant qu'à nousmêmes, nous ne pouvons ne pas estimer notre libre arbitre absolument indépendant. Mais lorsque nous pensons à la puissance infinie de Dieu, nous ne pouvons ne pas croire que toutes choses dépendent de lui, et par conséquent aussi notre libre arbitre. Car il implique contradiction de dire que Dieu ait créé des hommes de telle nature, que les actions de leur volonté ne dépendent point de la sienne, parce que c'est comme si on disait que sa puissance est tout ensemble finie et infinie : finie, puisqu'il y a quelque chose qui n'en dépend point; et infinie, puisqu'il a pu créer cette chose indépendante. Mais comme la connaissance de l'existence de Dieu ne nous doit pas empêcher d'êlre assurés de notre libre arbitre, parce que nous l'expérimentons et le sentons en nous-mêmes, ainsi celle de notre libre arbitre ne nous doit point faire douter de l'existence de Dieu.
L'indépendance que nous expérimentons et sentons en nous, et qui suffit pour rendre nos actions louables ou blâmables, n'est pas incompatible avec une dépendance qui est d'une autre nature, et selon laquelle toutes " -choses sont sujettes à Dieu...
Je vais tâcher d'expliquer la dépendance et la liberté du libre arbitre par une comparaison. Si un roi qui a défendu les duels, et qui sait très-assurément que deux gentilshommes de son royaume, demeurant en diverses villes, sont en querelle, et tellement animés l'un contre l'autre, que rien ne saurait les empêcher de se battre s'ils se rencontrent; si , dis- je, ce roi donne à l'un d'eux quelque commission pour aller dans un certain jour vers la ville où est l'autre, et qu'il donne aussi commission à cet autre pour aller le même jour vers- le lieu où est le premier, il sait bien assurément qu'ils ne manqueront pas de se rencontrer et de se battre, et ainsi de contrevenir à sa défense, mais il ne les y contraint point pour cela; sa connaissance, et même la volonté qu'il a eue de les y déterminer en cette façon, n'empêche pas que ce ne soit aussi volontairement et aussi librement qu'ils se battent, lorsqu'ils viennent à se rencontrer, qu'ils auraient fait s'il n'en avait rien su, et que ce fût par quelque autre occasion qu'ils se fussent rencontrés, et ils peuvent aussi justement être punis, parce qu'ils ont contrevenu à sa défense. Or, ce qu'un roi peut faire en cela touchant quelques actions libres de ses sujets. Dieu, qui a une prescience et une puissance infinie, le fait infailliblement louchant toutes celles des hommes : et avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, il a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté, c'est lui-même qui les a mises en nous, c'estlui qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous , pour faire que tels et tels objets se présentassent à nos sens à tel et tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, et il l'a ainsi Voulu, mais il n'a pas voulu pour cela l'y contraindre. Et comme on peut distinguer en ce roi deux différents degrés de volonté , l'un par lequel il a voulu que ces gentilshommes se battissent, puisqu'il a fait qu'ils se rencontrassent, et l'autre par lequel il ne l'a pas voulu, puisqu'il a défendu les duels; ainsi les théologiens distinguent en Dieu une volonté absolue et indépendante, par laquelle il veut que toutes choses se fassent ainsi qu'elles se font, et une autre qui est relative, et qui se rapporte au mérite ou démérite des hommes, par laquelle il veut qu'on obéisse à ses lois (J).
(I) On sait que M. Bayle soutenait qu'on ne pouvait donner aucune réponse satisfaisante aux ob celions des Manichéens. Il a dû en conséquence juger peu favorablement de la comparaison de Descaries; et c'est aussi ce qu'il a fait dans ses Lettres au Provincial, chap. cliv. Mais M. Leibnitz n'en a pas jugé ainsi, quelque disposé qu'il soit communément à ne point épargner DescarlP' -, il croit que cette conqia-
XXVII — Delà certitude de l'existence de Dieu, dépend nécessairement la certitude des autres choses.
[Médit, v, p. 70. Rép. aux secondes object. p. 161. )
je remarque que la certitude de toutes les autres choses dépend si absolument de l'existence de Dieu, que sans cette connaissance il est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.
