IDÉES ET VÉRITÉS ÉTERNELLES, PREUVE DE L'EXISTENCE DE DIEU
(Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. HA.)
Les scolastiques ont fnrt disputé de constantia subjecti, comme ils l'appelaient; c'està-dire comment la proposition faite sur un sujet peut avoir une vérité réelle, si ce sujet n'existe point? C'est que la vérité n'est que conditionnelle, et dit qu'en cas que le sujet existe jamais on le trouvera tel.
Mais on demandera encore en quoi est fondée cette connexion, puisqu'il y a de la réalité là dedans qui ne'trompe pas? La réponse sera qu'elle est dans la liaison des idées.
Mais on demandera, en répliquant, où seraient ces idées si aucun esprit n'exi>tait, et que deviendrait alors le fondement réel de cette certitude des vérités éternelles? Cela nous mène enfin au dernier fondement des vérités, savoir à cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d'exister, dont l'entendement, à dire vrai, est la région des vérités éternelles, comme saint Augustin l'a reconnu et l'exprime d'une manière as«ez vive; et, afin qu'on ne pense pas qu'il n'est point nécessaire d'y recourir, il faut considérer que ces vérités nécessaires contiennent la raison déterminante et le principe régulatif des existences mêmes, en un inotjes lois de l'univers. Ainsi, ces vérités nécessaires étant antérieures aux existences des êtres contingents, il faut bien qu'elles soient fondées dans l'existence d'une substance nécessaire. C'est là où je trouve l'original des idées et des vérités qui sout gravées dans nos âmes, non pas en forme de proposi lions, mais comme des sources dont l'application et les occasions feront naître des énonçiations actuelles.
LA DEMONSTRATION CARTESIENNE DE INEXIS- TENCE DE DIEU COMPLÉTÉE ET MISE HORS DE TOUTE ATTEINTE.
(T. Il, p. 254.)
J'ai déjà dit ailleurs mon sentiment sur la démonstration de l'existence de Dieu de saint Anselme, renouvelée par Descartes, dont la substance est que ce qui renferme, dans son idée, toutes les perfections ou le plus grand de tous les êtres possibles, comprend aussi l'existence dans son essence, puisque l'existence est du nombre des perfections, et qu'autrement quelque chose pourrait être ajoutée à ce qui est parfait. Je tiens le milieu entre ceux qui prennent ce raisonnement pour un sophisme, et entre l'opinion du R. P. Lami, expliquée ici, qui le prend pour une démonstration achevée. J'accorde donc que c'est une démonstration, mais imparfaite, qui demande ou suppose une vérité qui mérite d'être encore démontrée. Car on suppose tacitement que Dieu, ou bien l'Etre parfait, .est possible. Si ce point était encore démontré nomme il faut, on pourrait dire que l'existence de Dieu
serait démontrée géométriquement a priori. Et cela montre ce que j'ai déjà dit, qu'on ne peut raisonner parfaitement sur des idées qu'en connaissant leur possibilité : à quoi les géomètres ont pris garde, mais pas assez les cartésiens. Cependant on peut dire que cette démonstration ne laisse pas d'être considérable, et pour ainsi dire présomptive. Car tout être doit être tenu possible jusqu'à ce qu'on prouve son impossibilité. Je doute cependant que le P. Lami ait eu sujet de dire qu'elle a été adoptée par l'école : car l'auteur de la note marginale remarque fort bien ici que saint '{bornas l'avait rejetée.
Quoi qu'il en soit, on pourrait former une démonstration encore plus simple, en ne parlant point des perfections, pour n'être point arrêté par ceux qui s'aviseraient de nier que toutes les perfections soient compatibles, et par conséquent que l'idée en question soit possible. Car en disant seulement que Dieu est un être de soi ou primitif, ens a se, c'est-à-dire qui existe de son essence, il est aisé de conclure, par cette définition, qu'un tel être, s'il est possible, existe; ou plutôt cette conclusion est un corollaire qui se tire immédiatement de la définition, et n'en diffère presque point. Car l'essence de la chose n'étant que ce qui fait sa possibilité en particulier, il est bien manifeste qu'exister par son essence, est exister par sa possibilité. Et si Yétre de soi était défini en termes encore plus approchants, en disant que c'est Yétre qui doit exister, parce qu'il est possible, il est manifeste que tout ce que l'on pourrait dire de l'existence d'un tel être, serait de nier sa possibilité.
