‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 253 sur 454 · Opinion de Descnrtes sur le souve'.'iin bien · texte numérisé non relu

Opinion de Descnrtes sur le souve'.'iin bien

(Tom. î, Lftt. i , à la reine Christine).

Je vais exposer mon opinion touchant le

souverain bien, considéré dans le sens anquel les philosophes anciens en ont parlé... On peut considérer la bonté de chaque chose en elle-même, sans la rapporter à autrui. Dans ce sens, il est évident que c'est

Dieu qui est le souverain bien, parce qu'il est incomparablement plus parfait que les créatures; mais on peut aussi la rapporter à nous, et en ce sens, je ne vois rien que nous devions estimer bien, sinon ce qui nous appartient en quelque façon , et qui est tel, que c'est une perfection pour nous de le posséder. Ainsi, les philosophes anciens, qui, n'étant point éclairés de la lumière de la foi, ne savaient rien delà béatitude surnaturelle, ne considéraient que les biens que nous pouvons posséder en cette vie ; et c'était entre ceux-là qu'ils cherchaient lequel était le souverain , c'est-à-dire le principal et le plus grand. Mais afin que je le puisse déterminer, je considère aue nous ne devons estime»'biens , à notre égard, que ceux que nous possédons , ou que nous avons le pouvoir d'acquérir; et, cela posé, il me semble que le souverain bien de tous les hommes ensemble, est un amas ou un assemblage de tous les biens tant de l'âme que du corps et de la fortune, qui peuvent être en quelques hommes; mais que celui d'un chacun en particulier est tout autre chose, et qu'il ne consiste qu'en une ferme volonté de bien l'aire, et dans le contentement que produit cette volonté. La raison en est, que je ne remarque aucun aulre bien qui me semble aussi grand , ni qui soit au pouvoir de chaque homme : car, pour les biens du corps et de la fortune , ils ne dépendent point absolument de nous ; et ceux de l'âme se rapportent tous à deux chefs , qui sont, l'un de connaître, et l'autre de vouloir ce qui est bon ; mais la connaissance est souvent audessus de nos forces; c'est pourquoi il ne reste que noire volonté, dont nous puissions absolument disposer. Kl je ne vois point qu'il soit possible d'en disposer mieux , qu'en ayant toujours une ferme et constante résolution di' faire exactement toutes les choses que l'on jugera être les meilleures, et d'employer toutes les forces de son esprit à les bien connaître; c'est en cela seul que consistent toutes les vertus; c'est cela seul qui , à proprement parler, mérite de la louange et de la gloire; enfin c'est de cela seul que. résulte toujours le plus grand et le plus solide contentement de la vie: ainsi, j'estime que c'est en cela que consiste le souverain bien.

Je crois par là concilier les deux opinions des anciens , les plus célèbres et les plus opposées entre elles ; je veux dire celle de Zenon, qui a mis le souverain bien dans la vertu ou dans l'honneur, et celle d'Epicure , qui l'a place dans le contentement, auquel il a donné le nom de volupté : car, comme tous les vices ne viennent que de l'incertitude, et de la faiblesse qui suit l'ignorance, et qui lait naître les repentirs, ainsi la vertu ne consiste qu'en la résolution cl la vigueur avec laquelle on se porte à faire les choses qu'on croit être bonnes, pourvu que cette vigueur ne, vienne pas d'opiniâtreté, mais de ce qu'on sait les avoir autant examinées , qu'on en a moralement de pouvoir; et quoique ce qu'on lait alors un^se être mauvais,

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