Car quoique je sois d'une telle nature, qu'aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement , je ne puis m'empêcher de la croire vraie ; néanmoins , parce que je suis aussi d'une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit continuellement attaché à une même chose , et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie, lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce tempslàDque d'autres raisons se présentent à moi, qui me feraient aisément changer d'opinion, si j'ignorais qu'il y eût un Dieu ; et ainsi, je n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions.
Comme, par exemple, lorsque je considère la nafure du triangle rectiligne, je connais évidemment, moi qui suis un peu versé dans îa géométrie, que ses trois angles sont égaux à deux droits; et il ne m'est pas possible de ne le point croire, pendant que j'applique ma pensée à sa démonstration; mais aussitôt que je l'en détourne, quoique je me ressouvienne de l'avoir clairement comprise, cependant il se peut faire aisément que je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un Dieu :
raison est satisfaisante , si on change tin peu le fait, i 11 faudrait, dit-il ( Théocl., paragr. 103), trouver « quelque raison qui obligeât le prince à faire ou à
< permettre que les deux ennemis se rencontrassent : i il faut, par exemple, supposer qu'ils se trouvent i ensemble à l'armée , ou dans d'autres fonctions i indispensables, et que le prince lui-même ne put « l'empêcher sans exposer son état, comme, par
< exemple , si l'absence de l'un ou de l'autre devait i faire murmurer les soldats, ou causer quelque t grand désordre. Dans ce cas, dit Leibnilz, le prince
< ne veut point le duel; il lésait. Il le permet cepen-
< dant : car il aime mieux permettre le péché d'au-
< Irai que d'en commettre un lui-même. Ainsi la
< comparaison de Descaries rectifiée peut servir, i pourvu qu'on remarque la différence entre Dieu et f le prince. Le prince est obligé à celle permission i par son impuissance : un monarque plus puissant « n'aurait pas besoin de tous ces égards ; mais Dieu, • qui peut tout ce qui est possible, ne permet le péi ché que parce qu'il est absolument impossible de
< mieux faire... »
Pour entendre celle observation de Leibnitz, il faut
se rappeler qu'il a cru que Dieu , à raison de sa sagesse, a dû créer le meilleur des mondes possible, et que le mal existait dans la composition d'un tel monde, parce que la permission du mal donnait lieu à une grande somme de perfections et de biens. Nous avons remarqué que Descartes n'était point éloigné de penser de même; et il serait facile de trouver dans ses écrits le germe du système de Leibnilz.
OEUVT.ES COMPLETES DE M. EMEUY. '8I6
car je puis me persuader d'avoir été fait tel, par la nature, que je me puisse aisément tromper, même dans les choses que je crois comprendrs avec le plus d'évidence et de certitude ; vu principalement que je me ressouviens d'avoir souvent cru beaucoup de choses vraies et certaines, qu'ensuite d'autres raisons m'ont porté à juger absolument fausses.
Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu , parce qu'en même temps j'ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai ; quoique je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable, pourvu seulement que je me ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement compris , on ne me peut apporter aucune raison contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute; et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées, comme aux vérités de la géométrie et autres semblables : car qu'est-ce que l'on me peut objecter pour m'obliger à les révoquer en doute ? Sera-ce que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre? Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connais clairement les raisons : sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoupde choses vraies et certaines, que j'ai reconnues ensuite être fausses? Mais je n'avais connu clairement ni distinctement aucune de ces choses-là, et ne sachant point encore cette règle par laquelle je m'assure de la vérité, j'avais été porté à les croire, par des raisons que j'ai reconnues depuis être moins fortes que je ne me les étais pour lors imaginées. Que pourra-t-on donc m'objecter davantage? Sera-ce que peut-être je dors ( comme je me l'étais moi-même objecté cidevant ), ou bien que toutes les pensées que j'ai maintenant ne sont pas plus vraies que les rêveries que nous imaginons étant endormis? Mais, quand bien même je dormirais, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence est absolument véritable.
Et ainsi je reconnais très-clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu ; en sorte qu'avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose ; et à présent que je le connais , j'ai U moyen d'acquérir une science parfaite touchant une infinité de choses, non seulement de celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui appartiennent à la nature corporelle , en tant qu'elle peut servir d'objet aux démonstrations des géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son existence.