On pourrait encore faire, à ce sujet, une proposition modale, qui serait un des meilleurs fruits de toute la logique. Savoir que si l'être nécessaire est possible, il existe ; car Yétre nécessaire, et Vélre par son essence ne sont qu'une même chose. Ainsi, le raisonnement, pris de ce biais, paraît avoir de la solidité; et ceux qui veulent que des seules notions, idées, définitions, ou essences possibles, on ne puisse jamais inférer l'existence actuelle, retombent en effet dans ce que je viens de dire, c'est-à-dire qu'ils nient la possibilité de Yétre de soi. Mais, ce qui est bien à remarquer, ce biais même sert a faire connaître qu'ils ont tort, et remplit enfin le vide de la démonstration. Car, si Yétre de soi est impossible, tous les êtres, par autrui, le sont aussi; puisqu'ils ne sont enfin que par Yétre de soi : ainsi rien ne saurait exister. Ce raisonnement nous conduit à une autre importante proposition modale , égale à la précédente, et qui, jointe avec elle, achève la démonstration. On la pourrait énoncer ainsi : Si l'être nécessaire n'est point, il n'y a point d'être possible. Il semble que cette démonstration n'avait pas été portée si loin jusqu'ici : cependant j'ai travaillé aussi ailleurs à prouver que l'être parfait est possible.
CONSIDERATIONS DES CAUSES FINALES, PRO- PRES A FAIRE CONNAÎTRE ET A PROUVER INEXISTENCE DE DIEU.
(T. 11, Lettre à M. Niçoise, p. 215, 251, 252.)
Les principes qu'a posés l'abbé Faydit renferment des conséquences étranges auxquelles on ne prend pas assez garde. Après avoir détourné les philosophes de la recherchedescauses finales, ou, ce qui est la même chose , de la considération de la sagesse divine dans l'ordre des choses, qui, à mon avis, doit être le plus grand but delà philosophie, il en fait entrevoir la raison dans un endroit de ses principes, où, voulant s'excuser cie ce qu'il semble avoir attribué arbitrairement à la matière certaines figures et certains mouvements, il dit qu'il a eu droit de le faire , parce que la matière prend successivement toutes les formes possibles, et qu'ainsi il a fallu qu'elle soit enfin venue à celles qu'il a supposées. Mais, si ce qu'il dit est vrai , si tout possible doit arriver, et s'il n'y a pas de fiction, quelque absurde et indigne qu'elle soit, qui n'arrive en quelque temps, ou en quelque lieu de l'univers, il s'ensuit qu'il n'y a ni choix ni Providence ; que ce qui n'arrive point est impossible , et que ce qui arrive est nécessaire. Justement comme Hobbes et Spinosa le disent en termes plus clairs....
Si Dieu est auteur des choses, et s'il est souverainement sage , on ne saurait bieD raisonner de la structure de l'univers , sans y faire entrer les vues de sa sagesse , comme on ne saurait assez bien raisonner sur un bâtiment sans entrer dans les fins de l'architecte. J'ai allégué ailleurs un excellent passage du Phédon de Platon (qui est le dialogue de la mort de Socrate), ou le philosophe Anaximandre , qui avait posé deux principes, un esprit intelligent et la matière, est blâmé pour n'avoir point employé cette intelligence ou cette sagesse dans le progrès de son ouvrage ; s'étani contenté des figures et des mouvements de la matière : et c'est justement le cas de nos philosophes modernes trop matériels. Mais, dit-on , en physique on ne demande point pourquoi les choses sont, mais comment elles sont. Je réponds qu'on y demande l'un et l'autre. Souvent par la fin, "ou peut mieux juger des moyens. Outre que, pour expliquer une machine , on ne saurait mieux faire que de proposer son but , et de montrer comment toutes ses pièces y servent. Cela peut même être utile à trouver l'origine de l'intention. Je voudrais qu'on se servît de cette méthode encore dans la médecine; le corps de l'animal est une machine en même temps hydraulique, pneumatique et pyrobolique , dont le but est d'entretenir un certain mouvement ; et en montrant ce qui sert à ce but et ce qui nuit , on ferait connaître tant la physiologie que la thérapeutique. Ainsi on voit que les causes finales servent en physique , non-seulement pour admirer la sagesse de Dieu , ce qui est le principal, mais encore pour connaître les
