LE BIEN PHYSIQUE SUR LA TERRE EST SUPE- RIEUR AU MAL PHYSIQUE
(Tkéodicée, l. II, p. 21G, § 251.)
Bayle agite cette question, s'il y a plus de mal physique que de bien physique dans les créatures raisonnables de ce monde? Pour la bien décider, il faut expliquer en quoi ces biens et ces maux consistent. Nous convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessous la douleur, le chagrin et toute autre sorte d'incommodité. Mais le bien physique consiste-t-il uniquement dans le plaisir? Bayle paraît être dans ce sentiment; mais je suis d'opinion qu'il consiste encore dans un état moyen, tel que celui de la santé. L'on est assez bien, quand on n'a point de mal; c'est un degré de la sagesse, de n'avoir rien de la folie.
.. . Sapienlia prima est, S uilUia caruisse
C'est comme on est fort louable quand on ne saurait être blâmé avec justice :
Si non culpabor, sat mihi taudis erit.
Et sur ce pied-la , tous les sentiments qui ne nous déplaisent pas, tous les exercices de nos forces qui ne nous incommodent point, et dont l'empêchement nous incommoderait, xonl des biens physiques, lors même qu'ils
ne nous causent aucun plaisir; car leur privation est un mal physique. Aussi ne nous apercevons-nous du bien de la santé et d'autres biens semblables que lorsque nous en sommes privés. Et sur ce pied-là, j'oserais soutenir que, même encette vie, les biens surpassent les maux, que nos commodités surpassent nos incommodités, et que Descartes a eu raison (d'écrire (tome I, lettre 9) que la raison naturelle nous apprend que nous avons plus de biens que de maux en celte vie.
Il faut ajouter que l'usage trop fréquent et la grandeur des plaisirs, seraient un trèsgrand mal. Il y en a qu'Hippocrate a comparés avec le haut-mal, et Scioppius ne fit que semblant, sans doute, de porter envie aux passereaux pour badiner agréablement dans un ouvrage savant, mais plus que badin. Les viandes de haut goût font tort à la santé, et diminuent la délicatesse d'un sentiment exquis ; et généralement les plaisirs corporels sont une espèce de dépense en esprits, quoiqu'ils soient mieux réparés dans les uns que dans les autres.
Cependant pour prouver que le mal surpasse le bien, on cite de la Mothe le V'ayer (lettre 13V), qui n'eût point voulu revenir au monde, s'il eût fallu qu'il jouât le même rôle que la Providence lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit que je crois qu'on accepterait la proposition ne celui qui pourrait renouer le lil de la Parque, si on nous promettait un nouveau rôle, quoiqu'il ne dût pas être meilleur que le premier. Ainsi de ce que de la Mothe le Vayer a dit, il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du rôle qu'il avait déjà joué, s'il eût été nouveau, comme il semble que Bayle le prend.
Les plaisirs de l'esprit sont les plus purs et les plus utiles pour faire durer la joie. Cardan, déjà vieillard, était si content de son état, qu'il protesta avec serment qu'il ne le changerait pas avec celui d'un jeune homme des plus riches, mais ignorant. De la Mothe le Vayer le rapporte lui-même sans le critiquer. Il parait que le savoir a des charmes, qui ne sauraient être conçus par ceux qui ne les ont point goûtés. Je n'entends pas un simple savoir des faits, sans celui des raisons; mais tel que celui de Cardan, qui était effectivement un grand homme avec tous ses défauts, et aurait été incomparable sans ces défauts.
Félix qui potuit rorum cognoscere cansasl [île melus omnes et uiexorabile fatum Subjedt pedibus.
Ce n'est pas peu de chose d'être content de Dieu et de l'univers ; de ne point craindre ce qui nous est destiné, ni ne se plaindre de ce qui nous arrive. La connaissance des vrais principes nous donne cet avantage, tout autre que celui que les stoïciens elles épicuriens tiraient de leur philosophie. Il y a autant de différence entre la véritable morale et la leur, qu'il y en a entre la joie et la patience : car leur tranquillité n'était fondée que sur la nécessité ; la nôtre le doit être sur
OEUVKES COMPLETES DE M. EMEUÏ.
la perfection et sur la beauté des choses, sur notre propre félicité.