On me demande siun athée ne peut pas connaître clairement que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits : je ne le nie pas ; mais je maintiens seulement que la connaissance qu'il en a n'est pas une vraie science , pane que touk' connaissance qui
k->eut être rendue douteuse, ne doit pas être appelée du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-là est un athée, il ne peut pas être cerlain de n'être point déçu dans les choses qui lui semblent êUe très-évidentes, comme il a déjà été montré ci-devant; et quoique peut-être ce doute ne lui vienne point en la pensée, il lui peut néanmoins tenir, s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un autre ; et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si premièrement il ne reconnaît un Dieu.
XXVIII. — Nécessité du concours de Dieu pour la continuation de l'existence des choses une fois créées.
[Tom. Il, Lett. xvi,pag. 133.)
H ne faut point douter que si Dieu retirait une fois son concours, toutes les choses qu'il a créées retourneraient aussitôt dans le néant, parce qu'avant qu'elles fussent créées, et qu'il leur prêtât son concours, elles n'étaient qu'un néant ; mais cela n'empêche pas qu'elles ne doivent être appelées des substances, parce que, quand on dit de la substance créée, qu'elle subsiste par elle-même, on n'entend pas pour cela exclure le concours de Dieu , dont elle a besoin pour subsister, mais seulement on veut dire qu'elle est telle qu'elle peut exister sans le secours d'aucune autre chose créée ; ce qui ne se peut dire de même des modes qui accompagnent les choses, comme sont la figure, ou le nombre, etc. Et Dieu ne ferait pas paraître que sa puissance est immense, s'il créait des choses telles qu'ensuite elles pussent exister sans lui ; mais au contraire, il montrerait par là qu'elle serait finie, en ce que les choses qu'il aurait une fois créées ne dépendraient plus de lui pour être. Et je ne me contredis point lorsque je dis qu'il est impossible que Dieu détruise quoi que ce soit, d'une autre façon que par la cessation de son concours, parce qu'autrement il s'ensuivrait que par une action positive il tendrait au non-être. Car il y a une très-grande différence entre les choses qui se font par l'action positive de Dieu, lesquelles ne sauraient être que très-bonnes , et celles qui arrivent à cause de la cessation lie cette action positive , comme tous les maux et les péchés, et la destruction d'un être, si jamais aucun être existant était détruit.
XXIX. — Question proposée à Descartes par Henri Morus, sur l'existence des esprits et sur l'athéisme, avec la réponse de Descartes.
(Tom. I", Lett. lxx, pag. 297.)
11 n'est rien de si grand, dit Morus à Descartes, que je ne puisse me promettre de votre génie. Je désirerais donc vivement que vous voulussiez bien me faire part de vos conjectures sur la question suivante. La force et la pénétration de votre esprit me sont un sûr garant qu'elles ne pourront être que trèsingénieuses.
Il est des hommes qui osent se glorifier de ne point reconnaître de substances, comme on dit, séparées du corps , telles que les démons, les anges, les âmes des hommes aprèb la mort, et qui, en combattant leur existence, croient avoir fait la plus belle chose du monde, et s'être montrés par là supérieurs ens.igesse à tous les autres hommes. Je suis bien éloigné d'applaudir à de tels sentiments, et j'ai souvent observé que les hommes qui les professent sont communément des hommes d'un caractère féroce, et livrés à une noire mélancolie, ou des hommes esclaves de leurs sens, et plongés dans la volupté, enfin, pour tout dire en un mot, des athées....
Pour moi , je fais une haute profession de croire, indépendamment de tout enseignement de la religion, qu'il existe des génies; et voilà- sur quoi je désire connaître votre opinion. Je crois aussi qu'il existe un Dieu , et que ce Dieu est tel que les hommes les plus honnêtes et les plus sages désireraient qu'il fût, si par impossible il n'existait pas. Aussi ai-je toujours envisagé l'athéisme comme le triomphe de la méchanceté la plus noira et de la plus grossière stupMité. Les alhées , en se glorifiant d'avoir anéanti la Divinité, m'ont toujours paru semblables à un peuple insensé qui se réjouirait et se féliciterait d'avoir mis à mort le meilleur et le plus sage des rois (1).
