‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 246 sur 454 · SIMPLICITE DE LAME · texte numérisé non relu

SIMPLICITE DE LAME

voyagé en Amérique, nous dit qu'il a vu des Antipodes, qu'à mille autres qui ont nié cidevant qu'il y en eût , sans en avoir d'autre raison, sinon qu'ils ne le savaient pas; de même ceux qui pèsent comme il faut la valeur des raisons, doivent faire plus d'état de l'autorité d'un seul homme qui dit entendre fort bien une démonstration, que de celle de mille autres qui disent sans raison qu'elle n'a pu encore être comprise de personne : car quoiqu'ils ne l'entendent point, cela ne fait pas que d'autres ne la puissent entendre; et parce qu'en inférant l'un de l'autre, ils font voir qu'ils ne sont pas exacts dans leurs raisonnements, il semble que leur autorité n« doive pas être beaucoup considérée.

Enfin , à la question qu'on me propose en cet endroit , savoir si j'ai tellement coupé et divisé par le moyen de mon analyse tous les mouvements de ma matière subtile; que non seulement je sois assuré , mais même que je puisse faire connaître à des personnes trèsattentives, et qui pensent être assez clairvoyantes , qu'il y a de la répugnance que nos pensées soient répandues dans des mouvements corporels , c'est-à-dire que nos pensées ne soient autre chose que des mouvements corporels; je réponds que pour mon particulier j'en suis très-certain , mais que je ne me promets pas pour cela de le pouvoir persuader aux autres, quelque attention qu'Us y apportent, et quelque capacité qu'ils pensent avoir, au moins tandis qu'ils n'appliqueront leur esprit qu'aux choses qui sont seulement imaginables, et non point à celles qui sont purement intelligibles ; comme il est aisé de voir que font ceux qui se sont imaginés que la distinction ou la différence qui est entre la pensée et le mouvement, se doit connaître par la dissection de quelque matière subtile: car cette différence ne peut être connue, que de ce que l'idée d'une chose qui pense , et celle d'une chose étendue ou mobile , sont entièrement diverses, et mutuellement indépendantes l'une de l'autre; et qu'il répugne que des choses que nous concevons clairement et distinctement être diverses et indépendantes, ne puissent pas être séparées, au moins par la toute-puissance de Dieu : de sorte que , tout autant de fois que nous les rencontrons ensemble dans un même sujet, comme la pensée et le mouvement corporel dans un même homme, nous ne devons pas pour cela estimer qu'elles soient une même chose en unité de nature, mais seulement en unité de composition.

On m'objecte encore que quelques pères de l'Eglise ont cru avec les platoniciens que les anges étaient corporels; d'où vient que le concile de Lalran a défini qu'on pouvait les peindre; et qu'ils ont eu la même pensée de l'âme raisonnable, que quelques-uns d'entre eux ont soutenu venir de père à fils ; et néanmoins ils ont tous dit que les anges et

les âmes pensaient Les singes, les chiens

et les autres animaux n'ont-ils pas aussi des pensées ( page 512 ) ?

Je réponds que ce qu'on rapporte des pia-

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loniciens et de leurs sectateurs est aujourd'hui tellement rejeté par toute l'Eglise catholique e\ communément par tous les philosophes, qu'on ne doit plus s'y arrêter. il est bien vrai que le concile de Latran a défini qu'on pouvait peindre les anges, mais il n'a pas conclu pour cela qu'ils fussent corporels. Et quand en effet on les croirait être tels, on n'aurait pas raison pour cela de penser que leurs esprits fussent plus inséparables de leurs corps que ceux des hommes ; et quand on voudrait aussi feindre que l'âme humaine viendrait de père à fils , on ne pourrait pas pour cela conclure qu'elle fût corporelle; mais seulement que comme nos corps prennent leur naissance de ceuv de nos parents, de même que nos âmes procéderaient de leurs âmes. Pour ce qui est des chiens et des singes, quand je leur attribuerais la pensée, il ne s'en suivrait pas delà que l'âme humaine n'est point distincte du corps, mais plutôt que, dans les autres animaux, les esprits et les corps sont aussi distingués ; ce que les mêmes platoniciens, dont on nous vantait, il n'y a qu'un moment, l'autorité, ont cru, avec Pythagore, ainsi que leur métempsycose le fait assez connaître.