Mais que dirons-nous des douleurs corporelles? ne peuvent-elles pas être assez aigres pour interrompre cette tranquillité du sage? Aristote en demeure d'accord; 1rs stoïciens étaient d'un autre sentiment, et môme les épicuriens. Descartes a renouvelé celui de ces philosophes : il dit, dans la lettre qu'on vient de citer, que même parmi les plus tristes accidents et les plus pressantes douleurs, on peut toujours être content pourvu qu'on sache user de la raison. Bayle dit là-dessus (Réponse au provincial, t. 111, c. 157, p. 991) que c'est ne rien dire, que c'est nous inarquer un remède dont presque personne ne sait la préparation. Je liens que la chose n'est pas impossible, et que les hommes y pourraient parvenir à force de méditation et d'exercice. Car, sans parler des vrais martyrs et de ceux qui ont été assistés extraordinairement d'en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités ; et cet esclave espagnol qui tua le gouverneur carthaginois, pour venger son maître, et qui en témoigna beaucoup de joie dans les plus grands tourments, peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irait-on pas aussi loin que lui ? On peut dire d'un avantage comme d'un désavantage :
Cuivis pulesl accidere. quoi! cuiquam potesl.
.Mais, encore aujourd'hui, des nations entières, comme les Hurons, les Iroquois, les Galibis et autres peuples de l'Amérique, nous font une grande leçon là-dessus : l'on ne saurait lire sans étonnement avec quelle intrépidité et presque insensibilité ils bravent leurs ennemis qui les rôtissent à petit l'eu, et les mangent par tranches. Si de telles gens pouvaient garder les avantages du corps et du cœur, et les joindre à nos connaissances, ils nous passeraient de toutes les manières.
Exslat ul in niediis turris aprica casis.
Ils seraient par rapport à nous, ce qu'un géant est à un nain, une montagne à une colline :
QuanliisErvx, et quanhis Alhos. gaudelqtie nivali Yenice se alloUens palnr Apeuniuus ad auras.
Tout ce qu'une merveilleuse vigueur de corps et d'esprit fait dans ces sauvages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être acquis parmi nous par l'éducation., par des mortitications bien assaisonnées, par une joie dominante fondée en raison, par un grand exercice à conserver une certaine présence d'esprit, au milieu des distractions et des impressions les plus capables de le troubler. On raconte quelque chose d'approchant des anciens assassins, sujets et élèves du Vieux ou plutôt seigneur (senior) de la Montagne. Une telle école, mais pour un meilleur but, serait bonne pour les missionnaires qui voudraient rentrer dans le Japon. Les gvmno- •;opliisiesdes anciens Indiens avaient peutêtre quelque choie d'approchant; et ce Ca-
lanus qui donna au grand Alexandre le spectacle de se faire brûler tout vif, avait sans doute été encouragé par de grands exemples de ses maîtres, et exercé par de grandes souffrances à ne point redouter la douleur. Les femmes de ces mêmes Indiens, qui demandent encore aujourd'hui d'être brûlées avec les corps de leurs maris , semblent tenir encore quelque chose du courage de ces anciens philosophes de leur pays. Je ne m'attends pas qu'on fonde sitôt un ordre religieux, dont le but soit d'élever l'homme à ce haut point de perfection : de telles gens seraient trop au-dessus des autres, et trop formidables aux puissances. Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités où l'on aurait besoin d'une si grande force d'esprit, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens de nos commodités ordinaires, quoiqu'on y gagnerait incomparablement plus qu'on n'y perdrait.
Cependant cela même est une preuve que le bien surpasse déjà le mal, puisqu'on n'a pas besoin de ce grand remède. Euripide l'a dit aussi :
Mala noslra longe judico vinci a bonis.