choses et pour les manier. J'ai montré ailleurs que tandis qu'on peut encore disputer de la cause efficiente de la lumière , que Descartes n'a pas assez bien expliquée, comme les plus intelligents avouent maintenant, la cause finale suffit pour deviner les lois qu'elle suit; car, pourvu qu'on se ligure que la nature a eu pour hul de conduire les rayons d'un point donné h un autre point donné par le chemin le plus facile, on trouve admirablement bien toutes ces lois, en employant seulement quelques lignes d'analyse, comme j'ai fait dans les actes de Leipsick. Molineux m'en a su bon gré dans sa Dioptrique , et il a fort approuvé la remarque que j'avais faite à cette occacasion, du bel usage des causes finales, qui nous élève à la considération de la souveraine Sagesse, en nous faisant connaître en même temps les lois de la nature qui en sont la suite... Comme l'un des meilleurs usages de la véritable philosophie, et particulièrement delà physique, est de nourrir la piété et de nous élever à Dieu, je ne sais pas mau-
(25) Celle remarque se rapporte à une lelire que lui avait écrite J. Bernoulli. « Je crois, « lui écrivait lîenioulli, » dussiez-vous en rire, qu'il peut exister dans la nature d'autres animaux qui soient en grandeur aussi supérieurs à nous cl à nos animaux ordinaires, que nous et nos animaux ordinaires sommes supérieurs aux animalcules microscopiques, et qui nous observent dans notre monde avec leurs microscopes comme nous observons cette multitude infinie d'animalcules avec les noires. Je vais plus loin, et je dis qu'il peut exister encore des animaux incomparablement plus grands que ceux-ci ; et je pose autant de degrés en moulant que j'en ai trouvé en descendant ; car je ne vois pas, pour parler maintenant sérieusement, pourquoi nous et nos animaux devrions constituer le degré le plus élevé; parce qu'il est clair que des animalcules incomparablement plus petits que nous, pourraient aussi se daller qu'eux, et la gouîle de liqueur dans laquelle ils habitent, constituent (oui l'univers, s'ils avaient une àme intelligente, en sorte qu'ils pussent raisonner. Accordez, ou du moins imaginez qu'un petit grain de poivre dans lequel on aperçoit pareillement, à la faveur du microscope, des mille milliers d'animalcules, ainsi que le témoigne Leuwenhock, cl que je m'en suis assuré par mes propres veux; imaginez, dis-je, que ce petit grain de poivre ait ses parties proportionnelles en tout aux parties de ce monde, c'est-à-dire son soleil, ses étoiles fixes, ses planètes avec leurs satellites, sa terre avec ses montagnes, ses campagnes, ses forêts, ses rochers, ses fleuves, ses lacs, ses mers et ses divers animaux : croyez-vous que les habitants de ce pelit grain de poivre, ou ces pipericolet, qui apercevraient tous les objets sous le même angle de vision, et par conséquent sous la même grandeur sous laquelle nous voyons les noires, ne puissent pas penser, que hors de leur grain, il n'existe rien, par le même droit que nous pensons que notre monde renferme toutes choses? Car, je vous demande, quelle raison auraient-ils, ou quelle expérience qui leur persuadât le contraire, et qui lit connaître à ces pauvres petits animaux qu'il existe un (autre inonde incomparablement plus grand que le leur, avec des habitants qui sont pari illement incomparablement plus grands qu'eux? Or, si ces pipericoles sont horsd éiat île savoir cela, quel est donc, parmi nous autres, celui qui sait si tout no re monde visible n'est peulcire p s un grain par rapport à un autre inonde in-
vais gré à ceux qui m'ont donné cette occasion de m'expliquer d'une manière qui pourra donner de bonnes impressions à quelqu'un.
LES GRAINS DE POUSSIÈRE RENFERMENT PEUT- ETRE DES MONDES AUSSI BEAUX ET AUSSI VA- RIÉS QUE LE NÔTRE (25).
