SON ELOGE
demandait que Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles.
La Société, établie juge du procès, nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savants mathématiciens que l'on pouvait retrouver, et qui regardaient cette matière. 11 y en avait des deux partis. Après cet examen, les commissaires trouvèrent qu'il ne paraissait pas que Leibnitz eût rien connu du calcul dilférentiel ou des infiniment petits, avant une lettre de Newton écrite en 1672, qui lui avait été envoyée à Paris, et où la méthode des fluxions était assez expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires à un homme aussi intelligent; que même Newton avait inventé sa méthode avant 1669, et par conséquent quinze ans avant que Leibnitz eût rien donné sur ce sujet dans les actes de Leipzig; et de là ils concluaient que Keill n'avait nullement calomnié Leibnitz.
La Société a fait imprimer ce jugement, avec toutes les pièces qui y appartenaient, sous le titre de Commercium epistolicum de analysi promota, 1712. On l'a distribué par toute l'Kurope, et rien ne fait plus d'honneur au système des infiniment petits, que cette jalousie de s'en assurer la découverte dont toute une nation si savante est possédée; car, encore une fois, Newton n'a point paru, soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des compatriotes assez vifs, soit, comme on le peut croire d'un aussi grand homme, qu'il soit supérieur à celte gloire môme. Leibnitz, ou ses amis, n'ont pas pu avoir la même indifférence; il élait accusé d'un vol, et tout le Commercium epistolicum, ou le dit nettement, ou l'insinue. Il est vrai que ce vol ne peut avoir été que très-subtil, et qu'il ne faudrait pas d'autre preuve d'un grand génie que de l'avoir fait, mais enfin il vaut mieux ne l'avoir pas fait, et par rapport au génie et par rapport aux mœurs.
Après que le jugement d'Angleterre fut public, il parut un écrit d'une seule feuille volante, du 29 juillet 1713; il est pour Leibnitz qui, étant alors à Vienne, ignorait ce qui se passait. 11 est très-vif, et soutient hardiment que le calcul des fluxions n'a point précédé celui des différences, et insinue même qu'il pourrait en être né.
Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long, et ne pourrait même être entendu sans un commentaire infiniment plus long, qui entrerait dans la plus profonde géométrie.
Leibnitz avait commencé à travailler à un Commercium mathematicum, qu'il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, quoique la Société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avait, elle ne les avait donc pas toutes; et jusqu'à ce qu'on ait vu celles de Leibnitz, l'équité veut que 1 on suspende son jugement.
Ln général, il faut des preuves d'une ex-
trême évidence pour convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du monde : car c'est là toute la question. Newton est certainement inventeur, et sa gloire est en sûreté.
Les gens riches ne dérobent pas, et combien Leibnitz l'était-il ?
Il a blâmé Descartes de n'avoir fait honneur ni à Kepler de la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges, et de la découverte de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion ; ni à Snellius du rapport constant des sinus des angles d'incidence et de réfraction : petits-artifices, dit-il, qui lui ont fait perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui s'y connaissent. Aurait-il nég igé cette gloire qu'il connaissait si bien ? Il n'avait qu'à dire d'abord ce qu'il devait à Newton, il lui en restait encore une fort grande sur le fond du sujet, et il y gagnait de plus celle de l'aveu.
Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion, il l'a fait dans une autre. L'un des Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle était l'histoire de ses méditations mathématiques, il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1691 des Actes de Leipzig. Il dit qu'il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie, étant à Paris en 1672, qu'il y connut l'illustre Huygens, qui était après Galilée et Descartes, celui à qui il devait le plus en ces matières ; que la lecture de son livre, De horologio oscillatorio, jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit, et lui donna des vues qui l'élonnèrent lui-même, et tous ceux qui savaient combien il était encore neuf; qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes, qui n'étaient que des corollaires d'une méthode nouvelle, et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Grégory , de Barow et quelques autres; qu'enfin il avait pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes, et avait soumis à l'analyse ce qui ne l'avait jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette histoire, qui paraît si sincère, et si exempte de vanité, n'aurait-il pas donné place à Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu'il pouvait avoir vu de lui en 1672, il ne l'avait pas entendu aussi finement qu'il en est accusé, puisqu'il n'était pas encore grand géomètre.
Dans la théorie du mouvement abstrait, qu'il dédia à l'académie en 1671, et avant que d'avoir encore rien vu de Newton, il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns que les autres. C'est là une des clefs du système, et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.
Quand le calcul de Leibnitz parut en 1684, il ne fut point réclamé ; Newton ne le revendiqua point dans son beau livre qui parut en 1687; il est vrai qu'il a la générosité de ne le revendiquer pas non plus à présent; mais sesamis, plus zélésque lui pour ses intérêts, auraient pu agir en sa place, comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les actes de
Leipzig, Leibnitz est en une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel. Il y déclare mêmeque MM. Bernoulli l'avaient si heureusement cultivé, qu'il leur appartenait autant qu'à lui. C'est là un acte de propriété, et en quelque sorte de souveraineté.