Homère et plusieurs autres poètes étaient d'un autre sentiment, elle vulgaire est du leur. Cela vient de ce que le mal excite plutôt notre attention que le bien : mais cette même raison confirme que le mal est plus rare. Il ne faut donc pas ajouter foi aux expressions chagrines de Pline, qui fait passer la nature pour une marâtre, et qui prétend que l'homme est la plus misérable et la plus vaine de toutes les créatures. Ces deux épithèles ne s'accordent point : on n'est pas assez misérable quand on est plein de soimême. Il est vrai que les hommes ne méprisent que trop la nature humaine; apparemment parce qu'ils ne voient point d'autres créatures capables d'exciter leur émulation; mais ils ne s'estiment que trop, et ne se contentent que trop facilement en particulier
Dans la comparaison des prospérités et des adversités de cette vie, Bayle voudrait presque écarter la considération de la santé : il la compare aux corps raréfiés qui ne se font guère sentir, comme l'air, par exemple; mais il compare la douleur aux corps qui ont beaucoup de densité, et qui (lèsent beaucoup en peu de volume. Mais la douleur même fait connaître l'importance de la santé lorsque nous en sommes privés. J'ai déjà remarqué que trop de plaisirs corporels suraient un vrai mal, et la chose ne doit pas être autrement ; il importe trop que l'esprit soit libre. Lactance (Divin. Jnslit., lib. m, cap. 18) avait dit que les hommes sont si délicats, qu'ils se plaignent du moindre mal, comme s'il absorbait tous les biens dont ils ont joui. Bayle dit là-dessus qu'il suffit que les hommes soient de ce sentiment pour juger qu'ils sont mal, puisque c'est le sentiment qui fait la mesure du bien et du mal. Mais je réponds que le présent sentiment n'est rien moins que la véritable mesure un
PENSÉES DE LE1BN1TZ SUR LA RliLlGION ET LA MORALE.
bien et du mal passé et futur. Je lui accorde qu'on est mal pendant qu'on fait ces réflexions chagrines; mais cela n'empêche point qu'on n'ait été bien auparavant, et que tout compté' et tout rabattu, le bien ne surpasse le mal.
Je ne m'étonne pas que les païens, peu contents de leurs dieux, se soient plaints de Prométhée et d'Epiméthée, de ce qu'ils avaient forgé un aussi faible animal que l'homme, et qu'ils aient applaudi à la fable du vieux Silène, nourricier de Bacchus, qui fut pris par le roi Midas, et pour prix de sa délivrance lui enseigna cette prétendue belle sentence : Que le premier et le plus grand des biens était de ne point naître; et le second, de sortir promptement de cette vie. (Cic, Tuscul., lib. i.) Platon a cru que les aines avaient été dans'un état plus heureux ; et plusieurs dos anciens, et Cicéron entre autres dans sa Consolation (au rapport de Laclance), ont cru que pour leurs péchés elles ont été confinées dans les corps, comme dans une prison. Ils rendaient par là une raison de nos maux, et confirmaient leurs préjugés contre la vie humaine : il n'y a point de belle prison. Mais outre que, même, selon ces mêmes païens, les maux de celte vie seraient contre-balancés et surpassés par les biens des vies passées et futures; j'ose dire qu'en examinant les choses sans prévention, nous trouverons que l'un portant l'autre, la vie humaine est passable ordinairement; et y joignant les uiotifs de la religion, nous serons contents de l'ordre que Dieu y a mis.... Mais, quand même il serait échu plus de mal que de bien au genre humain, il suffit par rapport à Dieu qu'il y ait incomparablement plus de bien que de mal dans l'univers.
DIALOGUE DE LAURENT VALLA, SUK LE LIBRE ARBITRE ET LA PROVIDENCE, ABRÉGÉ ET CON- TINUÉ PAR LEIBNITZ.
(Théodicée, l. II , § 405, p. 398.)
Le dialogue de Valla et ses livres sur la volupté et le vrai bien, font assez voir qu'il n'était pas moins philosophe qu'humaniste. Ces quatre livres étaient opposés aux quatre livres de la Consolation de Boëce et le dialogue au cinquième. Un certain Antoine Glarea, Espagnol, lui demanda un éclaircissement sur la difficulté du libre arbitre, aussi peu connu qu'il est digne de l'être, d'où dépend la justice et l'injustice, le châtiment et la récompense dans cette vie et dans la vie future. Laurent Valla lui répond qu'il faut se consoler d'une ignorance qui nous est commune avec tout le monde, comme l'on se console de n'avoir point les ailes des oiseaux.
Antoine. Je sais que vous me pouvez donner ces ailes, comme un autre Dédale, pour sortir de la prison de l'ignorance, et pour m'élever jusqu'à la région de la vérité, qui est la patrie des âmes. Les livres que j'ai vus ne m'ont point satisfaits, pas même
le célèbre Boëce, qui a l'approbation générale. Je ne sais s'il a bien compris lui-même ce qu'il dit de l'entendement de Dieu, et de l'éternité supérieure au temps. Et je vous demande votre sentiment sur sa manière d'accorder la prescience avec la liberté.