VII. — Réponses de Descartes aux objections de Gassendi contre la simplicité de l'âme.

(Méditât. Rép. aux cinquièmes objections.)

M. Gassendi me demande de quel corps j'entends parler, quand je prouve qu'il y a une distinction entre l'âme de l'homme et son corps : si c'est du corps grossier composé de membres, ou du corps plus subtil et plus délié répandu dans le corps épais et massif, ou résidant seulement dans quelques-unes de ses parties, qui est peut-être moi-même. A quoi je réponds que mon dessein a été d'exclure de mon essence toute espèce de corps, quelque petit et subtil qu'il puisse être, et que mes preuves se rapportent au corps subtil et imperceptible, aussi bien qu'à celui qui est plus grossier et palpable {page 493).

Il demande comment j'estime que l'idée du corps, qui est élendu, peut-être reçue en moi, c'est-à-dire dans une substance qui n'est point étendue. Car, ou cette idée, dit-il, procède du corps, et pour lors il est certain qu'elle est corporelle et qu'elle a ses parties les unes hors des autres, et par conséquent qu'elle est étendue, ou bien elle vient d'ailleurs et se fait sentir par une autre voie; cependant, parce qu'il est toujours nécessaire qu'elle représente le corps qui est étendu, il faut aussi qu'elle ait des parties, et iinsi qu'elle soit étendue : autrement si elle n'a point de parties, comment en pourrat-elle représenter? si elle n'a point d'étendue, comment pourra-t-tlle représenter une chose qui en a? si elle est sans figure, comment fera-t-elle sentir une chose figurée? si elle n'a point de situation, comment nous ferat-elle concevoir une chose qui a des parties les unes hautes, les autres basses, les unes à droite, les autres à gauche, les unes devant,

les autres derrière, les unes courbées, les autres droites ? Si elle est sans variété, comment rcprésentera-t-elle la variété des couleurs, etc. Donc l'idée du corps n'est pas tout à fait sans étendue ; mais si elle en a, et que vous n'en ayez point, comment est-ce que vous la pourrez recevoir? comment pourrez-vous vous l'ajuster et appliquer ? comment vous en servirez-vous? et comment enfin la sentirez-vous peu à peu s'effacer et s'évanouir (page 4-33).

Je réponds (p. 494) que la conception ou intelleclion des choses, soit corporelles, soit spirituelles, se fait sans aucune image ou espèce corporelle ; que quand j'ai prouvé que l'esprit n'était pas étendu, je n'ai point prétendu expliquer par là quel il était, et faire connaître sa nature ; (p. 495) que, quoique l'esprit soit uni à tout le corps, il ne sentait pas qu'il soit étendu par tout le corps, parce que le propre de l'esprit n'est pas d'être étendu, mais de penser; enfin, qu'il n'est pas nécessaire que l'esprit soit de l'ordre et de la nature du corps, pour avoir la force ou la vertu de mouvoir le corps ( page 496.)

Vous me faites plusieurs observations sur l'union de l'âme avec le corps, qui tendent à prouver qu'elle est étendue : ce sont des doutes qui vous paraissent suivre de mes conclusions, mais qui, dans le vrai, ne vous viennent dans l'esprit que parce que vous voulez soumettre à l'examen de l'imagination, des choses qui, de leur nature, ne sont point sujettes à sa juridiction. Ainsi, quand vous voulez comparer ici le mélange qui se fait du corps et de l'esprit, avec celui de deux corps mêlés ensemble , il me suffit de répondre qu'on ne doit faireentreecs chosesaucune comparaison, parce qu'elles sont de deux genres totalement différents ; et qu'il ne faut pas s'imaginer que l'esprit ait des parties quoiqu'il conçoive des parties dans le corps : car qui vous a appris que tout ce que l'esprit conçoit, doive être réellement en lui? Certainement, si cela était, lorsqu'il conçoit la grandeur de l'univers, il aurait aussi en lui cette grandeur; et ainsi il ne serait pas seulement élendu, mais il serait même plus grand que tout le monde...