On ne sent aucune jalousie dans Leibnitz. 11 excite tout le monde à travailler; il se fait des concurrents, s'il le peut; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes qui craignent d'en trop dire; il se plaît au mérite d'autrui ; tout cela n'est pas d'un plagiaire. Il n'a -jamais été soupçonné de l'être en aucune autre occasion ; il se serait donc démenti cette seule fois, et aurait imité le héros de Machiavel qui est exactement vertueux jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La beauté du système des infiniment petits justifie cette comparaison.
Enfin il s'en est confiance au témoignage
un bâtiment si hardi, qu'il n'ose lui-même y loger, et il se trouve des gens qui se fient plu* que lui à sa solidité, qui y logent sans crainte, et qui plus est sans accident. Mais peut-être l'adoucissement n'était-il qu'une condescendance pour ceux dont l'imagination se serait révoltée. S'il faut tempérer la vérité en géométrie, que sera-ce en d'autres matières?
11 avait entrepris un grand ouvrage, De la science de l'infini. C'était toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l'infini et sur ses différents ordres; mais quand même il serait possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti bien déterminément, on eût préféré les lumières qu'on tenait de lui à son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques que cet ouvrage n'ait pas été fini. 11 est vrai que le plus difficile paraît remis avec une grande fait; il a ouvert les grandes routes, mais il de Newton, et au la Société royale. L'aurait-il
jugement de osé?
Ce ne sont là que de simples présomptions, qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider, et encore moins à moi. Atticus se serait bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.
11 ne faut pas dissimuler ici une chose assez singulière. Si Leibnitz n'est pas, de son côté, aussi bien que Newton, l'inventeur du système des infiniment petits.il s'en faut infiniment peu. Il a connu cette infinité d'ordres d'infiniment petits, toujours infiniment plus petits les uns que les autres, et cela dans la rigueur géométrique; et les plus grands géomètres ont adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu'il en ait ensuite été effrayé lui-même, et qu'il ait cru que ces différents ordres d'infiniment petits n'étaient que des grandeurs incomparables, à cause île leur extrême inégalité, comme le seraient un grain de sable et le globe de la terre, la terre et la sphère qui comprend les planètes, etc. Or ce ne serait là qu'une grande inégalité, mais non pas infinie, telle qu'on l'établit dans ce système (17). Aussi ceux mêmes qui l'ont pris de lui, n'en ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait
(17) Nous croyons que Fonlenelle n'a pas assez bien saisi l'ensemble de l'explication deLeibnilz, et que Leibnitz n'a jamais varié sur la véritable métaphysique de son calcul. On peut consulter, tome III, p. 57(1. l'extrait d'une de ses Lettres à Varignon, en 17112, ou la leltre qu'il écrivait auP. Desbrosses, le 11 mars 17UC, t. Il, p. -207.
(18) Voici ce que dit de sa machine Leibnitz, lettre 5, à il. Th. Burnel, t. VI, p. 248 : « J'ai eu le bonheur de produire une machine arithmétique infiniment différente de celle de M. Pascal, puisque la mienne fait les grandes multiplications et divisions en un moment et sans additions ou soustractions auxiliaires: au lieu que celle de M. Pascal, dont on parlait comme d'une chose merveilleuse (et non pas sans raison), n'était proprement que pour les additions et soustractions. >
pouvait encore ou y servir de guide, ou en ouvrir de nouvelles.
De cette baute théorie il descendait souvent à la pratique, où son amour pour le bien public le ramenait. Il avait songé à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes; et de là un docteur, qui se prenait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc. de Hanovre, prit occasion de lui imputer, dans un écrit public, qu'il avait eu dessein de construire un chariot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam : plaisanterie mal entendue, puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on attaque, pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.
Il avait proposé un moulin à vent pour épuiser l'eau des mines les plus profondes, et avait beaucoup travaillé à cette machine; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui, et l'emportèrent.
On doit mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles, une machine arithmétique différente de celle de Pascal, à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. Il ne l'a entièrement achevée que peu de temps avant sa mort, et il y a extrêmement dépensé (18).
Il était métaphysicien, et c'était une chose
Cette machine existe encore. On la voit dans la bibliothèque du roi d'Angleterre à Hanovre.
Nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs une anecdote sur ces machines arithmétiques, qu'on n'irait pas vraisemblablement chercher dans le volume IXe des Lettres d'Arnaud, imprimé à Nancy, 1713. Arnaud écrivait à Périer, le lîls, neveu de Pascal, le 5 septembre 1075, et apparemment de Paris: « Il y, a ici un petit horloger qui, ayant vu une machine' de M. Pascal, l'a perfectionnée de telle • sorte, qu'elle est incomparablement plus facile que celle de M. votre oncle ; car les roues tournent d'un côté et d'autre, de sorte que, sans changer les chiffres par une régie, comme dans la pascaline, on fait l'addition et la multiplication sur les mêmes chiffres. 11 y a de plus un endroit particulier où on fait tout d'un coup la multiplication et les di-
presque impossible qu'il ne le fût pas, il avait l'esprit trop universel. Je n'entends pas seulement universel, parce qu'il allait à tout, mais encore parce qu'il saisissait dans tous les principes les plus élevés et les plus généraux, ce qui est le caractère de la métaphysique. Il avait projeté d'en faire une touie nouvelle, et il en a répandu çà et là différents morceaux, selon sa coutume.
Ses grands principes étaient que rien n'existe ou ne se fait sans une raison suffisante; que les changements ne se font point brusquement et par sauts, mais par degrés et par nuances, comme dans des suites de nombres, ou dans des courbes; que dans tout l'univers, comme nous l'avons déjà dit, un meilleur est mêlé partout avec un plus grand, ou, ce qui revient au même, les lois de convenance avec les lois nécessaires ou géométriques. Ces principes si nobles et si spécieux ne sont pas aisés à appliquer; car dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et absolu, qui n'est pas bien commun en métaphysique, le suffisant, le convenable, un degré, ou un saut, tout cela pourrait bien être un peu arbitraire: et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système qui décide.
Sa manière d'expliquer l'union de l'âme et du corps par une harmonie préétablie, a été quelque chose d'imprévu et d'inespéré sur une matière où la philosophie semblait avoir fait ses derniers efforts. Les philosophes, aussi bien que le peuple, avaient cru que l'âme et le corps agissaient réellement et physiquement l'un sur l'autre. Descartes vint, qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte de communication véritable, et qu'ils n'en pouvaient avoir qu'une apparente, dont Dieu était le médiateur. On croyait qu'il n'y avait que ces deux systèmes possibles : Leibnilz en imagina un troisième. Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées, de désirs, de volontés. Un corps, qui n'est qu'une machine, doit avoir par lui-mêoie une certaine suite de mouvements, qui seront déterminés par la combinaison de sa position machinale avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'âme d'une part, et de Tautre toute la suite des mouvements du corps se répondent exactement; et que dans l'instant, par exemple, que l'âme voudra aller (ians un lieu , les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce côté-là, cette âme et ce corps auront un rapport, non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais
par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de l'autre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie préétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu'il y a jamais eu, et de tout ce qu'il y aura jamais d'âmes et de corps unis.
Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence infinie du Créateur; mais peut-être cela le rend-il trop sublime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'a pas fait jusqu'ici, et ii ne parait pas devoir faire la même fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succombaient aux objections, il faudrait, ce qui serait bien pénible pour les philosophes, qu'ils renonçassent à se tourmenter davantage sur l'union de l'âme et du corps. Descartes et Leibnitz les justifieraient de n'en plus chercher le secret.
Leibnitz avait encore sur la métaphysique beaucoup d'autres pensées particulières. Il croyait, par exemple, qu'il y a partout des substances simples, qu'il appelait monades ou unités, qui sont les vies, les âmes, les esprits qui peuvent dire moi; qui, selon le lieu où elles sont, reçoivent des impressions de tout l'univers, mais confuses à cause de leur multitude; ou qui, pour employer à peu près ses propres termes, sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonno selon qu'ils lui sont exposés. Par là il expliquait les perceptions. Une monado est d'autant plus parfaite qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades, qui sont des âmes humaines, ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des créatures, mais des miroirs ou images de Dieu même; et comme en vertu de la raison et des vérités éternelles elles entrent en une espèce de société avec lui, elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées que d'en détacher quelques-unes de tout le système, et d'en rompre le précieux enchaînement, qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas davantage ; et peut-être ce peu que nous avons dit est-il de trop, parce qu'il n'est pas le tout.
On trouvera un assez grand détail de la métaphysique de Leibnilz dans un livre imprimé à Londres en 1717. C'est une dispute commencée en 1715 entre lui et le fameux Clarke, et qui n'a été terminée que par la mort de Leibnitz. Il s'agit entre eux de l'espace et du temps, du vide et des atomes, du naturel et du surnaturel, de 'a liberté, etc.
