‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 265 sur 454 · PAR DE FONTENELLE · texte numérisé non relu

PAR DE FONTENELLE

Godefroy-Guillaume Leibnitz naquit à Leipzig , en Saxe , le 23 juin 16i9 , de Frédéric Leibnitz, professeur de morale, et greffier de l'université de Leipzig, et de Catherine Schmuck, sa troisième femme, fille d'un docteur et professeur endroit. Paul Leibnitz, son grand-oncle, avait été capitaine en Hongrie, et ennobli pour ses services, en 1600 , par l'empereur Rodolphe II, qui lui donna les armes que Leibnitz portait.

Il perdit son père à l'âge de six ans, et sa mère, qui était une femme de mérite, eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité ; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis, il entreprit, dès qu'il sut assez de latin et de grec, de les lire tous avec ordre, poètes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu'il avait besoin de secours : il en alla chercher chez tous les habiles gens de son temps , et même, quand il le fallut, assez loin de Leipzig.

Cette lecture, universelle et très-assidue, jointe à un grand génie naturel, le fit devenir tout ce qu'il avait lu : pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici , et pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules, l'antiquité n'en a fait qu'un, et du seul Leibnitz nous ferons plusieurs savants. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre , comme de coutume, l'ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur différentes matières ; et ce mélange presque perpétuel, qui ne produisait nulle confusion dans ses idées, ces passages brusques et fréquents d'un sujet à un autre tout opposé , qui ne l'embarrassaient pas , mettraient de la confusion et de l'embarras dans cette histoire.

(U) Voici les vers latins de Leibnitz, tome II, partie il, p. 106.

Vidimus taaud unquam visum mortalibus ignem; Frigidus hic mediis servari gaudet iu undis, Paulatim exhalans, patrios ne reppetal orbes Fragmina persprcui simulare puies electri, Nam lapis est, lapidem placetappellare pvropum, Iguotum, nalirra, libi, ni doclior illum Nuperus arlitici coqueret Vulcanus in anlro; El fors, ni lanli speclaclum Principis esse Debuerat, veluli laluit, per ssila lateret. Hune si, Persa, sacrum coluisses credulus ignem,

Leibnitz avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur; et dans sa vieillesse même, il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. 11 avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins, sans se permettre une seule élision : jeu d'esprit , mais jeu difficile. Lorsqu'en 1079, il perdit le duc Jean-Frédéric de Brunswick, son protecteur, il lit sur sa mort un poënie latin, qui est son chef-d'œuvre, et qui mérite d'être compté parmi les plus beaux d'entre les modernes. 11 ne croyait pas, comme la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce genre , qu'à cause qu'on fait des vers en latin, on est en droit de ne point penser et de ne rien dire, si ce n'est peut-être ce que les anciens ont dit : sa poésie est pleine de choses ; ce qu'il dit lui appartient; il a la force de Lucain, mais de Lucain qui ne fait pas trop d'efforts. Un morceau remarquable de ce poëine est celui où il parle du phosphore, dont Brandt était l'inventeur. Le duc de Brunswick, excité par Leibnitz , avait fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore, et le poëte chante cette merveille jusque-là inouïe. Ce feu, inconnu à la nature même, qu'un nouveau Yulcain avait allumé dans un antre savant , que l'eau conservait et empêchait de se rejoindre â la sphère du feu sa patrie, qui, enseveli sous l'eau, dissimulait son être, et sortait lumineux et brillant de ce tombeau, image de l'âme immortelle et heureuse, etc. Tout ce que la fable, tout ce que l'histoire sainte ou profane peuvent fournir, qui ait rapport au phosphore, tout est employé, le larcin de Prométhée, la robe de Médée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les Juifs furent emmenés en captivité, les vestales, les lampes sépulcrales, le combat des prêtres égyptiens et perses; et quoiqu'il semble qu'en voilà beaucoup, tout cela n'est point entassé; un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne saurait lui ôter, et les différentes idées qui se succèdent rapidement, ne se succèdent qu'à propos (lk). Leibnitz faisait

Non le pertusa Insisset Nilus in olla.

Nosler iuexstinctus imilatur viribus aslra, Et quaesita Sophis, veteruniqne allicta sepulcri», linus perpetuae nutrit vilalia flammae, Nec \eslalis eget. Jeremias conderel illo, Quod sua poslerilas patriisaccenderet aris. Ardentem in lenebris timeas tractare Lapillunij lnscius, îl le (amen nil tac(u lœdit, etultro Corporeani rébus lucem (mirabile dictu), AUricat, e( Mosis faciem luiranlibus offert,' Parle vel a miuima tingentibus omnia flammis, lnnocuus, ni fors boslili durius ausu Tractetur, nimio motu (uiu concipit iras

même des vers français (15) ; mais il ne réussissait pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue, et l'estime qui est due à ce poète, nous pourraient faire croire que ce n'était pas tout à fait sa faute.

