‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 245 sur 454 · SIMPLICITE DE L'AME · texte numérisé non relu

SIMPLICITE DE L'AME

dant lorsqu'un pied, ou un bras, on quelque autre partie vient à en être séparée, je connais fort bien que rien pour cela n'a été retranché de mon esprit; 'et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas non plus être dites proprement ses parties : car c'est le même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et tout entier à sentir et à concevoir, etc. Mais c'est tout le contraire dans les choses corporelles ou étendues : car je n'en puis imaginer aucune, quelque petite qu'elle soit , que je ne mette aisément en pièces par ma pensée , ou que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties , et par conséquent que je ne connaisse être divisible, ce qui suffirait pour m'apprendre que l'esprit ou l'âme de l'homme est entièrement différente du corps , si je ne l'avais déjà d'ailleurs assez appris.

V.— Comment Descartes s'est confirmé dans la connaissance de la vérité précédente.

(Médit., Rép. aux sixièmes obj., p. 546.)

Lorsque j'eus la première fois conclu, en conséquence des raisons qui sont contenues dans mes Méditations, que l'esprit humain est réellement distingué du corps, et qu'il est

même plus aisé à connaître que lui je

confesse que cependant je ne fus pas pour cela pleinement persuadé, et qu'il m'arriva presque la même chose qu'aux astronomes, qui, après avoir été convaincus par de puissantes raisons, que le soleil est plusieurs fois plus grand que toute la terre, ne sauraient pourtant s'empêcher déjuger qu'il est plus petit, lorsqu'ils viennent à le regarder. Mais après que j'eus passé plus avant, et qu'appuyé sur les mêmes principes, j'eus porté ma considération sur les choses physiques ou naturelles, examinant premièrement les notions ou les idées que je trouvais en moi de chaquechose, puis lesdistinguantsoigneusement les unes des autres, pour faire que mes jugements eussent un entier rapport avec elles , je reconnus qu'il n'y avait rien qui appartînt à la nature ou à l'essence du corps, sinon qu'il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur, capable de plusieurs figures et de divers mouvements, et que ses figures et ses mouvements n'étaient autre chose que des modes, qui ne peuvent jamais être sans lui : mais que les couleurs , les odeurs, les saveurs, et autres choses semblables, n'étaient rien que des sentiments, qui n'ont aucune existence hors de ma pensée, et qui ne sont pas moins différents des corps, que la douleur diffère de la figure ou du mouvement de la flèche qui la cause ; et enfin que la pesanteur, la dureté, la vertu d'échauffer, d'attirer, de purger, et toutes les autres qualités que nous remarquons dans les corps, consistent seulement dans le mouvement ou dans sa privation, et dans la configuration et arrangement des parties.

Toutes ces opinions étant fort diflérentes de celles que j'avais eues auparavant touchant les mêmes choses , je commençai ensuite à considérer pourquoi j'en avais eu

d'autres ci-devant , et je trouvai que la principale raison était que, dès ma jeunesse, j'avais fait plusieurs, jugements touchant les choses naturelles (comme celles qui devaient beaucoup contribuer à la conservation de ma vie, dans laquelle je ne faisais que d'entrer), et que j'avais toujours retenu depuis les mêmes opinions que j'en avais eues autrefois. Et parce que mon esprit ne se servait pas bien en ce bas âge des organes du corps, et qu'y étant trop attaché, il ne pensait rien sans eux, aussi n'apercevait-il que confusément toutes choses. Et quoiqu'il eût connaissance de sa propre nature et qu'il n'eût pas moins en soi l'idée de la pensée que celle de l'étendue, néanmoins, parce qu'il ne concevait rien de purement intellectuel qu'il n'imaginât aussi en même temps quelque chose de corporel, il prenait l'un et l'autre pour une même eho-e,elrapportailau corps toutes les notions qu'il avait des choses intellectuelles. Et parce que je ne m'étais jamais depuis délivré de ces préjugés, il n'y avait rien que je connusse assez distinctement, et que je ne supposasse être corporel....