visions, un antre où on trouve les racines cubiques, et d'autres où on fait les tractions. Quoique cette machine ait les deniers et Ks sous, ei qu'elle aille jusqu'à cent mille, elle est beaucoup plus petite qu'aucune de M. Pascal; et cet horloger en fait même présentement une autre qui ne sera pas plus grande qu'un livre in-P2, où tout cela sera
« Je ne vous parle pas par oui dire, nous avons vu cette machine après dîner. Après tout, néanmoins, M. Pascal ayant été le premier qui ait trouvé de ces sortes de machines, quoi qu'on y puisse
ajouter, il en aura toujours la principale gloire. '> Arnaud écrivait encore, le 10 avril 1686, h, un ablic Périer (nous ignorons si c'est le même) : • La machine de M. Pascal est fort difficile à inventer, mais elle est fort aisée à comprendre, quand on en a une qu'on peut examiner à loisir. Il faut donc que ce soit la faute de l'ouvrier, si l'effet de celle que nous avons l'ait faire n'est pas parfaitement sûr, et s'il y arrive des fautes : cela n'arrivait point à celle que M. Pascal a fait faire lui-même.» (T. IX, p. 271.)
Car, heureusement pour le public, la contestation en s'échauffant venait toujours à embrasser plus de terrain. Les deux savants adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre ; et les spectateurs, qu'on accuse d'être cruels, seront fort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini : on eût vu le bout des matières, ou qu'elles n'ont point de bout.
Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de Leibnitz, il était théologien, non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond ; il avait beaucoup lu et les Pères et les scolastiijues.
En 1671, année où il donna les deux théories du mouvement abstrait et concret, il répondit au^si à un savant socinien, petitfils de Sorin, nommé Wissovvatius, qui avait employé contre !a Trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique, et qu'il avait apprise presque avec la langue de sa nourrice. Leibnitz fit voir, dans un écrit intitulé : Sacrosancta Trinitas per nova inventa logica defensa, que la logique ordinaire a de grandes défectuosités; qu'en la suivant son adversaire pouvait avoir eu quelques avantages; mais que si on la réformait il les perdait tous, et que par conséquent la véritable logique était favorable à la foi des orthodoxes.
On était si persuadé de sa capacité en théologie, que comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne, il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier a l'égard de la religion. 11 n'en résulta rien, sinon que Leibnitz admira la fermeté de la princesse.
Le savant évoque de Salisbury, Burnet, ayant eu sur la réunion de l'Eglise anglicane avec la luthérienne des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Aug:*bourg, Leibnitz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout à fait bien pris le nœud de cette
controverse ; et l'on prétend que l'évoque en convint. On sait assez qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritablement théologien, même pour s'y méprendre.
11 parut ici, en 1692, un livre inlitulé : De la tolérance des relit/ions. Leibnitz la soutenait contre feu Péiisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de Leibnitz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir, mais dont après cela ils auraient assez de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu'on avait pour lui, on imprima tous ses raisonnements avec privilège, tant on se fiait aux réponses de Péiisson.
Le plus grand ouvrage de Leibnitz qui se rapporte à la théologie est sa Théodicée, imprimée eu 1710. On connaît assez les difficultés que Bayle avait proposées sur l'origine du mal, soit physique, soit moral : Leibnitz, qui craignit l'impression qu'elles pouvaient faire sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.
Il commence jiar mettre dans le ciel Bayle, qui était mort, celui dont il voulaitdétruire les dangereux raisonnements. Il lui applique ces vers de Virgile :
Candidus insueti miratur limen Olvmpi,
Sub pedibusque videt nubes et sydera Daphuis.
Il dit que Bayle voit présentement le vrai dans sa source, charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.
Voici le gros du système (19). Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles, qui tous prétendent à l'existence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés, fait un meilleur, semblable aa\plus grands géométriques, est préféré : de là le mal quelconque, permis et non pas voulu. Dans cet univers, qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes, mais dans le moindre
(19) La Sorbonne ou la faculté de théologie de Paris , dans la censure qu'elle fit eu 1~67 du livre de lielisaire, prend en quelque sorte la défense du système de Leibnitz. ou du moins ne veut pas qu'on le confonde avec celui des stoïciens. Voici l'exposition également claire et exacte qu'elle fait de ce système.
« Dieu, quoiqu'il n'ait besoin d'aucune créature, et qu'il se suffise parfaitement à lui-même, ne produit cependant rien bois de lui, sans être déterminé par une raison suffisante. C'est là le grand principe de Leibnitz. Il en conclut que, puisque Dieu a créé le monde, il faut , en premier lieu , qu'il ail jugé meilleur de communiquer sa bonté parla création, que de ne point créer; en second lieu, qu'entre tous les mondes possibles , il ait créé celui que sa souveraine iiitelligcnc-- lui représente,, comme le meilleur absolument. Car, dit-il, il n'y aurait eu en Dieu aucune iaisun suffisante qui l'eût déterminé à choisir, pour le ciéer, un monde que ses idées
éternelles lui auraient représenté comme moins parfait, par prélérence à celui qu'elles lui auraient représente comme meilleur et plus parfait ; on même de choisir entre deux mondes , l'un plutôt que l'autre pour le créer, si leur bonté, dans l'ordre des possibles, avait été d'une égalité parfaite. De là il soutient que, dans le nombre infini des momies possibles que Dieu connaît également par sa science, et que par sa puissance il pourrait également créer tous , un seul était absolument le meilleur, et que c'est par des raisons supérieures de sa bonté et de sa sagesse qu'il s'est déterminé, soit à créer, soit à créer par préférence à tout autre le meilleur des mondes possibles. Tel est l'optimisme de Leibnitz, que ce philosophe croyait démontré par des raisons tirées de la cause, c'est-à-dire des attributs de D.eu , et qu'il pensait en même temps ne pouvoir être ni établi ni défruit par au< une raison prise de la beauté de l'univers, ou des désordres qu'on v observe. >
nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.
Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla, où cet auteur feint que Sextus, fils de ïarquin le Superbe, va consulter Apollon à Delphes sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.
Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que devin, que Jupiter a tout réglé, "et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté; mais ce n'est pas là comme Leibnilz l'entend ; il continue, selon son système, la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il n'a qu'à ne point aller à Rome; mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi, et s'en va. Après son départ, le grand prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées, où sont les tableaux de tous les univers possibles, depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d'où naît la liberté de
Rome, un gouvernement fécond en vertu, un empire utile à une grande partie du genre humain, etc. Théodore n'a plus rien à dire.
La Théodicée seule suffirait pour représenter Leibnitz. Une lecture immense, des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes; beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fût-ce eu les combattant, des vues sublimes et lumineuses, des raisonnements au fond desquels on sent toujours |.'esprit géométrique, un style où la force domine, et où cependant sont admis les agréments d'une imagination heureuse.
Nous devrions présentement avoir épuisé Leibnilz; il ne l'est pourtant pas encore, non parce que nous avons passé sous silence très-grand nombre de choses particulières, qui auraient peut-être sufii pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent : c'est le projet qu'il avait conçu d'une langue philosophique et universelle (20). Wilkins, évêque de Chester, et Dalgarme y avaient travaillé; mais dès le temps qu'il était en Angleterre, il avait dit à Bayle et d'Oldenbourg, qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but. Ils pouvaient bien faire que des nations qui ne s'entendaient pas, eussent aisément commerce; mais
(20) Voici comme il s'en explique dans sa première lettre à Reinond de Monuuort, tome V, p. 7. < Si j'avais été moins distrait , ou si j "étais plus jeune, ou assisté par des jeunes gens bien disposés, j'espérerais donner une manière de spécieuse, générale, où toutes les vérités de raison sei aient réduites à une façon de calcul. Ce pourrait èire en même temps une manière de langue ou d'écriture universelle, mais inlinimcnl différente de toutes cell s qu'on a projetées jusqu'ici : car les caractères et les paroles même y dirigeraient la raison ; et les erreurs , excepté celles de l'ait, n'y seraient que des erreurs de calcul. Il serait très-diflicile de former • u d'inventer cette langue on caractéristique, mais tiès-aisé de l'apprendre sans aucun dictionnaire. Elle servirait aussi à estimer les degrés de vraisemblance, lorsque nous n'avons pas sufficientia data pour parvenir à des vérités ceriaines, et pour voir ce qu'il faut pour y suppléer : et cette estime serait des plus importantes pour l'usage de la vie et pour les délibérations de pratique, où en estimant les probabilités, on se mécompte le plus souvent de plus de la moitié. >
U lui disait encore dans une seconde lettre, t. V, p. 11 : « Si j'ai réussi à animer d'excellents homme» à cultiver le calcul de-, infinitésimales, c'est que j'ai pu donner des échantillons considérables de son usage. M. Iluygens en ayant su quelque chose par mes lettres, le méprisa, et ne crut point qu'il y avait là-dedans quelque mystère, jusqu'à ce qu'il eu vil des usages surprenants qui le portèrent a l'étudier un peu avant sa mort : lui à qui un mérite tout à fait éiiiineut donnait quasi droit de mépriser tout ce qu'il ne savait pas. J'ai parlé de ma spécieuse générale à M. le marquis de l'Hôpital, et à d'autres; mais ils n'y ont pas donné plus d'attention que si je leur avais conté un songe. Il laudrait que je t'appuyasse par quelque u^age palpable; mais, pour cet effet, il faudrait fabriquer une pariie au moins de ma caractéristique; ce qui n'est pas aise, surtout dans l'état où je suis, tl sans la
conversation de personnes qui me puisse animer et assister dans des travaux de celle nature, i
Il parle plus clairement dans les Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 503 : < On pourrait introduire un caractère universel, fort populaire, et meilleur que celui des Chinois, si on employait de petites figures à la place des mois, qui représentassent les choses visibles parleurs traits, et les invisibles par des visibles qui les accompagnent, y joignant de certaines marques additionnelles , convenables pour faire entendre les inllexions et les particules. Cela servirait d'abord pour communiquer aisément avec les nations éloignées ; mais si on l'introduisait aussi parmi nous, sans renoncer pourtant à l'écriture ordinaire, l'usage de cette manière d'écrire serait d'une grande utilité pour enrichir l'imagination et pour donner des pensées moins sourdes et moins verbales qu'on n'en a maintenant. 