VI
Celte opi.nion de Descaries , el qui , quelque peu fondée qu'on la suppose, montre toujours le sentiment profond qu'il avait de la toute-puissance de Dieu, a déplu à beaucoup d'auteurs ; mais elle n'a pas déulu à Bayle : ce fameux critique était même assez disposé à l'adopter. Dans la continuation de ses Pensées sur la comète , § 114, il parle d'une controverse qui s'était élevée entre les philosophes chinois et les missionnaires catholiques , et il croit que l'opinion de Descartes , si les missionnaires l'avaient mise en avant, aurait pu terminer la controverse à leur avantage.
t Je crois, dit-il, que si les missionnaires veulent entrer eu lice, armés de toutes pièces, el sans crainte qu'on leur trouve le défaut de la cuirasse, et être invulnérables depuis les pieds jusqu'au sommet de la tête, le meilleur pour eux sera de dire, comme M. Descaries et une partie de ses sectateurs, que Dieu est la cause libre des vérités et des essences, et qu'il pourra faire un cercle carré quand il lui plaira. Ce dogme étonnerait le-. Chinois et les ferait taire; ils auraient besoin de temps pour se préparer à la réplique.
< Mais est-il certain, ce dogme là.medemanderezvous ? Je vous répondrai qu'en le connaissant si propre à prévenir les rétorsions des slratonieiens , j'ai fait toul ce que j'ai pu pour le bien comprendre, el pour trouver la solution des difficultés qui l'environnent. Je vous confesse ingénument que je n'en suis pas venu encore tout à fait à bout; cela ne nie décourage point : je m'imagine , comme ont l'ait d'autres philosophes en semblable cas, que le temps développera ce beau paradoxe... Ce sentiment serait Irès-commode pour prévenir de grandes difficultés , et nommément pour rendre nulles les rétorsions des stralonieiens anciens cl modernes. Ils ne pourraient plus nous dire que nous admettons dans la nature certaines bornes immuables qui ne dépendent point du libre arbitre de Dieu, et une parfaite régularité qui n'est dirigée par aucune connaissance. S'il y a des propositions d'une éternelle vérité qui sont telles de leur nature, el non point par L'institution de Dieu; si elles ne sont point véritables par un décret libre de sa volonté, mais si, au contraire, il les a reconnues nécessairement véritables , parce que telle était leur nature ; voilà une espèce de fatum auquel il est assujetti, voilà une nécessité naturelle absolument insurmontable. Il résulte encore de là que l'entendement divin, dans l'infinité de ses idées, a rencontré toujours du premier coup leur conformité parfaite nvec leurs objets, sans qu'aucune coiinai.-sance le dirigeât : car il y aurait contradiction qu'aucune cause exemplaire eût servi de plan aux actes de l'entendement de Dieu.... Toutes ces difficultés s'évanouissent, dès que l'on suppose que les essences des créatures et les vérités philosophiques ont été fixées par des actes de la volonté de Dieu. >
XXXII. — Défense de Descartes contre l'uccusalion d'athéisme intentée contre lui par Gisbert Voëtius , et adressée à ce ministre protestant par Descarlcs lui-même.
[Ex Epist. ad Voëtium, parte ullimd, p. 78.)
Vous prétendez que j'enseigne et que je propage l'athéisme : vous ajoutez, il est vrai, que si je le fais par ignorance, je suis digne de pitié, mais que si c'est par méchanceté , je mérite d'être puni. Cependant, vous ne voulez pas qu'on doute que ce ne soit effectivement par méchanceté que je le fais, et , pour le persuader, il n'est pas de moyen que vous ne tentiez, ni d'arlilke que vous ne tuel-
tiez en œuvre. Après avoir disserté longtemps à ce sujet, vous concluez sérieusement que je m'efforce d'élever dans les esprits des ignorants un trône à l'athéisme ; et je vois, par les rapports qui m'ont été faits de vos discours, et par la lecture de vos opuscules sur l'athéisme, qu'il y a déjà bien des années que vous vous attachez à répandre contre moi ces bruits injurieux. Il semble même que, dans la composition de votre dernier ouvrage, vous n'avez point eu d'autre but que de les accréditer, et de persuader aux hommes qu'ils ne sont que trop bien fondés ; car, à la page 13 de votre préface , vous vous engagez à montrer, dans le reste de votre traité, que, par des voies artificieuses et très-couvertes, j'insinue dans les esprits le venin de l'athéisme. De plus, vous supposez que j'ai des disciples , et toute votre première section est employée à faire connaître des lois infiniment ridicules et absurdes, que, sans la plus petite apparence de vérité, et avec la plus incroyable audace, vous prétendez que je leur fais observer. Enûn, vous me mettez de temps en temps en parallèle avec les plus méchants et les plus odieux des athées, des imposteurs, de tous les perturbateurs de l'Eglise et de l'état qu'on a cru ne pouvoir pas punir par des supplices trop affreux ; et vous unissez par conclure , qu'a leur exemple j'enseigne et je propage l'athéisme.