Il était très-profond dans l'histoire et dans les intérêts des princes, qui en sont le résultat politique. Après que Jean Casimir, roi de Pologne, eût abdiqué la couronne en 1668, Philippe- Guillaume de Neubourg, comte palatin, fut un des prétendants, et Leibnitz fil un traité sous le nom supposé de George Vlicovius, pour prouver que la république ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat : l'auteur avait vingt-deux ans.

Quand on commença à traiter de la paix de Nimègue, il y eut des diflicultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'empire qui n'étaient pas électeurs : on ne voulait pas accorder à leurs ministres les mêmes titres et les mêmes traitements qu'à ceux des princes d'Italie, tels que sont les ducs de Modène ou de Mantoue. Leibnitz publia en leur faveur un livre intitulé : Cœsarini Furstenerii, de jure suprematus ac le-

gationis principum Germaniœ, qui parut en 1667. Le faux nom qu'il se donne , signiûe qu'il était et dans les intérêts de l'empereur et dans ceux des princes; et qu'en soutenant leur dignité, il ne nuisait point à celle du chef de l'empire. Il avait effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendait que tons les Etats chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne font qu'un corps , dont le Pape est le chef spirituel , et l'empereur le chef temporel ; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine juridiction universelle; que l'empereur est le général né, le défenseur, Vadvoue' de l'Eglise, principalement contre les infidèles, et que de là lui vient le titre de sacrée majesté , et à l'empire celui de saint Empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples, et qu'il serait à souhaiter qui subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois euxmêmes n'y devraient tenir. Du moins, il

Horribili fremilu, vprisqne ardoribus nrit, Omnia oorripiens, et longa incendia miscet. Proinplius Ass.vriam possis exstinguere naphtam, Phasiilis aut puisse lunicam, lellialia dona, Cum lumulatus aquis, niinio discedit ab aestu, Dissimulât vires, lantum cum forte movebis, Admutave manu, faciès senlire calorem, Impiger eniisso testatur fulgure vitam, Immorlale animae referens erablema beat».

(15) On voit dans le tome V dos OEuvres de Leibnitz des vers français de sa composition, qui valent bien ceux de plusieurs poètes français de son temps. Nous n'en citerons .que deux, c H y eut, dit il (t. M, part. î, p. 526), plusieurs traductions françaises de répigramme d Ausone sur Didon , lorsque quelques-uns de l'Académie française se piquèrent d'en exprimer toute la force. Elle est de deux vers, et ces traductions sont ordinairement de quatre. J'entrepris un jour d'en faire une plus serrée et plus littérale, que des connaisseurs approuvèrent.!

Quel mari qu'ait Didon, son majheur la poursuit,

Elle fuit, quand l'un meurt, et meurt quand l'autre fuit, i

Mais pour montrer que le génie poétique n'était point, étranger à Leibnitz, nous citerons le plan qu'il avait conçu d'un poème épique.

« Je me suis souvent occupé, > dit-il (t. V, p. i'.K> , epist. 107, Ad Fabricium), « de l'idée d'un poème épique en dou/.e chants, auquel on donnerait pour titre: Uranie , ou plutôt Uraniade, et qui aurait pour objet de chanter la cité de Dieu et la vie éternelle. Le poète commencerait par la création de l'univers et le paradis terrestre; ce serait la matière du premier , ou même du second livre. Le troisième, le quatrième et le cinquième, si l'on voulait, renfermeraient la chute d'Adam, la rédemption du genre humain par Jésus-Christ, et une histoire rapide de l'Eglise. De là je permettrais facilement au poète de faire, dans le sixième, la description du règne de mille ans, et de peindre dans le septième la tyrannie de l'Antéchrist, survenant avec Gog etMagog, et exterminé enfin par le souille de l'esprit de Dieu. Nous aurions, dans le huitième, le jour du jugement elles peines des réprouvés; dans les neuvième, dixième et onzième, le couronnement des saints, la grandeur aussi bien que la beauté de

la cité de Dieu et du séjour des bienheureux, les œuvres merveilleuses de Dieu , semées dans les espaces immenses de l'univers , et le palais qu'il habite lui-même, parcourus et mis sous nos yeux. Le douzième livre terminerait tout par une upotnctasie universelle, c'est-à-dire qu'on y montrerait les maux eux-mêmes corrigés , et aboutissant enlin à la félicité des èlres créés cl à la gloire de Dieu , Dieu opérant dorénavant sans exception lotit eu toutes ses créatures. Il serait facile d'étaler de temps en temps une philosophie sublime, mêlée d'une théologie mystique, et qui traiterait de l'origine des choses à la manière de Lucrèce, de Vida et de Fracastor. On pardonnerait facilement à un p. été ce qu'on tolérerait avec peine dans un théologien dogmatique.