11 est vrai que l'art de dessiner n'étant point connu de tous, il s'ensuit que, excepté les livres imprimés de celle façon (que tout le monde apprendrait bientôt à lire), tout le monde ne pourrait point s'en servir autrement que par une manière d'imprimerie, c'est-à-dire, ayant des figures gravées toutes prêtes pour les imprimer sur du papier, et y ajoutant ensuite avec la plume les marques des inflexions ou particules. Mais, avec le temps, tout le monde apprendrait le dessin dés sa jeunesse, pour n'être point privé de la commodité de ce caractère figuré, qui parlerait véritablement aux yeux, et qui serait fort au gré du peuple; comme en effet les paysans ont déjà cerlains almanachs qui leur disent sans paroles une bonne partie de ce qu'ils demandent : et je me souviens d'avoir vu des imprimés satiriques en taille-douce qui tenaient un peu de l'énigme, où il y avait des figures signifiantes par elles-mêmes , mêlées avec des paroles ; au lieu que nos lettres et les caractères chinois ne sont significatifs que par la volonté des hommes (ex insliluto). »
ils n'avaient pas attrapé les véritables caractères réels, qui étaient l'instrument le plus tin dont l'esprit humain se pût servir, et qui devaient extrêmement faciliter et le raisonnement et la mémoire, et l'invention des choses. Ils devaient ressembler, autant qu'il était possible, aux caractères d'algèbre qui, en effet, sont très-simples et très-expressifs, qui n'ont jamais ni supertluité, ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. 11 a parlé en quelque endroit d'un Alphabet des pensées humaines, qu'il méditait, selon toutes les apparences : cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eut encore fallu, quelque commode et quelque utile qu'elle eût été, trouver l'art de persuader aux différents peuples de s'en servir, et ce n'eût pas été le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs.
Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de Leibnitz, ses talents, ses ouvrages, ses projets; il reste le détail des événements de sa vie particulière.
Il était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg, lorsqu'il rencontra par hasard à la table de l'hôtellerie où il mangeait, le baron de Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence, Jean-Philippe. Ce seigneur s'aperçut promptement du mérite d'un jeune homme encore inconnu; il lui fit refuser des offres considérables que lui faisait le comte palatin pour récompense du livre de George Wlicovius, et voulut absolument l'attacher à son maitre et à lui. En 1668, l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de la chancellerie.
De Boinebourg avait des relations à la cour de France; et de plus ii avait envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et ses exercices. 11 eugagea Leibnitz à y aller aussi en 1672, tant par rapport aux affaires qu'à la conduite du jeune homme. De Boinebourg étant mort en 1673, il passa en Angleterre, où peu de temps après il apprit aussi la mort de l'électeur de Mayence, qui renversait les commencements de sa fortune. Mais le duc de Brunswick Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il était vacant; il lui écrivit une lettre très-honorable et très-propre à lui faire sentir qu'il était bien connu : ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut, avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait, la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.
Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour l'Allemagne. Il obtint permission de retourner encore à Paris, qu'il n'avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre, où il fit peu de séjour, et enfin se rendit, en 1676 , auprès du duc Jean-Frédéric. Il y eut une considération qui appartiendrait autant, et peut-être plus, à l'éloge de ce prince, qu'à celui de Leibnitz.
Trois ans après il perdit ce grand protec-
teur, auquel succéda le duc Ernest-Auguste; alors évêque d'Osnabruck. Il passa à ce nouveau maître, qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea à V Histoire de Brunsioick; et en 1687, il commença les voyages qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-Augu-te le fit, en 1696, son conseiller privé de justice. On ne croit pas en Allemagne que les savants soient incapables des charges.
En 1699, il fut mis à la tête des associés étrangers de cette académie. 11 n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fit catholique; mais tout tolérant qu il était, il rejeta absolument cette condition.
Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile; nonseulement par ses découvertes, mais par la grande considération où il était. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin, ce qui fut entièrement fini en 1700, sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante, cet électeur fut déclaré roi de Prusse; le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps.
Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane, et toute l'antiquité. Il en fut fait président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux.
En 1710, parut un volume de l'académie de Berlin, sous le titre de Miscellanea Berolinensia.
Là Leibnitz paraît en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste, de physicien, de mathématicien; on y peut ajouter celle d'orateur, à cause d'une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse ; il n'y manque que celle de jurisconsulte et de théologien, dont la conslituiion de son académie ne lui permettait pas de se revêtir.
