‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 240 sur 454 · PENSEES DE DESCARTES. — EXIST. ET ATTUIB. DE DIEU · texte numérisé non relu

PENSEES DE DESCARTES. — EXIST. ET ATTUIB. DE DIEU

ma résidence, à Utrecht, ville dont les magistrats se sont montrés jusqu'à présent trèssoigneux, de proscrire les libelles diffamatoires.... Si donc je négligeais de me défendre contre vos calomnies, qu'arriverait-il ? Ceux qui jetteront les yeux sur votre ouvrage n'y découvriront, il est vrai, aucune raison de soupçonner seulement la vérité de ce que vous avez avancé contre moi : mais cependant pourraient-ils se persuader que vous vous fussiez permis d'accumuler tant de calomnies et d'invectives contre ma personne , que je l'eusse souffert sans me plaindre, et que j'eusse gardé le silence, si la conscience ne m'avait reproché, dans ma vie ou dans mes mœurs, des traits capables de m'ôter toute confiance de me défendre publiquement et de porter mes plaintes devant les magistrats. J'ai donc cru qu'il était de mon devoir, non seulement de répondre directement à votre livre, mais encore, en voyant que les accusations qu'il renferme étaient principalement fondées sur votre autorité, de rechercher et de faire connaître certains traits de votre conduite et de votre doctrine, propres à montrer combien peu on doit compter sur votre témoignage.... Il me reste donc encore à porter plainte de vos calomnies devant les magistrats.... Mais parce que l'amour du repos et de la paix ne m'a pas permis jusqu'à présent d'appeler personne en jugement, et que mon ignorance des affaires du barreau est telle que je ne sais pas seulement par-devantquelsjuges ma cause devrait être portée: de plus, parce que les déjits qui sont de notoriété publique sont ordinairement l'objet de la vindicte des magistrats , lors même qu'aucun particulier ne présente de plainte, je me contenterai aujourd'hui de donner à vos calomnies tant d'éclat et de publicité, que les magistrsts qui ont droit d'en connaître, ne puissent, pour se dispenser d'agir, prétexter leur ignorance.

Et d'abord, pour terminer en peu de mots tout ce qui concerne le professeur de Groningue sous le nom duquel vous avez fait paraître votre livre, je désire que les magistrats à qui il appartient d'en connaître, veuillent bien considérer que je n'ai jamais eu auparavant aucune espèce d'affaire ni de démêlé avec ce personnage ; et quoique vous soyez très-courroucé contre moi et qu'il vous appelle son maître, que ce titre cependant ne lui donne aucune action contre moi, et l'autorise encore moins à me charger des injures les plus atroces ; qu'ainsi ils n'ont aucun besoin de rechercher si je lui ai donné ou non quelque sujet légitime d'eu agir avec moi de la sorte. Je désire encore qu'ils considèrent que je ne me plains point de ce que le professeur attaque mes opinions sur la philosophie. Il peut, je le lui permets, les traiter toutes de fausses , de ridicules, d'absurdes: encore une fois, je ne m'en plains pas :les opinions n'intéressent pas les mœurs, et n'ont de rapport qu'à l'esprit, dont vous louiez bien cependant convenir que je ne suis pas entièrement dépourvu. Ces magistrats peuvent encore ne point prendre eu considé-

ration tous les autres outrages dont il me charge.

Il en est un seul dont je demande qu'ils informent. L'auteur du libelle assure en propres termes , dans la page 13 de sa préface , et dans tout le pénultième chapitre de son ouvrage, que y enseigne finement et très-secrètement l'athéisme ; et il s'efforce de le prouver par des raisons qu'il a méchamment controuvées dans ce dessein. Toute l'information porterait donc sur les deux parties de l'ouvrage que j'ai citées; et les magistrats peuvent se dispenser de lire les autres. Il ne sera point nécessaire non plus qu'ils entendent des témoins, si les raisons que l'auteur a alléguées sont assez fortes pour prouver que je suis un athée, ou que j'enseigne l'athéisme, ou même seulement que j'aie jamais donné quelque occasion de me soupçonner avec fondement de l'un ou de l'autre. Je vais plus loin encore, et s'il peut prouver quelqu'un de ces points par des raisons nouvelles, et qu'il n'aurait point produites dans son livre, il n'est pas douteux que je mérita d'être puni très-sévèrement; et je ne demande ni pardon ni grâce : mais s'il n'a point à produire de raisons plus décisives que cellts qu'il a. déjà alléguées, comme je suis trèsassuré qu'il n'en produira pas; et si, de tout son ouvrage, on ne peut rien conclure, sinon qu'il m'a très-impudemment et trèsatrocement calomnié, ( et j'ai confiance que tous les juges équitables le reconnaîtront sans aucune peine ) je les conjure trèsinstamment de statuer une bonne fois si les calomnies ne seront jamais punies dans ces contrées ; car celle dont il s'agit est si atroce, si inexcusable et si publique , que, si elle demeurait impunie, on serait censé, par là même, donner un libre cours à toutes les autres.