« Un ouvrage semblable procurerait à l'auteur une gloire immortelle , outre qu'il servirait merveilleusement à animer les hommes par l'espoir de la félicité, et à nourrir dans leurs coeurs le feu d'une piété solide. »

Leibnitz avait fait proposer à Petersen , célèbre poète allemand, d exécuter le plan de ce poème épique. La proposition fut acceptée , et le poème achevé au bout de deux ou trois mois. Leibnitz fut surpris de la rapidité, ou plutôt de la précipitation que l'auteur avait mise dans l'exécution d'un ouvrage de celle étendue et de celte importance. Il y trouva de grandes beautés, niais de p'us grands défauts encore. II se chargea d'y faire des corrections qui le fatiguèrent beaucoup , à cause de leur multitude, et lui dérobèrent un temps infiniment précieux. L'ouvrage fut imprimé à Halle , sous ce tilie : Petersenii Uranias de operibus Dei magnis , etc. 11 n'eut qu'un médiocre succès : ce qui n'empêche pas que l'idée de Leibnitz ne soit très-heureuse et parfaitement digne de son excellent et vaste génie.

L'abbé Feller , dans son Dictionnaire historique , nous dit que Leibnitz fil un poème sur la conquête d^ la Terre-Sainte, qui ne servit qu'à le rendre ridicule. Nous ignorons pleinement ce que c'est que ce poème , et nous assurons que dans toutes les OEuvres et les lettres de Leibnitz , on ne voit pas la plus légère trace de cette prétendue composition.

ŒUVRES COMPI.

prouve très-fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l'espèce de dépendance où ils sont; ce qui est le but de tout l'ouvrage. Celte république chrétienne, dont l'empereur et le Pape sont les chefs , n'aurait rien d'étonnant, si elle était imaginée par un allemand catholique; niais elle l'était par un luthérien : l'esprit de système, qu'il possédait au souverain degré, avait bien pré valu à l'égard de la religion sur l'esprit de parti .

Le livre du faux Cœsarinus Furstencrius contient non-seulement une infinité de faits remarquables, mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies, assez souvent négligés par les plus savants en histoire. On voit que Leibnitz, dans sa vaste lecture, ne méprisait rien; et il est étonnant à combien de livres médiocres, et presque absolument inconnus il avait fait la grâce de les lire : mais il l'est surtout, qu'il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. 11 pose des définitions exactes, qui le privent de l'agréable liberté d'abuser des termes dans les occasions; il cherche des points fixes, et en trouve daus les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes au caprice des hommes ; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des figures de rhétorique et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet l'enchaîne, et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut, et s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande, et réimprimé d'abord en Allemagne jusqu'à quatre fois.

Les princes de Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires, il courut toute l'Allemagne, visita toutes les anciennes abbayes, fouilla dans les archives des villes, examina les tombeaux et les autres antiquités, et passa de là en Italie, où les marquis de Toscane, de Ligurie et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick , avaient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque, seul et sans aucune suite, de Venise à Mesola, dans le Ferrarnis, il s'éleva une furieuse tempête; le pilote qui ne croyait pas être entendu par un allemand, et qui le regardait comme la cause de la tempête, parce qu'il le jugeait hérétique , proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses bardes et son argent. Sur cela Leibnitz, sans marquer aucun trouble, tira un chapelet, qu'apparemment il avait pris par précaution , et le tourna d'un air assez dévot. Cet artifice lui réussit ; un marinier dit au pilote, que puisque cet hommelà n'était pas un hérétique, il n'était pas juste de le jeter à la mer.

