LES LOIS DE LA NATURE NE SONT NI NÉCESSAIRES, NI PUREMENT ARBITRAIRES
(T. VI, epist. Ad Bourguel, p. 20G.)
Toutes les choses existent en conséquence du choix d'un sage, et doivent ainsi leur origine à la convenance, et non à une brute nécessité de la nature, ni à un pur caprice ou une volonté destituée de toute raison. Cette vérité, qui est de la plus haute importance, se fait sentir particulièrement dans l'origine des lois de la nature, et surtout de celles qui ont lieu dans le mouvement. Quelques cartésiens pensent que toutes les lois de la nature sont purement arbitraires et non fondées sur quelques raisons. Bavle soutient dans quelque endroit celte opinion; d'autres pensent qu'elles peuvent toutes être démontrées et déduites d'une certaine nécessité géométrique : les uns et les autres se trompent. Car ces lois doivent leur naissance à des raisons, non de nécessité, mais de convenance ou d'optimisme. Hobbes, Spinosa, et peut-être aussi quelquefois Descartes, inclinent trop vers le parti de la nécessité; et en méconnaissant lo principe de la convenance ou les causes finales, ils donnent lieu de craindre qu'ils ne reconnaissent point de Dieu, ou qu'ils ne l'envisagent que comme une puissance brute. Mais, d'un autre côté, Poiret, si je ne me trompe, donne dans l'extrémité opposée en attribuant tout au pur arbitre de Dieu, comme si toutes les vérités dépendaient de sa volonté.
Il faut ici tenir un milieu, et distinguer les vérités nécessaires des vérités contingentes. Les vérités nécessaires, telles que les arithmétiques, les géométriques, les logiques sont fondées dans I entendement divin et indépendantes de la volonté ; et telle est encore la nécessité des trois dimensions dans les corps, en sorte qu'il ne peut y en avoir ni plus ni moins : ce que Oayle regardait comme arbitraire, mais que les géomètres croient démontré.
Mais les vérités contingentes ont leur cause dans la volonté; non pas dans une volonté pure, mais dans la volonté dirigée par l'entendement d'après les considérations du plus convenable ou du meilleur; car rien ne doit son existence au pur arbitre de Dieu. Cela ne compatirait pas avec sa sagesse; et cela même n'a pas lieu dans un être quelconque, puisque ceux qui (en agissant) ne sont pas poussés par des raisons, sont mus au moins par des inclinations nu sensibles ou insensibles. Aucune action d'un agent volontaire n'est purement arbitraire, et il y a toujours une raison ou une cause qui l'incline sans le nécessiter.
Quant à l'origine du mal, il n'y a point de doute qu'on ne doive la chercher dans la nature limitée des créatures, et que Dieu cependant permet le mal, parce qu il en tire un plus grand bien : de telle sorte que l'univers qu'il a choisi et qui renferme le mal, soit pourtant le meilleur de tous les univer?
possibles. Nous devons en juger ainsi, d'après les perfections divines, car nous ne pourrions le prouver en considérant chaque chose en particulier, parce qu'une très-petite partie seulement de la suite des choses qui composent l'univers nous est connue, et cette partie seule, qui nous est connue, renfermant une multitude de maux, a été par là même plus propre à exercer notre foi et notre amour pour Dieu, jusqu'à ce qu'enfin à l'état de foi vive succède l'état de la claire vision : ce qui arrivera quand nos âmes seront éievées à un plus haut degré de perfection.