Je sais que les habitants de ces provinces jouissent d'une grande liberté; mais je me persuade que cette liberté a pour terme la sûreté des bons, et non pas l'impunité des méchants. Or les bons peuvent-ils jamais être en sûreté, partout où l'on accordera aux méchants la faculté de leur nuire? Ce qui constitue encore principalement la liberté dans une république, n'est-ce pas 1'égalile des droits pour tous ses membres, et l'incorruptibilité de la justice avec laquelle les injures faites par un individu à un autre individu quelconque, sont punies, je ne dis pas avec dureté et cruauté, mais avec soin, et toutes les fois que le bon ordre l'exige. Ou peut quelquefois , j'en conviens, ne point sévir contre des calomnies peu graves et peu répandues : mais aucune calomnie ne peut être plus grave et plus manifeste que celle dont je me plains. Car, je ne crains pas de le dire , tuer son père, incendier sa patrie ou la triihir, sont des crimes moins graves que celui d'enseigner adroitement l'athéisme. Et il faut observer que vous ne soutenez pas précisément que je suis un athée, dans la crainte qu'il ne parût peut-être dans mon fait plus d'ignorance que de méchanceté; mais vous «ioutenez que je travaille adroitement et se-

g-| OEUVRES COMPLETES DE M. EMERY.

crètement à faire couler l'athéisme dans le losophie cartésienne , et vous

cœur des hommes : en quoi vous m'accusez de la plus méchante et la plus odieuse trahison. Car trahir Dieu, c'est un crime plus exécrable que trahir sa patrie ou ses parents ; et pour mieux persuader à vos lecteurs que je suis coupable de ce crime , vous répétez , à chaque page de votre livre , que je suis un personnage rusé, un fourbe, un menteur, un imposteur. Si ces qualifications me conviennent véritablement, et si vous pouvez prouver que vous ou quelque autre m'ayez jamais surpris avançant quelque mensonge, ou usant de la fraude la plus légère, je consens que votre professeur de Groningue soit déchargé de toute accusation, et que je subisse moimême le châtiment dont je prétendais qu'il était digne. Mais s'il est vrai que, par la plus noire méchanceté, vous ayez chargé de tant de qualifications odieuses l'homme du monde qui les mérite le moins, et si vous ne l'en avez chargé que dans la vue de persuader qu'il est un apôtre caché de l'athéisme, je demande s'il est une nation sur la terre où un délit semblable puisse demeurer impuui , surtout si, peu content d'insinuer votre calomnie à l'oreille d'une, ou deux personnes, vous l'avez répandue dans toute la terre.

Il arriva, il y a trois ans, que lorsqu'on publia contre moi un libelle imprimé à la Haye, sans nom d'auteur, et si méprisable que, quoique le vôtre lui soit bien supérieur en méchanceté , il ne lui est cependant qu'égal en platitudes et en inepties; il arriva, dis-je, que beaucoup de personnes en France, en Angleterre et ailleurs , s'empressèrent de le connaître; et après l'avoir lu, furent aussi surprises qu'indignées que, dans une nation aussi polie que la vôtre, on pût souffrir tant de grossièretés et d'absurdités. Mais que diront les mêmes personnes, quand elles verront, dans votre ouvrage, réunie à l'absurdité des raisonnements et à l'indignité des injures, l'atrocité des calomnies ? que dirontelles , quand elles sauront que l'ouvrage fiorte en tête le nom d'un professeur de pliiosophie dans une de vos académies , et que vous qui êtes professeur de théologie dans une autre académie , vous qui voulez qu'on vous croie la gloire et l'ornement des églises betgiques , en êtes le principal et véritable auteur? Elles ne croiront certainement pas que vous êtes stipendié par l'état pour composer de tels livres , et pour instruire la jeunesse qui vous est confiée à mentir avec tant d'impudeur, outrager avec tant d'indignité , calomnier avec tant de méchanceté et de licence, et pour diffamer, par un tel emploi de votre temps, les universités de votre patrie parmi les nations étrangères.

Si les magistrats, devant qui doit répondre votre professeur de Groningue, veulent bien considérer tout ce que je viens de leur exposer , je crois qu'il sera hors d'état, dans sa défense, de rien alléguer qui soit capable de l'excusera leurs yeux.