Laurent. J'appréhende de choquer bien des gens, en réfutant ce grand homme : je veux pourtant préférer à cette crainte l'égard que j'ai aux prières d'un ami, pourvu que vous me promettiez....
Ant. Quoi ?
Laur. C'est que lorsque vous aurez dîné chez moi, vous ne demanderez point que je vous donne à souper; c'est-à-dire je désire que vous soyez content de la solution de la question que vous m'avez faite, sans m'en proposer une autre.
Ant. Je vous le promets. Voici le point de la difficulté : Si Dieu a prévu la trahison de Judas, il était nécessaire qu'il trahît, il était impossible qu'il ne trahît pas. 11 n'y a point d'obligation à l'impossible. Il ne péchait donc pas; il ne méritait point d'être puni. Cela détruit la justice et la religion, avec la crainte de Dieu.
Laur. Dieu a prévu le péché; mais il n'a point forcé l'homme à le commettre ; le péché est volontaire.
Ant. Cette volonté était nécessaire, puisqu'elle était prévue.
Laur. Si ma science ne fait pas que les choses passées ou présentes existent, ma prescience ne fera pas non plus exister les futures.
Ant. Cette comparaison est trompeuse :
le présent ni le passé ne sauraient être changés, ils sont déjà nécessaires; mais le futur, muable en soi, devient fixe et nécessaire par la prescience. Feignons qu'un dieu du paganisme se vante de savoir l'avenir; je lui demanderai s'il sait quel pied je mettrai devant, puis je ferai le contraire de ce qu'il aura prédit.
Laur. Ce dieu sait ce que vous voudrez faire.
Ant. Comment le sait-il, puisque je ferai le contraire de ce qu'il dit, et je suppose qu'il dira ce qu'il pense.
Laur. Votre fiction est fausse : Dieu ne vous répondra pas, ou bien s'il vous répondait, la vénération que vous auriez pour lui, vous ferait hâter de faire ce qu'il aurait dit ; sa prédiction vous serait un ordre. Mais nous avons changé de question. 11 ne s'agit point de ce que Dieu prédira, mais de ce qu'il prévoit. Revenons donc à la prescience, et distinguons entre le nécessaire et le certain. Il n'est pas impossible que ce qui est prévu, n'arrive pas: mais il est infaillib.e qu'il arrivera. Je puis devenir soldat ou prêtre, mais je ne le deviendrai pas.
Ant. C'est ici que je vous tiens. La rè^le des philosophes veut que tout ce qui est possible peut être considéré comme existant. Mais si ce que vous dites être possible, c'està-dire un événement différent de ce qui a été prévu, arrivait actuellement, Dieu se serait trompé.
Laur. Les règles des philosophes ne sont point des oracles pour moi. Celle-ci particulièrement n'est point exacte. Les deux contradictoires sont souvent possibles toutes deux : est-ce qu'elles peuvent aussi exister toutes deux? Mais, pour vous donner plus d'éclaircissement, feignons cpue Sextus Tarquinius venant à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon, ait pour réponse :
E.rsut inopsque cadcs irata ptdsus ab urbe. Pauvre et banni de la patrie, On te verra perdre la vie.
Le jeune homme s'en plaindra. Je vous ai apporté un présent royal, ô Apollon, et vous m'annoncez un sort si malheureux! Apollon lui dira : Votre présent m'est agréable, et je fais ce que vous me demandez, je vous dis ce qui arrivera. Je sais l'avenir, mais je ne le fais pas. Allez vous plaindre à Jupiter et aux Parques. Sextus serait ridicule, s'il continuait après cela de se plaindre d'Apollon; n'est-il pas vrai?
Ant. Il dira : Je vous remercie, ô saint Apollon! de m 'avoir découvert la vérité. Mais d'où vient que Jupiter est si cruel à mon égard, qu'il prépare un destin si dur à un homme innocent, à un adorateur religieux des dieux?
Lair. Vous, innocent! dira Apollon. Sachez que vous serez superbe, que vous commettrez des adultères, que vous serez traître à la patrie. Sextus pourrait-il répliquer : c'est vous qui en êtes la cause, ô Apollon ! vous me forcez de le faire, en le prévoyant.
Ant. J'avoue, qu'il aurait perdu le sens, s'il faisait cette réplique.
Laur. Donc le traître Judas ne peut point se plaindre non plus de la prescience de Dieu. Et voilà la solution de la question.