Assurément, s'il eu était ainsi, je serais coupable du crime le plus atroce, d'un crimo qu'on ne peut tolérer dans aucune république, quelque libre qu'on la suppose. Il est donc important que je rapporte ici, avec exactitude, toutes les raisons que vous avez inventées, dans le travail assidu de quelques années, pour colorer votre accusation, afin que si elles sont, je ne dis pas vraies (ma conscience me dicte qu'elles ne peuvent pas l'être) ; mais si elles sont un peu vraisemblables, je demande pardon de l'imprudence ou de l'ignorance qui auraient de ma part donné lieu à cette vraisemblance ; mais aussi, afin que, s'il est manifesté que ces raisons n'ont de fondement que dans votre seule méchanceté, je sois autorisé à me plaindre de l'atrocité de votre calomnie devant Dieu et devant les hoiomes.
Voici l'unique fondement de toutes vos preuves : Si les paroles, dites-vous, étaient toujours un témoignage suffisant de vertu, et qu'on pût y ajouter foi sans aucune crainte, René Descaries serait très-éloigné de donner lieu au plus léger soupçon d'athéisme. Mais, d'un côté, il est des personnages qui empruntent quelquefois le langage des honnêtes gens, et qui sont cependant (comme vous le savez fort bien] de très-méchants hypocrites ; d'un autre côte, il parait par mes écrits que je suis très-éloigné de donner lieu au plus faible soupçon d'athéisme; de là vous voulez qu'on infère que je suis uu athée, en supposant toujours que je suis un hypocrite. Mais le dernier point, vous ne l'avez pas; prouvé, vous n'avez pas même entrepris de le prouver ; à moins que vous ne regardiez
comme une preuve la longue comparaison que vous laites entre moi et Vanini, qui, remarquez-vous, a été brûlé publiquement à Toulouse, non pas seulement parce qu'il était athée, mais parce qu'il était apôtre de Vathéisme. Et voici toute votre comparaison : Vanini écrivait contre les athées, lui qui était le plus grand des athées ; Descartes en fait autant. Vanini se vantait de combattre les athées avec des armes d'une telle force, que les plus opiniâtres ne pouvaient leur opposer aucune résistance : Descartes en fait de même. Vanini s'efforçait de décréditer, d'écarter les arguments anciens et ordinaires en faveur de l'existence de Dieu, pour y substituer ses propres arguments : c'est aussi l'objet de tous les efforts de Descartes. Enfin, les arguments que Vanini opposait aux athées comme invincibles, quand on les examinait dé près, étaient bientôt reconnus pour n'avoir absolument aucune force : on peut en dire tout autant des arguments de Descartes.
Vous concluez de là : on ne fait donc aucun tort à René Descartes quand on le compare à Vanini, le défenseur le plus subtil de l'athéisme, puisqu'il se sert des mêmes artifices pour ériger dans l'esprit des ignorants un trône à l'athéisme.
Pourrait-on ne point admirer ici l'absurdité et l'impudeur de vos conclusions : car, quand les quatre points de vos imputations seraient vrais, c'est-à-dire, quand il serait vrai que j'ai combattu les athées dans mes écrits, et que j'ai prétendu que les arguments dont je me suis servi contre eux sont les meilleurs de tous (deux points que je reconnais hautement comme très-véritables); quand il serait vrai encore que je rejette les arguments qu'on a produits de tout temps, et qu'on emploie encore journellement contre les athées, et que ceux que je tâche de leur substituer sont sans aucune force (deux points que je soutiens être très-faux) , on ne serait pas cependant en droit d'en conclure ni que je suis convaincu, ni même que je suis suspect d'athéisme.