Il fut de retour de ses voyages à Hanovre, en 1690. Il avait fait une abondante récolte, et plus abondante qu'il n'était nécessaire pour l'histoire de Brunswick; mais une savante

avidité l'avait porté à prendre tout. 11 fit de son superflu un ample recueil, dont il donna le premier volume in-fi»lio en 1693, sous le titre de Codex juris gcntium diplomaticus. Il l'appela Code du droit des gens, parce qu'il ne contenait que îles actes fahs par des nations, ou en leur nom, des déclarations de guerre, des manifestes , «les traités de paix ou de trêve, des contrats de mariage de souverains, etc., et que, comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plaît de se faire, c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier. Il 'mit à la tête de ce volume une grande préface bien écrite et encore mieux pensée. Il y fait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne, sont les véritables sources de l'histoire, autant qu'elle peut être connue; car il sait bien que tout le fin nous en échappe ; que ce qui a produit ces actes publics et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinité de petits ressorts cachés , mais très-puissants , quelquefois inconnus à ceux mêmes qu'ils font agir, et presque toujours si disproportionnés à leurs effets , que les plus gran .s événements en seraient déshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ces actes lui ont découverts, et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l'origine des électeurs de l'empire, fixés à un nombre. Il avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations, font leur honte, et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandais, qui ayant mis pour titre, A (a paix perpétuelle, avait fait peindre dans le tableau un cimetière.

Ceux qui savent ce que c'est que déchiffrer ces anciens actes, de les lire , d'en entendre le style barbare, ne diront pas que Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex diplomaticus que sa belle préface. Il est vrai qu'il n'y a que ce morceau qui soit de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition; mais on doit être fort obligé à un homme tel que lui, quand il veut bien pour l'utilité publique, faire quelque chose qui ne soii pas de génie.

En 1700, parut un supplément de cet ouvrage, sous le titre de Mantissa codicis juris yentium diplomatici. Il y a mis aussi une préface, où il donne à tous les savants qui lui avaient fourni quelques pièces rares, des louanges dont on sent la sincérité. Il remercie même Toinard de l'avoir averti d'une faute dans son premier volume, où il avait confondu avec le fameux Christophe Colomb, un Guillaume deCaseneuve, surnommé Coulomp, vice-amiral sous Louis XI; erreur si légère et si excusable, que l'aveu n'en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.

Enfin il commença à mettre au jour , en 1707, ce qui avait rapport à l'hi.-toire de Brunswick, et ce fut le premier volume infolio Scriptorum Brunsvicensia illustrantium, recueil de pièces originales qu'il avait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et qui devaient faire le fondement

de son histoire. Il rend compte, dans la préface, de tous les auteurs qu'il donne, et des pièces qui n'ont point de noms d'auteur, et en porte des jugements dont il n'y a pas d'apparence que l'on appelle.

Il avait fait sur l'histoire de ce teuips-là deux découvertes principales , opposées à deux opinions fort établies.

On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne, étaient devenus dans la suite des princes héréditaires; mais Leibnilz soutient qu'ils l'avaient toujours été, et par là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. II les enfonce davantage dans cet abîme du passé, dont l'obscurité leur est si précieuse.

Le x* et le xr siècle passent pour les plus barbares du christianisme; mais il prétend que ce sont le xm* et le xiv*, et qu'en comparaison de ceux-ci, le x" fut un siècle d'or, du moins pour l'Allemagne. Au milieu du xn° on discernait encore le vrai d'avec le faux; mais les fables renfermées auparavant dans les cloîtres et dans les létjendes se débordèrent impétueusement et inondèrent tout. Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens qui, étant pauvres | ar institut, inventaient par nécessité. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les bons livres n'étaient pas encore totalement inconnus. Gervais de Tilbury, que Leibnitz donne pour un échantillon du xin° siècle, était assez versé dans l'antiquité soit profane, soit ecclésiastique, et n'en est pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque. Après les faits dont il a été témoin oculaire, l'auteur d'Amadis pouvait soutenir aussi que son livre était historique. Un homme de la trempe de Leibnitz, qui est dans l'étude île l'histoire, en sait tirer de certaines réflexions générales élevées au-dessus de l'histoire même ; et dans cet amas confus et immense de faits, il démôle un ordre et des liaisons délicates qui n'y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus, ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions, surtout l'histoire de l'esprit humain, et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutôt les unes des autres, et dont l'enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.

lin 1710 et 1711 parurent deux autres volumes, Scriptorum Brunsvicensia illustranliuiu , et enfin devait suivre l'histoire qui n'a point paru, et dont voici le plan.