Il avait les mêmes vues pour les Etats de l'électeur de Saxe, roi de Pologne; et il voulait établir à Dresde une académie, qui eût correspondance avec celle de Berlin, mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès.
En récompense, il s'ouvrit à lui, en 1711, un champ plus vaste, et qui n'avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain, celle de tirer ses peuples de la barbarie, et d'introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné, avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup Leibnilz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.
Le czar fit à Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais ce qui est encore plus glorieux pour lui, l'histoire de l'établissement dus
sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un bonheur rare pour un sage moderne, qu'une occasion d'être législateur de barbares : ceux qui l'ont été dans les premiers temps, sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers, et bâtissaient des villes avec la Ivre; et Leibnitz eût été travesti par la fable en Orphée, ou en Amphion.
Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713, et le goût du roi, son successeur , entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. 11 y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général,, et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste, survenue à Vienne, rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y former une académie. 11 n'eut qu'une assez grosse pension de l'empereur, avec des offres très-avantageuses s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince, il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.
Il était encore à Vienne en 1711, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l'électeur de Hanovre, qui réunissait sous sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande - Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanovre, mais il n'y trouva plus le roi, et il n'était plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit a quelques libelles anglais, publiés contre Sa Majesté.
Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne, où Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps, sa santé baissa toujours; il était sujet à la goutte, dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules; et on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives, dont il mourut en
une heure, le 14- novembre 1716. Dans les derniers moments qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtembach avait changé la moitié d'un clou de fer en or.
Le savant Eckard, qui avait vécudix-neuf ans avec lui, qui l'avait aidé dans ses travaux historiques, et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison, et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui faire une sépulture très-honorable, ou plutôtunepompefunèbre.
Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut fort étonné ; cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils devaient; le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eussent rendu ce dernier devoirqu'au mérite.
Leibnitz ne s'était point marié, il y avait pensé à l'âge de cinquante ans; mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibndz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point (21).
Il était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu (22), quand on ne le forçait pas, et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études; il n'avait point de ménage et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d'un peu de lait, mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite ; et il a été des mois entiers sans quitter le siège, pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulu t.remédier a sa manière, caril consultait peu les médecins (23), et il vint
(21) Jordan, auteur d'un recueil de littérature, imprimé à Amsterdam, 1750, a dit que Leibnitz a eu un bâtard dans sa jeunesse, dont il se servait comme de domestique (l'auteur des Lettres juives dit qu'il en avait fait son secrétaire). Il avait , ditil, beaucoup île confiance en lui. Kircli, qui l'a souvent vu, a observé qu'il lui ressemblait; il l'appelait Guillaume Diiininyer. Le P. Niceron, qui rapporte cette particularité sur l'autorité de Jordan, dit que cet auteur en ajoule une autre qui n'est pas si croyable, c'est que Leibnitz. refusa la charge de bibliothécaire du Vatican, que le cardinal Casanaia lui offrit pendant qu'il elaii à Rome. Nous pensons que la première anecdocte n'est pas plus croyable que l'autre. Fontenelle, liès-insiruit de toutes les particularités de la vie de Leibnitz, ne l'aurait pas vraisemblablement laissé ignorer à ses lecteurs, s'il l'avait connue. Nenieilz, dans l'ouvrage déjà cité, révoque ce fait en doute. Sa' raison est qu'il n'en a jamais entendu parler à Hanovre, où Leibnit/. ne
manquait pas de censeurs et même d'ennemis.
(22) Leibnitz était d'une taille médiocre, plutôt miigre que gras; il avait la physionomie douce, la vue très-courte, mais infatigable, et qui s'est bien soutenue jusqu'à la fin. 11 mangeait bien et buvait peu. (Niceron, Mémoires, t. Il, p. 75.)
(25) Diverses raisons ont pu engager Leibnitz à consulter rarement les médecins ; mais il n'en est pas moins vrai que personne n'a jamais parlé plus honorablement de la médecine, et ne s'est intéressé aussi vivement et aussi constamment aux progrés de cet art. Nous avions rassemlJé, dans la première édition de notre ouvrage, tous les textes où sont déposés les sentiments et les conseils de ce philosophe incomparable sur un art si précieux à l'humanité : et nous ne craignons point de dire que celte collection forme le titre le plus glorieux à la médecine, qui exista jamais. Nous allons en citer quelques traits.
i 11 faut inculquer à tous ceux qui ont quelque
à ne ]iouvoir presque plus marcher, ni quitter le lit.
Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait, et y ajoutait ses réflexions : après quoi il mettait tout cela à part, et ne les regardait plus. Sa mémoire, qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses qui étaient écrites, mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières ; et le roi d'Angleterre l'appelait son dictionnaire rivant.
Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ; et en tout cas le savant s "instruit encore quand il sait bien considérer l'ignorant (24). Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation.il se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe, caractères cependant presque indélébiles, et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût
les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer, le faisait aimer de tout le monde : un savant illustre, qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui léserait aussi; le prince a pourtant beaucoup d'avantage.
Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. 11 se plaisait a entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants «le l'Europe ; il leur fournissait des vues, il les animait , et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très-considérable ; mais il aimait aulant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui, qu'à son profit ou à sa gloire particulière.
11 était toujours d'une humeur fort gaie; et à quoi servirait sans cela d'être philosophe ? On l'a vu très-affligé à la mort du feu roi de Prusse etdel'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.
Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouve-
autoriié dans les Etats, celle grande maxime qu'ils expérimentent souvent dans leur propre personne et dans les personnes qui leur sont chères, et le plus souvent trop tard, c'est qu'après la vertu et la tranquillité publique, il n'y a rien de plus précieux aux homme» que la santé ; et que l'art de la conserver et de la rétablir, est celui de tous les arts qui mérite le plus que le gouvernement n'épargne rien pour favoriser s>'s progiès.
i Je parle ainsi a\ec d'autant plus de confiance que n'étant pas médecin, on ne peut pas me soupçonner d'avoir en vue mon intérêt particulier. J'ai même lieu de penser que les princes ou leurs principaux minisires rempliraient leur devoir à cet égard, si une certaine opinion malheureuse ne s'était partout emparée de ces hommes qu'on regarde comme plus pénétrants que les autres, c'est que la médecine, si vous en exceptez une petite partie, et connue encore de tout le monde, est un ail incertain, et qui, semblable à la pierre philosophale , ne sert qu'à repaître de magnifiques espérances, la crédulité des hommes; et de même que partout on rencontre des hommes ingénieux contre la religion, et qui s'imaginent montrer une certaine force d'espiit à tourner la piété en ridicule, on en rencontre aussi d'autres qui avec moins de méchanceté, mais aussi peu de prudence, plaisantent perpétuellement sur les médecins, hélas ! les uns et les autres se jouent aux dépens de leur salut...
i Si la médecine est encore si imparfaite, avec la grande facilité que Dieu nous fournit aujourd'hui d'en avancer les progrés, il ne faut pas tant l'imputer aux médecins, à qui leurs occupations souvent permettent à peine de prendre la nourriture et le sommeil nécessaire, il faut, dis-je, ne pas tant le leur imputer, qu'aux personnes en place, qui se déchargent avec autant d'il justice que d'imprudence, d'une partie si importante de L'administration publique, sur de simples particuliers, et tout occupés encore du soin d'assurer leur subsistance.
i Quoi de plus étonnant ? On fortifie des villes, on y rassemble des ingénieurs , on les environne d'ouvrages construits avec des frais immenses , et qui suffiront quelquefois à peine pour soutenir un mois de siège; et cependant on ne fait rien pour arrêter les ravages d'un ennemi intérieur et perpé-
tuel que notre nature, et quelquefois notre imprudence arment contre nous-mêmes. » (T. Il, p. 110, De novo anti-disent.)
11 dit ailleurs, t. V, p. 68 : « La science de la médecine vaut mieux que celle de la guerre, et serait beaucoup plus estimée, si les hommes étaient sages. El si on prenait aillant de soin de la médecine que de la science militaire, et si les récompenses des grands médecins étaient aussi grandes que celles des grands généraux, la médecine sérail bien plus parfaite qu'elle ne l'est. >
Dans les Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 59-2, il dit encore : i 11 y aura un temps où le nombre des bons médecins étant devenu plus grand, et le nombre des gens de certaines professions, dont on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et surtout à l'avancement de la médecine ; et alors celte science importante sera bientôt portée fort au delà de son présent état, et croîtra à vue d'oeil. Je crois en eifet que cette partie de la police devrait être l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la vertu ; et qu'un des plus grands fruits de la bonne morale ou de la bonne politique, sera de nous amener une meilleure médecine , quand les hommes commenceront à être plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris à mieux employer leurs richesses et leur puissance pour leur propre bonheur. >
(24) Numeitz, dans la sixième partie de ses Mélange* , nous a conservé une anecdocte qui peinl le caractère véritablement bon de Leibnitz, et la manière innocente dont il savait se délasser de ses travaux. Il faisait venir fort souvent chez lui, ditil, des enfants de l'un et l'autre sexe, el leur ordonnait de se livrer devant ses yeux aux amusements de leur âge. Tranquillement assis sur son fanteuil, il prenait plaisir à observer leui s jeux, à écouter leurs petits raisonnements, à épier la nature dans les uns et les autres ; et quand sou âme avait assez joui de ce spectacle innocent, il renvoyait ces enfants après leur avoir fait donner quelques sucreries. (Observ. hist. sur la littérature allemande, chez Savoye, 1782, p. 139.)