(T. I, p. 415, Commercii epist. Leibnitzii et Bernoutlii.)
Je ne crains point d'avancerqu'il y a dans l'univers des animaax qui sont en grandeur autant au-dessus des nôtres, que les nôtres sont au-dessus des animalcules qu'on ne découvre qu'à la faveur des microscopes ; car la nature ne connaît point de termes. Réciproquement il peut, et même il doit se faire, qu'il y ait dans de petits grains de poussière, dans les plus petits atomes, des mondes qui ne soient pas inférieurs au. nôtre en beaulé et en variété; el ce qui étonnera peut-être davantage, rien.u'eni-
comparablcment plus 'grand? » (T. I, p. 410.) Leibnilz ayanl répondu ce qu'on vient de lire, Bernoulli lui écrivait dans la lettre suivante : i Je ne suis pas surpris que vous entriez dans mon senlimenl, quand je conjecture qu'il y a dans le monde des animaux qui, en grandeur, sont aux cotres ce que les nôtres sont aux animalcules des microscoprs : car tout l'univers n'est à vos yeux qu'un assemblage d'animaux. Mais je prends la chose plus à la lettre, et je crois que ces animaux, incomparablement plus grands que nous el nos animaux, sont des animaux dans le sens vulgaire, ayanl un corps et des membres semblables aux noires, ou quelque chose d'analogue à leur place; et que parmi ces animaux, il en est qui ont l'intelligence ou l'usage de la raison , c'est-à-dire qui sont hommes. Mais véritablement je suis étonné de vous entendre dire que l'âme en mourant est transférée dans un monde incomparablement plus peiit que celui où elle a vécu, et que la mort n'esl qu'une diminution de l'animal (cotUracliqnem mdmalis). Cela ressemble en quelque sorte à la métempsycose de Pylhagore. »
Leibnilz lui répondit : < Et moi aussi, j'admeitrais volontiers qu'il existe des animaux dans le sens ordinaire incomparablement plus grands que les nôtres; et j'ai dit quelquefois en badinant, qu'il y a peut-cire quelque monde semblable au noire, qui sert d'horloge portatif à un énorme géant.
« Puisque je crois avoir indiqué, el que j'ai même soutenu publiquement que les enleléchies, ou pour ainsi dire les atomes de substance, ne peuvent commencer ni périr naturellement, et que^ la destruction d'un corps même organique n'est qu'un enveloppement des organes, la possibilité de sa translation dans un pelit système où lout irait aussi bien, pour ne pas dire mieux, que dans le nôtre, suit évidemment, de mes principes : mais je ne vais pas au delà de la possibilité ; ce n'est pas la métèmpsycose ou le passage de l'àme dans un nouvel animal que je soutiens , mais la métamorphose auÉftiJtv, (^twŒiv du même animal. Au reste, quand j'ai parlé de l'origine de l'àme , et des révolutions de l'animal, j'ai protesté formellement que je n'entendais point du loin parler de l'origine et de l'état de l'àme raisonnable, et que le règne de la grâce avait des lois particulières distinguées des lois par lesquelles est gouverné le règne de la nature. >
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pêche que nos animaux en mourant ne soient transportés dans de tels mondes; car je pense que la mort n'est autre chose que le rétrécissement ou la contraction de l'animal.
LES DÉSORDRES ET LES IRRÉGULARITÉS PHYSI- QUES NE PROUVENT RIEN CONTRE LORDRE DU MONDE.
{Théod.,v. 241, ei t. V, p. 18.)
Il est bon de considérer non-seulement qu'il valait miens admettre des défauts et des monstres dans l'univers , que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le B. P. Malebranche ; mais aussi que ces monsires mêmes sont dans les règles et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité. C'est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularité dans les mathémathiques, qui se terminent enlin dans un grand ordre , quand on a achevé de les approfondir : c'est pourquoi dans mes principes tous les événements individuels , sans exception , sont des suites des volontés générales.
On ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte, qui nous fait jouir, pour ainsi dire, de la vue des idées de Dieu. On peut proposer une suite ou série de nombres tout à fait irrégulière en apparence, où les nombres croissent valablement, S3ns qu'il y paraisse aucun ordre; et cependant celui qui saura la clef «lu chiffre, et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle, laquelle étant bien entendue, fera voir que la série est tout à fait régulière, et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes: une ligne peut avoir des tours et des retours, des liauts et des bas, des points de rebroussement et des points d'inflexion , des interruptions et d'autres variétés, de sorte qu'on n'y voie ni rime ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne; et cependant il se peut qu'on en puisse donner l'équation et la construction, dans laquelle un géomètre trouverait la raison
et la convenance de toutes ces prétendues irrégularités : et voilà comment il faut encore juger ae celles des monstres et d'autres prétendus défauts dans l'univers.
C'est dans ce sens qu'on peut employer ce beau mot de saint Bernard (epist. 276, Ad Eugen. III) : Ordinatissimum est, minus interdam ordinale fieri aliquid, il est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit désordre; et l'on peut même dire que ce petit désordre n'est qu'apparent dans le tout : et il n'est pas même apparent par rapport à la félicité de ceux qui se mettent dans la voie de l'ordre.
En parlant des monstres, j'entends encore quantité d'autres défauts apparents.
Nous ne connaissons presque que la superficie de notre globe, nous ne pénétrons guère dans son intérieur au delà de quelques centaines de toise: ce que nous trouvons dans cette écorce du globe, paraît l'effet de quelques grands bouleversements (25*).... Ces bouleversements ont enfin cessé, et le globe a pris la forme que nous voyons. Mais qui ne voit que ces désordres ont servi à mener les choses au point où elles se trouvent présentement, que nous leur devons nos richesses et nos commodités, et que c'est par leur moyen que ce globe est devenu propre à être cultivé par nos soins? Ces désordres sont allés dans l'ordre. Les désordres, vrais ou apparents, que nous voyons de loin sont les taches du soleil et des comètes ; mais nous ne savons pas les usages qu'elles apportent, ni ce qu'il y a de réglé. Il va eu un temps que les planètes passaient pour des étoiles errantes, maintenant leur mouvement se trouve régulier : peut-être qu'il en est de même des comètes ; la postérité le saura.
On ne compte point parmi les désordres l'inégalité des conditions, et Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que mut fût également parfait, pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs? pourquoi les fourmis ne sont pas des paons?
Je reviens encore à dire qu'il y a sans doute mille dérèglements, mille désordres dans le particulier. Mais il n'est pas possible qu'il y en ait dans le total , même de chaque monade ; parce que chaque monade est un miroir vivant de l'univers, suivant son point de vue. Or il n'est pas possible
(25") i II semble, i ilii Leibnilz, « que ce globe a été un jour en feu, ei que les rochers qui font la base <le celle écorce de la teire, sonl des scories restées d'une giaude fusion : on trouve dans leurs entrailles 'les productions de métaux ei de minéraux qui ressemblent fort à celles qui viennent de nos fourneaux, el la mer tout entière peut être une espèce A'dteum per deliquium, comme l'huile de tartre se fait dans on lieu humide. Car, lorsque la surface de la terre seuil refroidie après le grand incendie, l'humidité que le l'en avait poussée dans Pair est retombée sur la terre, en a lavé la surface, el a dissous et imbibe le sel fixe resté dans les cendres, el a rempli enfin celle grande caviié de la surface de noire globe pour faire 1 Océan plein d'une eau salée.
r Mais, après le feu, il faut juger quela terre el l'eau n'ont pas moins l'ail de ravages. Peul-clre que lu croule formée par le refroidissement, qui avait sous elle de grandes cavités, est tombée, de sorie que nous n'habitons que sur des ruines, comme entre autres, Thomas Burnet, chapelain du leu roi de la Grande-Bretagne, a fort bien remarqué; el plusieurs déluges cl inondations oui laissé des sédiments, dont on trouve des traces et des restes, qui font voir que la mer a été dans Ir-s lieux qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Moïse insinue ces grands changements en peu de mots : la séparation de la lumière el des ténèbres indique la fusion causée par le feu ; et la séparation de l'humide el du sec marque l'effet des inondations.
que l'univers entier ne soit pas bien réglé, la prévalence en perfection étant la raison de l'existence de ce système des choses, préférablement à tout autre système possible. Ainsi les désordres ne sauraient être que dans les parties. C'est ainsi qu'il y a des lignes de géométrie, desquelles il y a des parties irrégulières; mais quand on considère la ligne entière, on la trouve parfaitement réglée suivant son équation ou la nature générale. Donc tous ces désordres particuliers sont redressés avec avantage dans le total, même en chaque monade.