Ant. Vous m'avez satisfait au delà de ce que j'espérais; vous m'avez fait ce que Boëce n'a pu faire : je vous en serai obligé toute ma vie.
Laur. Cependant poursuivons encore tin peu notre historiette. Sextus dira : Non, Apollon, je ne veux point laire ce que vous dites.
Ant. Comment! dira le dieu, je serais donc un menteur? Je vous le répète encore, tous ferez tout ce que je viens de dire.
Laur. Sextus prierait peut-être les dieux de changer les destins, de lui donner un meilleur cœur.
Ant. On lui répondrait :
Desine fala Deum flecti sperare precando.
Il ne saurait faire mentir la prescience divine. Mais que dira donc Sextus? N'éclaterat-il pas en plaintes contre les dieux? Ne dira-t-il pas : Comment? je ne suis donc point libre? Il n'est pas dans mon pouvoir de suivre la vertu?
Laur. Apollon lui dira peut-être : Sachez, mon pauvre Sextus, que les dieux font chacun tel qu'il est. Jupiter a fait le loup ravissant, le lièvre timide, l'âne sot, le lion courageux; il vous a donné une âme méchante et incorrigible; vous agirez conformément à
votre naturel, et Jupiter vous traitera comme vos actions le mériteront ; il en a juré par le Styx.
Ant. Je vous avoue qu'il me semble qu Apollon, en s'excusant, accuse Jupiter plus qu'il n'accuse Sextus; et Sextus lui répondrait : Jupiter condamne donc en moi son propre crime, et c'est lui qui est le seul coupable, il me pouvait faire tout autre; mais fait comme je suis, je dois agir comme il a voulu. Pourquoi donc me punit-il? Pouvais-je résister à sa volonté?
Laur. Je vous avoue que je me trouve arrêté ici, aussi bien que vous. J'ai fait venir les dieux sur le théâtre, Apollon et Jupiter, pour vous faire distinguer la prescience et la Providence divine. J'ai fait voir qu'Apollon, que la prescience ne nuisent point à la liberté; mais je ne saurais vous satisfaire sur les décrets ne la volonté de Jupiter, c'est-àdire sur les ordres de la Providence.
Ant. Vous m'avez tiré d'un abîme, et vous me replongez dans un autre abîme plus grand.
Laur. Souvenez-vous de notre contrat. Je vous ai fait dîner, et vous me demandez de vous donner aussi à souper.
Ant. Je vois maintenant votre finesse; vous m'avez attrapé; ce n'est pas un contrat de bonne foi.
Laur. Que voulez-vous que je fasse? Je vous ai donné du vin et des viandes de mon cru, que mon petit bien peut fournir : pour le nectar et l'ambroisie, vous les demanderez aux dieux. Cette divine nourriture ne se trouve point parmi les hommes. Ecoutez saint Paul, ce vaisseau d'élection qui a été ravi jusqu'au troisième ciel, qui y a entendu des paroles inexprimables : il vous répondra par la comparaison du potier, par l'incompréhensibililé des voies de Dieu, par l'admiration de la profondeur de sa sagesse. Cependant il est bon de remarquer qu'on ne demande pas pourquoi Dieu prévoit la chose, car cela s'entend; c'est parce qu'elle sera. Mais on demande pourquoi il en ordonne ainsi, pourquoi il endurcit un tel, pourquoi il a pitié d'un autre. Nous ne connaissons pas les raisons qu'il peut en avoir; mais c'est assez qu'il soit très-bon et trèssage, pour nous faire juger qu'elles sont bonnes. Et comme il est juste aussi, il s'ensuit que ses décrets et ses opérations ne détruisent point notre liberté. Quelques-uns y ont cherché quelque raison. Us ont dit que nous sommes faits d'une masse corrompue et impure, de boue. Mais Adam, mais les anges étaient faits d'argent et d'or, et ils n'ont pas laissé de pécher. On est encore endurci quelquefois, après la régénération. II faut donc chercher une autre cause du mal, et je doute que les anges mêmes la sachent. Ils ne laissent pas d'être heureux et de louer Dieu. Boëce a plus écouté la réponse de la philosophie que celle de saint Paul ; c'est ce qui l'a fait échouer. Croyons à Jésus-Christ, il est la vertu et la sagesse de Dieu; il nous apprend que Dieu veut le salut de tous, qu'il ne veut l'Oint la mort du pécheur. Fions-
nous à la miséricorde divine, et ne nous en rendons pas incapables par notre vanité et par notre malice.