Il la faisait précéder par une dissertation sur l'Etal d'Allemagne, tel qu'il était avant toutes les histoires, et qu'on le pouvait conjecturer par les monuments naturels qui en étaient restés, des coquillages pétrifiés dans les terres , des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes, et même de poissons et de plantes qui ne sont point du pays : médailles incontestables du déluge. De la il passait aux plus anciens habitants dont on ait mémoire , aux diiïe-

rents peuples qui se sont succédé les uns aux autres dans ces pays, et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues autant qu'on en peut juger par les étymologies, seuls monuments en ces matières. Ensuite les origines de Brunswick commençaient à Charlemagne, en 769, et se continuaient par les empereurs descendus de lui et par cinq empereurs de la maison de Brunswick , Henri 1" l'Oiseleur, les trois Oihons et Henri II, où elles finissaient en 1025. Cet espace de temps comprenait les antiquités de la Saxe par la maison de Witikind , celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe, celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunswick. Après ces origines venait la généalogie de la maison de Guelle ou de Brunswick , avec une courte, mais exacte histoire jusqu'au temps présent. Cette généalogie était accompagnée de celles des autres grandes maisons, de la maison Gibeline, d'Autriche ancienne et nouvelle, de Bavière, etc. Leibnitz avançait , et il était trop savant pour être présomptueux , que jusqu'à présent on n'avait rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge; qu'il avait porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscurité effrayante, et réformé un grand nombre d'erreurs ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple, celte papesse Jeanne, établie d'abord par quelques-uns, détruite par d'autres, ensuite rétablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que cette fable ne pouvait s'être soutenue qu'à la faveur des ténèbres île la chronologie qu'il dissipait.

Dans le cours de ses recherches, il prétendit avoir découvert la véritable origine des Français, et en publia une dissertation en 1716. L'illustre P. de Tournemine , Jésuite, attaqua son sentiment, et en soutint un autre avec toute l'érudition qu'il fallait pour combattre un adversaire aussi savant, et avec toute cette hardiesse qu'un grand adversaire approuve. Nous n'entrerons point dans cette question, elle était même assez indifférente, selon la réflexion polie du P. de Tournemine, puisque, de quelque façon que ce fût, les Français étaient compatriotes de Leibnitz.

Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein de la jurisprudence, et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses premières études fuient principalement tournées de ce côtélà, la vigueur naissante de son esprit y fut employée. A l'âge de vingt ans, il voulut se faire passer docteur en droit à Leipzig ; mais le doyen de la faculté, poussé par sa femme, le refusa sous prétexte de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avait peut-être attiré la mauvaise humeur de la femme du doyen.

Quoi qu'il en soit, il fut vengé de sa patrie par l'applaudissement général avec lequel il fut reçu docteur la même année à Altorf, dans le territoire de Nuremberg. La thèse qu'il soutint était, De casibus perplexis in

jure. Elle fat imprimée dans la suite avec deux autres petits traités de lui, Spécimen encyclopœdiœ injure, seu Quœstiones philosophiœ amœniores ex jure collectée et spécimen certitudinis seu demonstrationum injure exhibition in doctrina conditionum. Il savait déjà rapprocher les différentes sciences, et tirer des lignes de communication des unes aux autres.

A l'âge de vingt-deux ans, qui est l'époque que nous avons déjà marquée pour le livre de George Vlicovius, il dédia à l'électeur dp Mavence, Jean-Philippe de Schomborn, une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoutait une liste de ce qui manque encore au droit, Cataloguai dcsideratorum in jure, et promettait d'y suppléer. Dans la même année, il donna son projet pour réformer tout le corps du droit, Corporis juris reconcinnandi ratio. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion ; mais sa tête, en les recevant, les avait arrangées; elles s'étaient refondues dans cet excellent moule, et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sous la forme qu'elles y avaient prise (16).

Quand il donna les deux volumes de son Codex diplomaticus, il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit naturel et du droit des gens. Le point de vue où il se plaçait était toujours fort élevé, et de là il découvrait toujours un grand pays, dont il voyait tout le détail d'un coup d'œil. Cette théorie générale de jurisprudence, quoique fort courte, était si étendue, que la question duquiétisme, alors agitéeen France, s y trouvait fort naturellement dès l'entrée, et la décision de Leibuitz fut conforme à celle du Pape.

Nous voici enfin arrivés à la partie de son mérite qui intéresse le plus cette compagnie, il était excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots, il l'était.