LE MAL OCCASION DU BIEN, ET LE BIEN SUPE- RIEUR AU MAL DANS L'UNIVERS (20).
(Théodicée, part, vin, p. 488.)
La suprême sagesse de Dieu , jointe à unebontéqui n'est pas moins infiniequ'elle, n'a pu manquer de choisir le meilleur. Car, comme un moindre mal est une espèce de bien, de même un moindre bien est une espèce de mal, s'il fait obstacle à un bien plus grand ; et il y aurait quelque chose a corriger dans les actions de Dieu, s'il y avait moyen de mieux faire....
Quelque adversaire, ne pouvant répondre à cet argument, répondra peut-êlre à la conclusion par un argument contraire, en disant que le monde aurait pu être sans péché et sans souffrance; mais je nie qu'alors il aurait été meilleur. Car il faut savoir que tout est lié dans chacun des mondes possibles : l'univers, quel qu'il puisse être, est tout d'une pièce comme un océan ; le moindre mouvement y étend son effet 5 quelque distance que ce soit , quoique cet elfet devienne moins sensible à proportion de la distance; de sorte que Dieu y a tout réglé par avance une fois pour toutes, ayant prévu les prières, les bonnes et les mauvaises actions, et tout le reste; et chaque chose a contribué idéalement avant son existence à la résolution qui a été prise sur l'existence de toutes les choses. De sorte que rien ne peut être changé dans l'univers, non plus que dans un nombre, sauf son essence, ou si vous voulez, sauf son individualité numérique. Ainsi, si le moindre mal qui arrive dans le monde y manquait, ce ne serait plus ce monde, qui tout compté, tout rabattu, a été trouvé le meilleur par leCréateur qui l'a choisi.
11 est vrai qu'on peut s'imaginer des mondes possibles, sans péché et sans malheur, et on en pourrait faire comme des romans, des utopies, des sevarambes; mais ces mêmes mondes seraient d'ailleurs fort inférieurs en bien au nôtre. Je ne saurais vous le faire voir en détail ; car puis-je connaître, et puis-je vous représenter des infinis, et les comparer ensemble ? Mais vous le devez juger avec moi ab effeclu, puisque Dieu a choisi ce monde tel qu'il est Nous savons
d'ailleurs que souvent un mal cause un bien auquel on ne serait point arrivé sans ce mal. Souvent même deux maux ont fait un grand bien :
Et si fata volunt, bina venena juvant.
Comme deux liqueurs produisent quelquefois un corps sec, témoin l'esprit de vin et l'esprit d'urine mêlés par Van Helmont; ou comme deux corps froids et ténébreux produisent un grand feu, témoin une liqueur acide et une huile aromatique! combinées par Hoffman. Un général d'armée fait quelquefois une faute heureuse qui cause le gain d'une grande bataille; et ne chante-t-on pas la veille de Pâques dans les églises du rite romain :
0 cerle necessarium Adae peccalum, (Juod Christi morle delelum esl!
Ô Celix culpa, quai lalem ac tantum Meruit habere Kedemplorem !
Les illustres prélats de l'Eglise gallicane, qui ont écrit au Pape Innocent XII, contre le livre du cardinal Sfondrate sur la prédestination, comme ils sont dans les principes de saint Augustin, ont dit des choses fort propres à éclaircir ce grand point. Le cardinal paraît préférer l'état des enfants morts sans baptême, au règne même des cieux ; parce que le péché est le plus grand des maux, et qu'ils sont morts innocents du péché actuel. MM. les prélats ont bien remarqué que ce sentiment est mal fondé.