Ce dialogue de Vralla est beau, quoiqu'il y ait quelque chose à redire par-ci par-là"; mais le principal défaut y est, qu'il coupe le nœud et qu'il semble condamner la Providence sous le nom de Jupiter, qu'il fait presque auteur du péché. Poussons donc plus avant la petite fable.
Sextus, quittant Apollon et Delphes, va trouver Jupiter à Dodone. Il fait des sacrifices, et puis il étale ses plaintes: Pourquoi m'avez-vous condamné, ô grand Dieu 1 à être méchant, à être malheureux.? Changez mon sort et mon cœur, ou reconnaissez votre tort. Jupiter lui répondit : Si vous voulez renoncer à Rome, les Parques vous fileront d'autres destinées ; vous serez heureux.
Sextus. Pourquoi dois-je renoncera l'espérance d'une couronne? Ne pourrai-je pas être bon roi.
Jupitek. Sextus, je'sais mieux ce qu'il vous faut. Si vous allez à Rome vous êtes perdu.
Sextus ne pouvant se résoudre à un si grand sacrifice, sortit du temple et s'abandonna à son destin. Théodore, le grand sacrificateur, qui avait assisté au dialogue du dieu avec Sextus, adressa ces paroles, à Jupiter : Votre sagesse est adorable, ô grand maître des dieux ! Vous avez convaincu cet homme de son tort; il faut qu'il impute, dès à présent, son malheur à sa mauvaise volonté; il n'a pas le mot à dire. Mais vos fidèles adorateurs sont étonnés; ils souhaiteraient d'admirer votre bonté, aussi bien que votre grandeur : il dépendait de vous de lui donner une autre volonté.
Jupiter. Allez à ma fille Pallas; elle vous apprendra ce que je devais faire.
Théodore lit le voyage d'Athènes : on lui ordonna de coucher dans le temple de la déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte, environnée des rayons d'une majesté éblouissante :
Qualisque videri Cœlicolis el quaula solet.
Elle toucha le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter, et de tout ce qu'elle lui devait montrer. Jupiter qui vous aime, lui dit-elle, vous a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le palais des destinées, dont j'ai la garde : il y a des représentations non-seulement de ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible; et Jupiter en ayant fait la revue, avant le commencement du monde existant, a digéré les possibilités en mondes, et a fait le choix du meilleur de tous. Il vient quelquefois visiter ces lieux pour se donner le plaisir de récapituler les choses, et tle renouveler son propre choix, où il ne peut manquer de se complaire. Je n'ai qu'à parler, et nous allons
voir tout un monde que mon père pouvait produire, où se trouvera représenté'tout ce qu'on en peut demander; et par ce moyen on peut savoir encore ce qui arriverait," si telle.'ou telle possibilité devait exister. Et quand les conditions ne seraient pas assez déterminées, il y aura autant qu'on voudra de tels mondes différents entre eux, qui répondront différemment à la même question, en autant de manières qu'il est possible. Vous avez appris la géométrie, quand vous étiez encore jeune , comme tous les Grecs bien élevés. Vous savez donc que lorsque les conditions d'un point qu'on demande ne le déterminent pas assez, et qu'il y en a une infinité, ils tombent tous dans ce que les géomètres appellent un lieu; et ce lieu au moins ( qui est souvent une ligne ) sera déterminé. Ainsi vous pouvez vous figurer une suite réglée de mondes, qui contiendront tous et seuls le cas dont il sagil, et en varieront les circonstances et les conséquences. Mais, si vous posez un cas qui ne diffère du monde actuel , que dans une seule chose définie et dans ses suites, un certain monde déterminé vous répondra :
Ces mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous en montrerai où se trouvera, non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu ( cela ne se peut ; il porte toujours avec lui ce qu'il sera ), mais des Sextus approchant-., qui auront tout ce que vous connaissez déjà du véritable Sextus; mais non pas tout ce qui est déjà dans lui, sans qu'on s'en aperçoive, ni par conséquent tout ce qui lui arrivera encore. Vous trouverez dans un monde, un Sextus fort heureux et élevé ; dans un autre un Sextus content d'un état médiocre; des Sextus de toute espèce et d'une infinité de façons.
Là-dessus la déesse mena Théodore dans un des appartements : quand ily fut, ce n'était plus un appartement, c'était un monde:
Solemque suum, sua sjdera norat.