Réponse de Descartes.
La raison naturelle seule ne nous apprend point si les anges ont été créés à l'instar des âmes qui sont séparées des corps , ou à l'instar de celles qui leur sont unies; or, sur tous les points à l'égard desquels je n'ai rien de certain, je suis dans l'usage de ne rien déterminer, et de ne point me livrer aux conjectures.
Mais quand vous affirmez qu'on doit croire à Dieu, et l'envisager comme étant tel que les plus honnêtes gens désireraient qu'il fût, si par impossible il n'était pas, je n'hésite point à dire que je suis pleinement de votre avis [Tom. I", Lettre lxxii).
(t)Nons croyons devoir mettre sons les yeux de nos lecteurs le texte latin de Morus : on verra que, dans notre traduction, nous avons plutôt affaibli qu'outré ses expressions.
Quod quidam magnifiée se effarant in non admillendo tubslantias quasvocant separutas, ut dœmonus, angelot, animasque post mortem superslilcs, cl maximoperè lue sibi apptaudunt quasi re bene gestà, cl tanquam eo ipso longé sapienliores evusissent cœteris morlalibm , id ego non hujui œstimo. Nain quod sœpius observai'!, hi sunt, ul plurimum, aul laurini sanguinis liomincs, perditèque meloncholici, ant immane quantum sensibus et volvptalibus dedili, alliei denique... Me veto non pudei palam projilerimevctsemoto omni religionis imperiomeàsponte ugiwscere yenios esse alque Deum, nec ullum ulium me pusse admiltere, nisi qualem optimus quisque ac sapienlissimui exoptaret, si deessel , existere. Unde souper suspicatus sum. profligulissimœ improbitalis summœque ilupidituth triumphum esse, atheismum ; aiheorumque glorititionem perinde esse, ac si stultissimus populus au supientissimi benignissimique pr'ituipis cœde ovarenl intir se, et grulu'.arenlur.
XXX. — Caractère du.premier principe. Dans quel sens l'existence de Dieu peut-elle être regardée comme premier principe?
(Tom. I", Lettre cxvm.)
Le mot de principe peut se prendre en divers sens; car autre chose est de chercher une notion commune qui soit si claire et si générale , qu'elle puisse servir de principe pour prouver l'existence de tous les êtres ; autre chose est de chercher un être dont l'existence nous soit plus connue que celle de tous les autres, en sorte qu'elle nous puisse servir de principe pour les connaître.
Dans le premier sens, on peut dire que, impossibile est idem simul esse et non esse, est un principe comme le prétend M. Clerselier, et qu'il peut généralement servir, non pas proprement à faire connaître l'existence d'aucune chose, mais seulement à faire que, lorsqu'on la connaît, on en confirme la vérité par ce raisonnement : // est impossible que ce qui est ne soit pas; or, je connais que telle chose est ; donc, je connais qu'il est impossible qu'elle ne soit pas ; ce qui est de bien peu d'importance et ne nous rend pas plus savants.
Dans l'autre sens, le premier principe est que notre âme existe, parce qu'il n'y a rien dont l'existence nous soit plus notoire. J'observe, en passant, que ce n'est pas une condition qu'on doive requérir, dans le premier principe, d'être tel que toutes les autres propositions puissent s'y réduire et se prouver par lui; c'est assez qu'il puisse servir à en trouver plusieurs, et qu'il n'y en ait point d'autre dont il dépende, et qu'on puisse plutôt trouver que lui. Car il peut se faire qu il n'y ait au monde aucun principe auquel seul toutes les choses puissent se réduire; et la façon dont on réduit les autres propositions à celle-ci : impossibile est idem simul esse et non esse, n'est d'aucun usage.
Mais c'est avec très-grande utilité qu'on commence à s'assurer de l'existence de Dieu , et ensuite de celle de toutes les créatures, par la considération de sa propre existence.
XXXI. — Les essences des choses ne sont point indépendantes de Dieu.
{Médit., pag. 486.)
Les essences des choses, et les vérités mathématiques qu'on peut en déduire , ne sont point indépendantes de Dieu ; je pense cependant que, parce que Dieu l'a ainsi voulu et qu'il en a ainsi disposé, elles sont immuables et éternelles.