L'Apôtre, disent-ils (Rom.m, 8), araisonde désapprouver qu'on fasse des maux afin que des biens arrivent : mais on ne peut pas désapprouver que Dieu , par sa suréminente puissance, tire de la permission des péchés des biens plus grands que ceux qui sont arrivés avant les péchés. Ce n'est pas que nous devions prendre plaisir au péché ; à Dieu ne plaise! mais c'est que nous croyons au même. Apôtre, qui dit [Rom. v, £0) que « là où le péché a été abondant, la grâce a été surabondante; » et nous nous souvenons que nous avons obtenu Jésus-Christ lui-mémeù l'occasion du péché. Ainsi l'on voit que le sentiment de ces prélats va à soutenir qu'une suite de choses où le péché entre, a pu être et a été elfectivement meilleure qu'une autre suite sans péché.
On s'est servi de tout temps des comparaisons prises des plaisirs des sens, mêlés avec ce qui approche de la douleur, pour faire juger qu'il y a quelque chose de semblable dans les plaisirs intellectuels. Un peu d'acide, d'acre ou d'amer , plait souvent mieux que du sucre ; les ombres rehaussent les couleurs; et môme une dissonnance placée où il faut, donne du relief à l'harmonie. Nous voulons être effrayés par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber, et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer. Goûte-t-on assez la santé, et en rend-on assez grâces à Dieu ,
(iO) Nous plaçons cet article ainsi que l'article mi du moins de la grandeur île l'un cl de l'autre, suivant après les preuves de l'existence de bien, que les athées tirent leur principal argument contre |iarce que c'esi du mal moral et du niai physique, l'existence de bien»
sans avoir jamais été malade? et ne faut-il pas le plus souvent qu'un peu de mal rende le bien plus sensible , c'est-à-dire plus grand '?
Mais l'on dira que les maux sont grands et en grand nombre, en comparaison des biens: J*on se trompe. Ce n'est que le défaut d'attention qui diminue nos biens, et il faut que cette attention nous soit donnée par quelque mélange de maux. Si nous étions ordinairement malades et rarement en bonne santé, nous sentirions merveilleusement ce grand bien, et nous sentirions moins nos maux; mais ne vaut-il pas mieux néanmoins que la santé soit ordinaire et la maladie rare ? Suppléons donc par notre réflexion à ce qui manque à notre perception , afin de nous rendre le bien de la santé plus sensible. Si nous n'avions point la connaissance de la vie future, je crois qu'il se trouverait peu de personnes qui ne fussent contentes à l'article de la mort de reprendre la vie, à condition de repasser par la même valeur des biens et des maux, pourvu surtout que ce ne fût point par la même espèce. On se contenterait de varier, sans exiger une meilleure condition que celle où l'on avait été.
Quand on considère aussi la fragilité du corps humain, on admire la sagesse et la bonté de l'auteur de la nature qui l'a rendu si durable, et sa condition si tolérable. C'est ce qui m'a souvent fait dire que je ne m'étonne pas si "les hommes sont quelquefois malades, mais que je m'étonne qu'ils le sont si peu, et qu'ils ne le sont pas toujours. Et c'est aussi ce qui nous doit faire estimer davantage l'artifice divin du mécanisme des animaux, dont l'auteur a fait des machines si frôles et si sujettes à la corruption , et pourtant si capables de se maintenir; car c'est la nature qui nous guérit plutôt que la médecine. Or cette fragilité même est une suite de la nature des choses, à moins qu'on ne veuille que cette espèce de créatures qui raisonne et qui est habillée de chair et d'os, ne soit point dans le monde. Mais ce serait apparemment un défaut que quelques philosophes d'autrefois auraient appelé vacunm formarum, un vide dans l'ordre des espèces.
Ceux, qui sont d'humeur à se louer de la nature et de la fortune, et non pas à s'en plaindre, quand même ils ne seraient pas les mieux partagés, me paraissent préférables aux autres. Car, outre que ces plaintes sont mal fondées, c'est murmurer en effet contre les ordres de la Providence. Il ne faut pas être facilement du nombre des mécontents dans la république où l'on est, et il ne le faut point être du tout dans la cité de Dieu, où l'on ne le peut être qu'avec injustice. Les livres de la misère humaine, tel que celui du Pape Innocent 111, ne me paraissent pas des plus utiles : on redouble les maux en leur donnant une attention qu'on en devrait détourner, pour la tourner vers les biens qui l'emportent de beaucoup. J'approuve encore moins les livres tels que celui de l'abbé Esprit, De la fausseté des vertus huvaides, dont on nous a donné dernièrement
tourner es nom-
tout du mauvais côté, et à rendre mes tels qu'il les représente.