Par l'ordre de Pallas, on vit paraître Dodone avec le temple de Jupiter, et Sextus qui en sortait. On l'entendait dire qu'il obéirait au dieu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux mers, semblable à Corinthe. Il y achète un petit jardin; en le cultivant il trouve un trésor; il devient un homme riche, aimé, considéré;, il meurt dans une grande vieillesse, chéri de toute la ville. Théodore vit toute sa vie comme d'un coup d'œil, et comme dans une représentation de théâtre. Il y avait un grand volume d'écritures dans cet appartement; Théodore ne put s'empêcher de demander ce que cela voulait dire. C'est l'histoire de ce monde où nous sommes maintenant en visite, lui dit la déesse ; c'est le livre de ses destinées. Vous avez vu un nombre sur le front de Sextus, cherchez dans ce livre l'endroit qu'il marque. Théodore le chercha et y trouva l'histoire de Sextus plus ample que celle qu'il avait vue en abrégé. Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira, lui dit Pallas, et vous verrez représenté effective-
ment, dans tout son détail, ce que la ligne marque en gros. Il obéit, et il vit paraître toutes les particularités d'une partie de la vie de ce Sextus. On passa dans un autre appartement, et voilà un autre monde, un autre Sextus qui, sortant du temple et résolu d'obéir à Jupiter, va en Thrace. 11 y épouse la fille du roi, qui n'avait point d'autres enfants, et lui succède. Il est adoré de ses sujels. On allait en d'autres chambres, et on voyait toujours de nouvelles scènes.
Les appartements allaient en pyramide ; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide, et qui était le plus beau de tous ; car la pyramide avait un commencement, mais on n'envoyait point la fin ; elle avait une pointe, mais point de base; elle allait croissant à l'infini. C'est (comme la déesse l'expliqua), parce qu'entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne" se serait point déterminé à en créer aucun ; mais il n'y en a aucun qui n'en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui; c'est pourquoi la pyramide descend à l'infini. Théodore, entrant dans cet appartement suprême, se trouva ravi en extase ; il lui fallut le secours de la déesse : une goutte d'une liqueur divine mise sur la langue, le remit. 11 ne se sentait pas de joie. Nous sommes dans ie vrai monde actuel dit la déesse, et vous y êtes à la source du bonheur. Voilà ce que Jupiter vous y prépare, si vous continuez de le servir fidèlement. Voici Sextus tel qu'il est, et tel qu'il sera actuellement. Il sort du temple tout en colère; il méprise le conseil des dieux. Vous le voyez allant à Rome, mettant tout en désordre, violant la femme de son ami. Le voilà chassé avec son père, battu, malheureux. Si Jupiter avait [iris ici un Sextus beureux à Corinthe, ou roi en Thrace, ce ne serait plus ce monde. Et cependant il ne pouvait manquer de choisir ce monde, qui surpasse en perfections tous les autres, qui fait la pointe de la pyramide; autrement Jupiter aurait renoncera sa sagesse; il m'aurait bannie, moi qui suis sa lille. Vous voyez que mon père n'a point fait Sextus méchant ; il l'était de toute éternité; il l'était toujours librement ; il n'a fait que lui accorder l'existence, que sa sagesse ne pouvait refuser au inonde où il est compris : il l'a fait passer de la région des possibles à celle des êtres actuels. Le crime de Sextus sert à de grandes choses; il en naîtra un grand empire, qui donnera de grands exemples. Mais cela n'est rien au prix du total de ce monde, dont vous admirez la beauté, lorsque après un heureux passage de cet état mortel à un autre meilleur, les dieux vous auront rendu capable de le connaître.
Dans ce moment Théodore s'éveille, il rend grâces à la déesse, il rend justice à Jupiter, et pénétré de ce qu'il a vu et entendu, il continue la fonction de grand sacrificateur, avec tout le zèle d'un vrai serviteur
de son dieu, avec toute la joie dont un mortel est capable. Il me semble que cette continuation de la fiction peut éclaircir la difficulté à laquelle Valla n'a point voulu toucher. Si Apollon a bien représenté la science divine de vision ( qui regarde les existences ), j'espère quePallas n'aura pas mal fait le personnage de ce qu'on appelle la science de simple intelligence ( qui regarde tous les possibles ) , où il faut enfin chercher la source des choses.