Dans les instances que vous avez faites contre mes réponses, vous m'objectez surtout que, quoique je ne trouve pas d'étendue dans ma pensée, il ne s'ensuit pas qu'elle ne suit point étendue, parce que ma pensée n'est pas la règle de la vérité des choses ; qu'il se peut faire que la distinction que je trouve par ma pensée, entre la pensée et le corps, soit fausse ( page 503.) Mais il faut particulièrement ici remarquer l'équivoque qui est en ces mots, màpensée n'est pas la règle de la vérité des choses :.car si vous voulez dire que ma pensée ne doit pas être la règle des autres, pour les obliger a croire une chose à cause que je la pense vraie, j'en suis entièrement d'accord. Loin d'avoir jamais voulu obliger personne à suivre mon autorité, au contraire, j'ai averti en divers lieux qu'on ne se devait laisser persuader que par la seule évidence des raisons. De plus, si on

prend indifféremment le mot de pensée pour toute sorte d'opérations de l'âme, il est certain qu'on peut avoir plusieurs pensées, dont on ne doit rien inférer touchant la vérité des choses qui sont hors'dc nous ; mais aussi cela ne vient point à propos en cet endroit, où il n'est question que des pensées qui sont des perceptions claires et distinctes et des jugements que chacun doit faire à part, soi, en suite de ces perceptions. C'est pourquoi je dis que la pensée d'un chacun, c'est-à-dire la perception ou connaissance qu'il a d'une chose, doit être pour lui la règle delà vérité de cette chose, c'est-à-dire que tous les jugements qu'il en fait doivent être conformes a cette perception, pour être bons; même touchant les vérités de la foi, nous devons apercevoir quelqueraison qui nous persuade quelles ont été révélées de Dieu, avant que de nous déterminer à les croire ; et quoique les ignorants fassent bien de suivre le jugement des plus capables touchant les choses difficiles à connaître, il faut néanmoins que ce soitleur perception qui leurenseignequ'ils sont ignorants, et que ceux dont ils veulent suivre les jugements ne le sont peut-être pas autant : autrement, ils feraient mal de les suivre, et ils agiraient plutôt en automates, ou en bêtes, qu'en homme [page 504).

J'oubliais de remarquer que vous avancez hardiment et sans aucune preuve que l'esprit croît et s'affaiblit avec le corps ; mais de ce que l'esprit n'agit pas si parfaitement dans le corps d'un enfant que dans celui d'un homme parfait, et de ce que souvent ses actions peuvent être empêchées par le vin et par d'autres choses corporelles, il s'ensuit seulement que, tandis qu'il est uni au corps, il s'en sert comme d'un instrument pour faire ces sortes d'opérations qui l'occupent ordinairement, mais non pas que le corps le rende plus ou moins parfait qu'il est en soi : et la conséquence que vous lirez de là n'est pas meilleure, que si, de ce qu'un artisan ne travaille pas bien, toutes les fois qu'Use sert d'un mauvais outil, vous infériez qu'il emprunte son adresse et la science de son art, de la bonté de son instrument

Quelle que soit l'union de l'esprit et du corps, j'ai souvent fait voir dans mes méditations , que l'esprit peut agir indépendamment du cerveau : car il est certain qu'il est de nul usage lorsqu'il s'agit de former des actes d'une pu reintclleclion.m-iis seulement quand il est question de sentir ou d'imaginer quelque chose ; et quoique, lorsque le sentiment ou l'imagination est fortement agitée (comme il arrive quand le cerveau est troublé), l'esprit ne puisse pas facilement s'appliquer à concevoir d'autres choses, nous expérimentons néanmoins que, lorsque notre imagination n'est pas si fortement émue, nous ne laissons pas souvent de concevoir quelque chose d'entièrement différent de ce que nous imaginons ; comme lorsque, au milieu de nos songes, nous apercevons que nous rêvons : car alors nos rêves sont bien un effet de notre imagination, mais il n'appartient qu'à l'entcn-

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