Quant à vous, il est facile de voir quel sera votre plan de défense : vous nierez tout hardiment, vous désavouerez le livre de !a Phi-

en promettrez peut-être un autre sous ce litre • Du tombeau de la férocité de Descartes, et de son excessive et inouïe curiosité dans une académie, uns république et une église étrangère. Vous ajouterez sans doute, que les gens sages trouvent fort mauvais qu'un étranger réfugié dans ce pays, faisant au dehors profession de papisme, et n'étant au fond qu'un athée, ou du moins un sceptique, proteste perpétuellement qu'il ne se mêle point de théologie et d'affaires ecclésiastiques, et cependant que laissant â l'écart les philosophes et les médecins, il tourne, sous prétexte de philosophie, toutes ses attaques contre les théologiens, s'immisce dans ce qu'il y a de plus important et de plus sacré dans la théologie et le goucernement ecclésiastique, et s'efforce de jeter le trouble dans les églises et les académies : conduite dont ceux qui connaissent le génie des Belges, voient bien qu'il ne peut résulter que la division entre les principaux membres de la république, et le renversement de la république elle-même. C'est ainsi que \ous concluez les paralipomènes de votre préface.

Mais toutes ces plaintes, ces alarmes, sont si ridicules et si destituées de fondement, qu'elles ne trouveraient pas de créance, même auprès des paysans du village dont vous avez été le ministre. A plus forte raison ne peuvent-elles faire aucune impression sur les habitants dune ville , comme la vôtre, qui abonde, autant qu'aucune autre ville des Pays-Bas , en personnages éclairés et savants.

Car, premièrement, quand vous ne seriez pas le propre auteur du livre de la Philosophie cartésienne; quand il serait vrai , comme le pensent quelques habiles critiques, que vous en avez fourni seulement les matériaux , et quand j'aurais eu tort encore , en jugeant d'après les pensées plutôt que d'après les paroles, de supposer, comme j'ai fait jusqu'à présent, que le livre était de vous, ne serait" ce pas assez qu'il eût été entrepris pour vous plaire , et composé sous votre direction, pour que vous ne soyez pas moins coupable que si vous seul y aviez mis les mains?

Quana vous m'accusez ensuite d'une curiosité excessive dans une académie, une république et une église étrangère, quel est tout le fondement de cette accusation? C'est que j'ai osé examiner un jugement rendu contre moi sous le nom de votre académie ; c'est que je vous ait traduit en public, comme en étant, sinon l'unique, du moins le principal auteur ( et j'étais en droit d'en agir ainsi , puisque ce jugement a été rendu pendani votre rectoral et sous votre présidence); c'est enfin que j'ai rappelé un petit nombre de vos défauts, dans la vue qu'on n'ajoute pas si facilement foi à vos calomnies. Mais qui ne voit ici la méchanceté la plus inconséquente? Quoi ! vous voulez qu'il vous soit permis de me diffamer dans les écrits publics , moi sur qui vous n'avez jamais eu aucune espèce de droit; et vous m'accusez d'une fierté insupportable , parce que je ne souffre pas cet inique procédé dans uc profond silence 1 Certai-

nement encore, vous faites injure à votre académie, à votre république et à votre église, en supposant que vos défauts particuliers en font partie, et même la partie la plus secrète ou la plus sainte. C'est un crime de curiosité semblable au mien , que vous reprochiez autrefois à M. Desmarets, parce qu'il avait eu la témérité d'examiner vos thèses bénites : et vous, dans le même temps , n'étiez-vous pas aussi trop curieux dans une république étrangère, lorsque, dans les mêmes thèses, vous accusiez d'idolâtrie les principaux habitants de Bois-le-Duc?

t 11 serait bien étonnant que vous puissiez persuader aux magistrats de votre ville, que la puissance d'un professeur de théologie, dans votre nouvelle académie, doit être telle qu'il puisse , arbitrairement et sans raison , condamner par des jugements publics, telles personnes qu'il lui plaira, et que les personnes ainsi condamnées ne pourront pas seulement ouvrir la bouche pour se plaindre, sans être censées aussitôt s'immiscer témérairement dans les secrets de la théologie et du gouvernement ecclésiastique, et jeter le trouble dans l'académie et les églises.

C'est inutilement que vous osez me reprocher d'être un étranger et un papiste. Je n'ai pas besoin, pour confondre ce reproche, d'observer que les traités du roi mon maitre avec les états-généraux renferment des clauses en vertu desquelles je jouirais des mêmes droits que les naturels du pays, quand même j'y aborderais aujourd'hui pour la première fois ; je n'ai pas encore besoin de remarquer que j'habite ces contrées depuis un si grand nombre d'années, que j'y suis si connu des plus honnêtes gens , que, quand même j'appartiendrais , par ma naissance, à un pays ennemi , on ne pourrait plus me regarder dans le vôtre comme un étranger. 11 n'est pas non plus nécessaire de rappeler la liberté de religion qui nous est accordée dans la république : il me suffit de pouvoir affirmer que votre livre est plein de mensonges si criminels, d'injures si grossières , de calomnies si atroces, qu'un ennemi ne pourrait les employer à l'égard d'un ennemi , ni un fidèle a l'égard des infidèles, sans faire connaître, par là môme , qu'il est un méchant homme. J'ajoute que j'ai toujours remarqué tant d'honnêteté dans les hommes de votre

Page 1