Après que j'eus considéré toutes ces choses et que j'eus soigneusement distingué l'idée de l'esprit humain des idées du corps et du mouvement corporel, et que je me fus aperçu que toutes les autres idées que j'avais eues 'auparavant , soit des qualités réelles, soit des formes substantielles, avaient été par moi composées ou forgées par mon esprit, je n'eus pas beaueoup de peine à me défaire de tous les doutes qui sont ici proposés- Car, premièrement , je ne doutai plus que je n'eusse une claire idée de mou propre esprit, duquel je ne* pouvais pas nier que je n'eusse connaissance, puisqu'il m'était si présent et si conjoint. Je ne mis plus aussi en doute que cette idée ne fût entièrement différente de celles de toutes les autres choses, et qu'elle n'eût rien en soi de ce qui appartient au corps , parce qu'ayant recherché très-soigneusement les vraies idées des autres choses , et pensant même les connaître toutes en général, je ne trouvais rien en elles qui ne fût en tout différent de l'idée de mon esprit. Et je voyais qu'il y avait une bien plus grande différence entre ces choses (qui, quoiqu'elles fussent tout à la fois en ma pensée, me paraissaient néanmoins distinctes, et différentes comme sont l'esprit et le corps), qu'entre celles dont nous pouvons , à la vérité, avoir des pensées séparées, en nous arrêtant à l'une sans penser à l'autre, mais qui ne sont jamais ensemble en notre esprit, sans que nous ne voyions qu'elles ne peuvent pas subsister séparément. Ainsi, par exemple , l'immensité de Dieu peut bien être conçue, sans que nous pensions à sa justice ; mais on ne peut pas les avoir toutes deux présentes à son esprit , et croire que Dieu puisse être immense, sans être juste. Et l'on peut aussi fort bien connaître l'existence de Dieu, sans que l'on sache rien des personnes de la trèssainte Trinité (qu'aucun esprit ne saurait bien entendre, s'il n'est éclairé des lumières

de la foi), mais lorsqu'elles sont une fois bien entendues, je nie qu'on puisse concevoir entre elles aucune distinction réelle à raison de l'essence divine , quoique cela se puisse à raison des relations.

Enûn, je n'appréhendai plus de m'étre peut-être laissé surprendre et prévenir par mon analyse , lorsque voyant qu'il y a aes corps qui ne pensent point, ou plutôt concevant très-clairement que certains corps peuvent être sans la pensée, j'ai mieux aimé dire que la pensée n'appartient point à la nature du corps, que de conclure qu'elle en est un mode, sur ce que j'en voyais d'autres (savoir ceux des hommes) qui pensent : car, à dire vrai, je n'ai jamais vu ni compris que les corps humains eussent des pensées, mais seulement que ce sont les mêmes hommes qui pensent, et qui ont des corps. Et j'ai reconnu que cela se fait par la composition et l'assemblage de la substance qui pense, avec la corporelle , parce que , considérant séparément la nature de la substance qui pense , je n'ai rien remarqué en elle qui pût appartenir au corps, et que je n'ai rien trouvé dans la nature du corps, considérée toute seule , qui pût appartenir à la pensée. Mais au contraire, examinant tous les modes tant du corps que de l'esprit , je n'en ai pas remarqué un, dont le concept ne dépendit entièrement du concept même de la chose dont il est le mode. Aussi de ce que nous voyons souvent deux choses jointes ensemble, on ne peut pas pour cela inférer qu'elles ne sont qu'une même chose ; mais de ce que nous voyons quelquefois l'une de ces choses sans l'autre , on peut fort bien conclure qu'elles sont diverses.

Et il ne faut pas que la puissance de Dieu

conséquence

nous empècîie de tirer cette car il n'y a pas moins de répugnance à penser que des choses que nous concevons clairement et distinctement , comme deux choses diverses , soient faites une même chose en essence , et sans aucune composition, que de penser qu'on puisse séparer ce qui n'est aucunement distinct. Et par conséquent, si Dieu a mis en certains corps la faculté de penser (comme en effet il l'a mise en ceux des hommes), il peut, quand il voudra , l'en séparer ; et ainsi elle ne laisse pas d'être réellement distincte de ces corps.