Effectivement, si quelqu'un entreprend de réfuter les athées, et que les preuves qu'il fait valoir contre eux ne soient pas concluantes, il y aura bien lieu, j'en conviens, de lui reprocher son incapacité, mais non pas de l'accuser aussitôt d'athéisme. Il y a plus : la réfutation des athées n'étant point une opération facile, ainsi que vous le témoignez dans votre dernier livre de l'athéisme, tous ceux qui essaieront de les réfuter, et qui n'y réussiront point, ne devront point aussitôt et par cela seul être censés des ignorants. Grégoire de Valence, théologien très-habile et très-célèbre, n'a-t-il pas combattu tous les arguments que saint Thomas a mis en œuvre pour prouver l'existence de Dieu, et montrer qu'ils n'étaient pas concluants? D'autres théologiens graves et pieux n'ont-ils pas usé de la même liberté? On pourrait donc, en suivant votre méthode, dire de saint Thomas, le personnage assurément le plus éloigné qui fut jamais de tout soupçon d'athéisme , que ses arguments contre les alliées, exami-
nés attentivement, ont paru sans force, et en conséquence établir, entre ce saint docteur et Vanini, la même comparaison que vous avez établie entre Vanini et moi ; et si mon respect pour saint Thomas le permettait, j'oserais 13 dire, cette comparaison serait moins absurde, parce qu'après tout mes arguments n'ont point été encore réfutés comme l'ont été ceux de ce saint docteur.
Mais cependant, pour montrer que mes propres arguments sont dénués de toute force, elumbia etficulnea, vous produisez enfin deux raisons admirables : la première , c'est que vous l'avez moniré en passant, obiter, dans la troisième section de votre livre. Vous avez raison de dire en passant; car j'ai prouvé un peu plus haut qu'il n'y avait rien de plus faible et de plus absurde que ce que vous avez avancé dans cette circonstance. La seconde raison, c'est que vous prétendez que, dans l'épîlre que j'ai placée à la tête de mes Méditations, j'insinue moi-même que mes arguments n'ont aucune force ; et vous êtes assez inconsidéré pour rapporter vousmême, au même lieu, cet endroit de mon épître, où je déclare expressément que mes arguments égalent ou surpassent même en certitude et en évidence les démonstrations des géomètres ; ce qui n'est pas assurément insinuer que je les crois sans force. J'ajoute, il est vrai, que j'appréhende qu'ils ne soient pas assez bien compris par un assez grand nombre de personnes, ainsi qu'il arrive aux démonstrations d'Archimède, que très-peu de personnes comprennent; et suivant votre manière absurde de raisonner, vous en inférez qu'ils ne peuvent point servir à la réfutation des athées.
Mais si mes arguments ne peuvent pas être entendus par tout le monde, ils seront au moins utiles à ceux qui les entendront; et de plus, ceux qui sont incapables de suivre des démonstrations, ayant coutume de s'en rapporter, sur leur vérité, à l'autorité de ceux qu'ils reconnaissent avoir une plus haute capacité qu'eux dans ces matières, jo ne doute pas qu'au bout d'un certain temps, malgré les efforts de votre jalousie et de votre haine, mes arguments n'aient la puissance de convertir ceux même qui n'auraient pas assez de pénétration pour les entendre, parce qu'ils sauront enfin que ceux qui les entendent bien, c'est-à-dire les hommes les plus spirituels et les plus savants, les regardent comme des démonstrations rigoureuses, et que les attaques que vous et beaucoup d'autres leur ont livrées, n'ont pu en ébranler la certitude. C'est ainsi qu'il n'est personne aujourd'hui qui révoque en doute les points qu'a démontrés Archimède , quoique, sur plusieurs milliers d'hommes, à peine en est-il un seul qui entende ses démonstrations.
Vous connaissiez déjà très-bien ce que je viens dédire, puisque l'épître que vous citez, et par conséquent que vous avez lue, la renferme dans les termes les plus clairs ; mais telle est votre insigne piété à l'égard de Dieu, que vous >ous efforcez, par vos ca-