(l(i) L'estime que Leibnilz avait conçue pour les jurisconsultes romains , cl la manière dont il s'en explique, sont vraiment remarquables. « Les Romains,» dil-il , t sont inférieurs aux Grecs en tout genre de doctrine. C'est d'eux qu'ils ont emprunté la philosophie, la médecine, les mathématiques ; et tout ce qu'ils y ont ajouté du leur est peu considérable : ils ne sont supérieurs que dans la jurisprudence; il est vrai qu'ils en ont encore reçu les semences de ces mêmes Grecs ; mais ces semences , cultivées par leurs soins , n'ont produit nulle part des fruits plus abondants et plus magnifiques. C'est en ce point seul qu'on peut dire véritablement que les Romains ont vaincu tous les peuples de la terre.

Excudent alii spirantia mollius a?ra ;

Credo etiam vivos ducent demarmore vuHtis;

Tu regere imperio populos, Romane, mémento,

Hae tibierunt arlesl

(jQneid., liv. vi.) J'ai souvent dit qu'après les écrits des géomètres il n'y avait rien qu'on put comparer, pour la force et la solidité, aux écrits oes jurisconsultes romains, tant ils ont pressé leurs raisonnements, tant ils ont approfondi leur sujet. Mais ce grand trait de conformilé en amène un autre qui n'est pas moins ie-

Quand il eut été reçu docteur en droit à Altorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savants. Il apprit qu'il y avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chimie, et cherchaient la pierre jihilosophale. Aussitôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste; mais la difficulté était d'être initié dans les mystères. Il prit des livres de chimie, en rassembla les expressions les plus obscures et qu'il entendait le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-même, et l'adressa au directeur de la société secrète, demandant à y être admis sur les preuves qu'il donnait de son grand savoir. On ne douta point que l'auteur de la lettre ne fût un adepte, ou à peu près; il fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d'y faire les fonctions de secrétaire. On lui offrit même une pension. 11 s'instruisit beaucoup avec eux pendant qu'ils croyaient s'instruire avec lui; apparemment il leur donnait pour des connaissances acquises par un long travail, les vues que son génie naturel lui fournissait; et enfin il parait hors de doute, que quand ils l'auraient reconnu, ilsne l'auraient pas chassé.

En 1670, Leibnitz, âgé de vingt-quatre ans, se déclara publiquement philosophe dans un livre dont voici l'histoire.

Marius Nizolius de Bersello, dans l'Etat de Modène, publia, en 1533, un traité, De veris prineipiis , et vera ralione philosophandi contra pscudophilosoplios. Les faux philosophes étaient tous les scolasliques passés et présents, et Nizolius s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare, jusque-là qu'il traitait saint Thomas luimême de borgne entre des aveugles. La longue et constante admiration qu'on a eue pour Aristote, ne prouve, disait-il, que la multitude des sots et la durée de la sottise. La bile de l'auteur était encore animée par

marquable. Si vous tirez des ouvrages d'Euclide , d'Ârchimède ou d'Apollonius, la démonstration d'unlemme de géométrie, et que vous la présentiez isolée, sans les litres et les autres indices de l'ouvrage dont elle fait partie , ou sera fort embarrassé de nommer celui de ces auteurs auxquels elle appartient, tant leur style est ressemblant , et comme si la droite raison avait elle-même parlé par leur bouche : de même il y a tant de conformité entre les jurisconsultes romains , que si vous supprimez les décisions qui aident à reconnaître les opinions et les raisonnements, il est presque impossible de distinguer celui d'entre eux qui parle , et de s'en assurer par la différence de style. Non , jamais le droit naturel n'a été si fréquemment interrogé , si fidèlement entendu , si ponctuellement suivi que dans les ouvrages de ces grands hommes , et lorsqu'ils s'en sont écartés quelquefois, pour conserver certaines traditions de leurs ancêtres , et en. suivant trop scrupuleusement lecïs formules, ou même en établissant de nouvel!.:* lois, ils raisonnent sur cette hypothèse arbitraire ajoutée aux régies immuables de la droite raison , et ds en détruisent les conséquences avec une sagacité vraiment admirable et une solidité qui ne l'est pas moins. (Tome IV, part, m, p. 267, Epitt. ad Kestnerum.)

Quelques contestations particulières avec es aristotéliciens.

Ce livre, qui, dans le temps où il parut, n'avait pas dû être indifférent, était tombé dans l'oubli, soit parce que l'Italie avait eu intérêt è l'étouffer, et qu'à l'égard des autres pays, ce qu'il avait de vrai n'était que trop clair et trop prouvé; soit parce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop forte par rapport à celle des choses. Leibnitz jugea à propos de le mettre au jour avec une préface et des notes.