VI- -■- Défense de l'immatérialité de l'âme contre diverses objections (Mc'dit., Rép. aux sixièmes abject., page S25j.

On m'objecte que lorsque je dis : Je pense , donc je suis, on pourrait me répondre : Vous vous trompez, vous ne pensez pas, vous êtes seulement mû , et vous n'êtes autre chose qu'un mouvement corporel, personne n'ayant encore pu jusqu'ici comprendre le raisonnement par lequel vous prétendez avoir démontré qu'il n'y a point de mouvement corporel qui puisse légitimement être appelé du nom de pensée.

2e réponds qu'il est absolument impossible que celui qui, d'un côté, sait qu'il pense, et qui d'ailleurs connaît ce que c'est que d'être

Si) PENSEES DE DESCARTES.

ma , puisse jamais croire qu'il se trompe , et qu'en effet il ne pense point , mais qu'il est seulement mû : car ayant une iilée ou une notion tout autre de la pensée que du mouvement corporel, il faut nécessairement qu'il conçoive l'un comme différent de Tautre ; quoique pour s'être trop accoutumé à attribuer à un même sujet plusieurs propriétés différentes , et qui n'ont entre elles aucune affinité, il puisse se faire qu'il révoque en doute, ou même qu'il assure, que c'est en lui la même chose qui pense et qui est mue. Or il faut remarquer que les choses dont nous avons différentes idées peuvent être prises en deux façons pour une seule et même chose, c'est-à-dire ou en unité et identité de nature ou seulement en unité de composition. Ainsi, par exemple, il est bien vrai que l'idée de la figure n'est pas la même que celle du mouvement; que l'action par laquelle j'entends est conçue sous une autre niée que celle par laquelle je veux; que la chair et les os présentent des idées différentes ; et que l'idée de la pensée est toute autre que celle de l'étendue. Et néanmoins nous concevons fort bien que la même substance , à qui la figure convient , est aussi capable de mouvement, de sorte qu'être figuré et être mobile, n'est qu'une même chose en unité de nature ; comme aussi ce n'est qu'une même chose en unité de nature, de vouloir et d'entendre ; mais il n'en est pas ainsi de la substance que nous considérons sous la forme d'un os, et de celle que nous considérons sous la forme de chair; ce qui fait que nous ne pouvons pas les prendre pour une même chose en unité de nature, mais seulement en unité de composition en tant que c'est un même animal qui a de la chair et des os.

Maintenant la question est de savoir si bous concevons que la chose qui pense , et celle qui est étendue, soient une même chose en unité de nature ; en sorte que nous trouvions qu'entre la pensée et l'étendue, il y ait une connexion et affinité pareille à celle que nous remarquons entre le mouvement et la figure, l'action de l'entendement et celle de la volonté; ou plutôt si elles ne sont pas appelées une en Unité de composition , en tant qu'elles se rencontrent toutes deux dans un même animal homme, comme des os et de la chair dans un même animal ; et pour moi c'est là mon sentiment : car la distinction ou diversité que je remarque entre la nature d'une chose étendue et celle d'une chose qui pense , ne me paraît pas moindre que celle qui est entre des os et de la chair.

Mais parce qu'en cet endroit on se sert d'autorités pour me combattre, je me trouve obligé", pour empêcher qu'elles ne portent aucun préjudice a la vérité, de répondre à ce qu'on m'objecte , (que, personne n'a encore pu comprendre ma démonstration) que quoiqu'il y en ait fort peu qui l'aient soigneusement examinée, il s'en trouve néanmoins quelques-uns qui sont persuadés qu'ils l'entendent , et qui s'en tiennent entièrement convaincus. Et comme on doit ajouter plus de loi à un seul témoin qui , après avoir

Oeuvres comn.. de M. Emery. I,

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