11 faut avouer cependant qu'il y a des désordres dans celte vie, qui se font voir particulièrement dans la prospérité de plusieurs méchants, et dans l'infélicité de beaucoup de gens de bien Cependant il arrive souvent aussi , quoique ce ne soil peut-être pas le plus souvent,
Qu'aux yeux de l'univers le Ciel se jusliûe;
et qu'on peut dire avec Claudien :
Abslulit tandem Rufini pœna tumultum, Absohnque deos.
Mais, quand cela n'arriverait pas ici, le remède est tuut prêt dans l'autre vie. La religion et môme la raison nous l'apprennent , et nous ne devons pas murmurer contre un petit délai que la sagesse suprême a trouvé bon de donner aux hommes pour se repentir. Cependant c'est là où les objections redoublent d'un autre côté, quand on considère le salut et la damnation , parce qu'il paraît étrange que même dans le grand avenir de l'éternité, le mal doive avoir l'avantage sur le bien, sous l'autorité suprême de celui qui est le souverain bien; puisqu'il y aura beaucoup d'appelés et peu d'élus ou de sauvés. Il est vrai qu'on voit par quelques vers de Prudence {Uymn. anle somnum) :
Idem !amen benignus' l lior relundit irani, Paucosque non piorum Palilur perire iu œvuni,
que plusieurs ont cru, deson temps, que le nombre de ceux qui seront assez méchants pour être damnés serait très-petit....
En nous en tenant à la doctrine établie, que le nombre des hommes damnés élernellement sera incomparablement plus grand que celui des sauvés, il faut dire que le mal ne laisserait pas de paraître presque comme rien en comparaison du bien, quand on considérera la véritable grandeur de la cité de Dieu. Cœlius Secundus Curio a fait un petit livre, De amplitudine regni cœlestis, qui a été réimprimé il n'y a pas longtemps; mais il s'en faut beaucoup qu'il ait compris l'étendue du royaume des cieux. Les anciens avaient de petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de savoir les découvertes modernes, était bien en peine quand il s'agissait d'excuser la prévalence du mal. Il semblait aux anciens qu'il n'y avait que notre terre d'habitée, où ils avaient même peur des antipodes; le reste du monde était, selon eux, quelques globes luisants et quelques sphères cristallines. Aujourd'hui quelques bornes qu'on donne ou qu'on ne donne pas à l'univers, il faut reconnaître qu'il y a un nombre innombrable de globes, autant et plus grands que le nôtre, qui ont autant de droit que lui à avoir des habitants raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. Il n'est qu'une planète, c'est-à-dire un des
six satellites principaux de notre soleil; et comme toutes les fixes sont Jes soleils aussi, l'on voit combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles, puisqu'elle n'est qu'un appendice de l'un d'entre eux. Il se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses, et rien ne nous oblige de croire qu'il y en a beaucoup de damnées; car peu d'exemples ou peu d'échantillons suffisent pour l'utilité que le bien retire du mal. D'ailleurs, comme il n'y a nulle raison qui porte à croire qu'il y a des étoiles partout, ne se peut-il point qu'il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles? Que ce soit le ciel empyrée, ou non, toujours cet espace immense qui environne toute cette région, pourra être rempli de bonheur et de gloire. Il pourra être conçu comme l'Océan, où se rendent les fleuves de toutes les créatures bienheureuses, quand elles seront venues à leur perfection dans le système des étoiles. Que deviendra la considération de notre globe et de ses habitants? Ne sera-ce pas quelque chose d'incomparablement moindre qu'un point physique, puisque notre terre est comme un point au prix de la distance de quelques fixes? Ainsi la proportion de la partie de l'univers que nous connaissons, se perdant presque dans le néant au prix de ce qui nous est inconnu, et que nous avons pourtant sujet d'admettre , et tous les maux qu'on nous peut objecter n'étant que dans ce presque néant, il se peut que les maux ne soient aussi qu'un presque néant en comparaison des biens qui sont dans l'univers.