La préface annonce un éditeur et un commentateur d'une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur; nulles raisons forcées pour en relever le mérite, ou pour en couvrir les défauts. 11 le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit, par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu'il a aperçues, mais il y reconnaît de faux raisonnements et des vues imparfaites; il le blâme de ses excès et de ses emportements à l'égard d'Aristote, qui n'est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même à l'égard de saint Thomas, dont la gloire pouvait n'être pas si chère à un luthérien. Enfin il est aisé de s'apercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de celui de l'auteur original.

Il paraît aussi qu'il avait lu des philosophes sans nombre. L'histoire des pensées des hommes, certainement curieuse par le spectacle d'une variété infinie, est aussi quelquefois instructive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire que le plus grand esprit n'aurait pas produites de son fond ; elle fournit des matériaux de pensées; ellefait connaître les principaux écueilsde la raison humaine, marque les routes les plus sûres ; et, ce qui est lo plus considérable, elle apprend aux plus grands génies qu'ils ont eu des pareils, et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'estimer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres et qui s'y compare.

Leibnitz avait tiré ce fruit de sa grande lecture ; il en avait l'esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d'idées, plus susceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui lui était nouveau, et même opposé, plus indulgent pour la faiblesse humaine, plus disposé aux interprétations favorables, et plus industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans une lettre De Aristotele recentioribus reconciliabili, qu'il imprima avec le Nizolius. Là il ose parler avantageusement d'Aristote, quoique ce fût une mode assez générale que de le décrier, et presque un titre d'esprit. Il va même jusqu'à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes. Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire, ou mécanique, comme la seule légitime, mais on n'est pas cartésien pour cela; et il prétendait que le véritable Aristote, et non pas celui des scolastiques, n'avait pas connu d'autre philosophie. C'est par là qu'il fait la réconciliation. Il ne le

justifie que sur les principes généraux, l'essence de la matière, le mouvement, etc. ; mais il ne touche point à tout le détail immense de la physique, sur quoi il semble que les modernes seraient bien généreux, s'ils voulaient se mettre en communauté do biens avec Aristote.

Dans l'année qui suivit celle de l'édition du Nizolius, c'est-à-dire en 1671, âgé de vingt-cinq ans, il publia deux petits traités de physique, Theoria motus abslrac.ti, dédié à l'Académie des sciences, et Theoria motus concreti, dédié à la Société royale de Londres. Il semble qu'il ait craint de faire de la jalousie.

Le premier de ces traités est une théorie très-subtile et presque toute neuve du mouvement en général. Le second est une application du premier à tous les phénomènes. Tous deux ensemble font une physique générale complète. Il dit lui-même qu'il croit que son système réunit el concilie tous les autres, supplée à leurs imperfections, étend leurs bornes, écluircit leurs obscurités, et que les philosophes n'ont plus qu'à travailler de concert sur ces principes, et à descendre dans des explications plus particulières, qu'ils porteront dans le trésor d'une solide philosophie. Il est vrai que ses idées sont simples, étendues, vastes. Elles partent d'abord d'une grande universalité, qui en est oomme le tronc, et ensuite se divisent, se subdivisent, et pour ainsi dire se ramifient presque à l'infini, avec un agrément inexprimable pour l'esprit et qui aide à la persuasion : c'est ainsi que la nature pourrait avoir pensé.

Dans ces deux ouvrages il admettait du vide, et regardait la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos; il a depuis changé de sentiment sur ces deux points. A l'égarc du dernier, il était venu à croire que pour découvrir l'essence de la matière, il fallait aller au delà de l'étendue, et y concevoir une certaine force qui n'est plus une simple grandeur géométrique. C'est la fameuse el obscure entéléchie d'Aristote, dont les scolastiques ont fait, les formes substantielles, et toute substance a une force selon sa nature. Celle de la matière est double, une tendance naturelle au mouvement, et une résistance au mouvement imprimé d'ailleurs. Un corps peut paraître en repos, parce que l'effort qu'il fait pour se mouvoir est réprimé ou contre-balancé par les corps environnants; mais il n'est jamais réellement ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort pour se mouvoir.

Descartes avait vu très-ingénieusement que, malgré les chocs innombrables des corps et les distributions inégales de mouvement qui se font sans cesse. des uns aux autres, il devait y avoir au fond de tout cela quelque chose d'égal, de constant, de perpétuel, et il a cru que c'était la quantité de mouvement dont la mesure est le produit de la masse par la vitesse. Au lieu de cette quantité de

mouvement, Leibnilz mettait la force, dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles celte force peut élever un corps pesant; or ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe, il prétendait établir une nouvelle dynamique, ou science des forces; et il soutenait que de celui de Descartes s'ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel, ou d'un effet plus grand que sa cause, conséquence qui ne se peut digérer ni en mécanique, ni en métaphysique.