On m'objecte (pag. 518), et on me dit : comment peut-il se faire que les vérités géométriques ou métaphysiques soient immuables et éternelles, et que cependant elles ne soient
pas indépendantes de Dieu? Dieu a-t-il pu
faire que la nature du triangle ne fût point? Et comment, je vous prie, aurait-ii pu faire qu'il n'eût pas été vrai de toute éternité que deux fois quatre forment huit, ou qu'un triangle n'eût pas trois angles?.... Il ne semble pas possible que Dieu eût pu faire qu'aucune
de ces essences ou vérités ne fût pas de toute éternité.
Voici ce que je réponds (pag. 540) : Quand on considère attentivement l'immensité de Dieu, on voit manifestement qu'il est impossible qu'il y ait rien qui ne dépende de lui, non seulement rien de tout ce qui subsiste , mais encore qu'il n'y a ni ordre , ni loi , ni raison de bonté et de vérité qui n'en dépende; autrement, comme je le disais auparavant, il n'aurait pas été tout à fait indifférent à créer les choses qu'il a créées. Car si quelque raison ou apparence de bonté eût précédé sa préordination, elle l'eût sans doute déterminé à faire ce qui était le meilleur; mais tout au contraire , parce qu'il s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde , par cette raison , comme il est dit dans la Genèse, elles sont très-bonnes, c'est-à-dire que la raison de leur bonté dépend de ce qu'il les a ainsi voulu faire... Il est inutile de demander comment Dieu eût pu faire de toute éternité que deux fois quatre n'eussent pas été huit, etc. ; car j'avoue bien que nous ne pouvons pas comprendre cela ; mais puisque, d'un autre côté, je comprends fort bien que rien ne peut exister, en quelque genre d'être que ce soit , qui ne dépende de Dieu , et qu'il lui a été trèsfacile d'ordonner tellement certaines choses, que les hommes ne pussent pas comprendre qu'elles eussent pu être autrement qu'elles ne sont, ce serait une chose tout à fait contraire à la raison de douter des choses que nous comprenons fort bien à cause de quelques autres que nous ne comprenons pas, et que nous ne voyons point que nous deviong comprendre. Ainsi donc, il faut penser que les vérités éternelles dépendent seulement de la volonté de Dieu, qui, comme un souverain législateur, les a ordonnées et établies de toute éternité.
Descaries n'a jamais varié sur ce point. En 1630 , il écrivait au P. Mersenne : (Tom. i, Lettre CXll), < Pour les vérités éternelles, je dis itérativement : Sunt tanlùm verœ nul possibiles , quia Deus Mas veras aut possibiles cognoscit , non aillent conlrà veras a Deo cognosci , quasi independenter ab Mo sint verœ. Et si les hommes entendaient bien le sens de leurs paroles, ils ne pourraient jamais dire sans blasphème que la vérité de quelque chose précède la connaissance que Dieu en a : car en Dieu vouloir et connaître est une même chose ; de sorte que ex hoc ipso qttod aliquid velil, ideo cognoscit. et ideo tanlùm laits res est vera. Il ne faut donc pas dire que si Deus non esset, nihilominus istw tentâtes esscnl verœ; car l'existence de Dieu est la première el la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent être , el la seule d'où procèdent toutes les autres. Mais ce qui fait qu'il est aisé en ceci de se méprendre, c'est que la plupart des hommes ne considèrent pas Dieu comme un être infini eï incompréhensible, et qui est le seul auteur don; toutes choses dépendent, etc. »
Un ou deux ans avant sa mort. Descaries écrivait à M. Arnauld : « Pour moi, il me semble qu'on ne doit jamais dire d'aucune chose qu'elle est impossible à Dieu ; car tout ce qui est vrai et bon étant dépendant de sa loule-puissance, je n'ose pas même dire que Dieu ne peut faire une montagne sans vallée, ou qu'un et deux ne fassent pas trois ; mais je dis seulement que Dieu m'a donné un esprit de telle nature, que je ne saurais concevoir une montagne sans vallée, ou que l'agrégé d'un et deux ne lasse pas trois> etc. ;
et je dis seulement que telles choses impliquent contradiction en ma conception » (Tome n, Lettre