11 fut fort attaqué par les cartésiens, surtout par l'abbé Catelan et Papin. Il répondit avec vigueur; cependant il ne paraît pas que son sentiment ait prévalu; la matière est demeurée sans force, du moins active, et l'entéléchie sans application et sans usage. Si Leibnitz ne l'a pas rétablie, il n'y a guère d'apparence qu'elle se relève jamais.

11 avait encore sur la physique générale une pensée particulière et contraire à celle de Descartes. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employées : par exemple, que le rapport des sinusd'incidence et de réfraction était constant, parce que Dieu voulait qu'un rayon qui doit se détourner allât d'un point à un autre par deux chemins, qui, pris ensemble, lui fissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles, ce qui est plus conforme à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand, et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur; l'univers n'est que le résultat total, la combinaison perpétuelle, le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connaître qu'en connaissant les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l'objet, demanderait dans l'application une extrême dextérité et des ménagements infinis. Ce qui appartient à !a sagesse du Créateur, semble être encore plus au-dessus de notre faible portée, que ce qui appartient à sa puissance.

Il serait inutile de dire que Leibnilz était un mathématicien du premier ordre; c'est par là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tête des plus sublimes problèmes qui aient été résolus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand, de plus difficile et de plus important. Les actes de Leipzig, les journaux des savants, nos histoires sont pleines de lui en tant que géomètre. 11 n'a publié aui-un corps d'ouvrages de mathématique, mais seulement quantité de morceaux détachés dont il aurait fait des livres s'il avait voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. Il disait qu'il aimait à voir croître dans les jardins d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes; l'art de découvrir en mathématique est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre.

L'histoire du calcul différentiel, ou des

infiniment petits, suffira pour faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l'infini, et presque au delà des bornes prescrites à l'esprit humain, du moins infiniment au delà de celles où était renfermée l'ancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle, née de nos jours, très-étendue, très-subtile et très-sûre. En 1681, Leibnitz donna dans les actes de Leipzig, les règles du calcul différentiel; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères Bernoulli les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées, les plus hardies et les plus inespérées, naissaient sous leurs pas. En 1687, parut l'admirable livre de Newton, Des principes mathématiques de la philosophie naturelle, qui était presque entièrement fondé sur ce même calcul; de sorte que l'on crut communément que Leibnitz et lui l'avaient trouvé chacun de bjurcôté par la conformité de leurs grandes lumières.

Ce qui aidait encore à cette opinion, c'est qu'ils ne se remontraient que sur le fond des choses ; ils leur donnaient des noms différents, et se servaient de différents caractères dans leur calcul. Ce que Newton appelait fluxions, Leibnitz l'appelait différences; et le caractère par lequel Leibnitz marquait l'infinimenl petit, était beaucoup plus commode et d'un plus grand usage (pie celui de Newton. Aussi ce nouveau calcul ayant été avidement reçu par toutes les nations savantes, les noms et les caractères de Leibnitz ont prévalu partout, hormis en Angleterre. Cela même faisait quelque effet en faveur de Leibnitz, et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.

Cependant ces deux grands hommes, sans se rien disputer, jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur devait; mais cette paix fut enfin troublée. En 1699, Fatio ayant dit dans son écrit sur la Ligne de la plus courte descente, qu'il était obligé de reconnaître Newton pour le premier inventeur du calcul différentiel, et de plusieurs années le premier, et qu'il laissait à juger si Leibnitz, second inventeur, avait pris quelque chose de lui; cette distinction si nette de premier et de second inventeur, et ce soupçon qu'on insinuait , excitèrent une contestation entre Leibmtz, soutenu des journalistes de Leipzig, et les géomètres anglais déclarés pour Newton, qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la nation, et ses partisans n'étaient que de bons citoyens qu'il n'avait pas besoin d'animer. Les écrits se sont succédé lentement de part et d'autre, peut-être à cause de l'éloignement des lieux; mais la contestation ne laissait pas de s'échauffer toujours; et enfin elle vint au point, qu'en 1711, Leibnitz se plaignit à la Société royale de ce que Keill l'accusait d'avoir donné, sous d'autres noms et d'autres caractères, le calcul des fluxions inventé par Newton. 11

soutenait que personne ne savait mieux que Newton qu'il ne lui avait rien dérobé, et il

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