‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 276 sur 454 · LE PREMIER ÊTRE ÉTERNEL NE PEUT ÊTRE LA MATIÈRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER ÊTRE ÉTERNEL NE PEUT ÊTRE LA MATIÈRE

(Essais sur l'entendement humain, p. 405.)

Un être qui pense ne peut être produit par un être qui ne pense pas, tel que la matière. 11 est assez manifeste qu'une partie de la matière est incapable de rien produire par elle-même et de se donner du mouvement. D faut donc, ou que son mouvement soit éternel, ou qu'il soit imprimé par un être plus puissant. Quand ce mouvement serait éternel, il serait toujours incapable de produire de la connaissance. Divisez-la en autant de petites parties qu'il vous plaira, comme pour la spiritualiser; donnez -lui toutes les figures et tous les mouvements que vous voudrez; faites-en un globe, un cube, un prisme, un cylindre, etc., dont les diamètres ne soient que la millionième partie d'un gry, qui est le dixième d'une ligne, qui est le dixième d'un pouce, qui est le dixième d'un pied philosophique, qui est un tiers d'un pendule, dont chaque vibration, dans la latitude de 45 degrés, est égale à une seconde de temps. Celte particule de matière, quelque petite qu'elle soit, n'agira pas autrement sur d'autres corps, d'une grosseur qui lui soit proportionnée, que les corps qui ont un pouce ou un pied de diamètre agissent entre eux. Et l'on pense espérer, avec autant de raison, de produire du sentiment, des pensées et de la connaissance, en joignant ensemble de grosses parties de la matière de certaine figure et de certain mouvement, que par le moyen des plus petites parties de matière qu'il y ait au monde. Ces dernières se heurtent, se poussent et résistent l'une à l'autre, justement comme les grosses; et c'est ce qu'elles peuvent faire. Mais si la matière pouvait tirer de son sein le sentiment, la perception et la connaissance, immédiatement et. sans machine, ou sans le secours des figures et des mouvements, eu ce cas-là ce devrait être une propriété inséparable de la matière et de toutes ses parties, d'en avoir; à quoi l'on pourrait ajouter, qu'encore que l'idée générale et spécifique que nous avons de la matière, nous porte à en parler comme si c'était une chose unique en nombre ; cependant toute la matière n'est pas proprement une chose individuelle, qui existe comme un

être matériel, ou

lOill

un corps singulier que nous connaissons ou que nous pouvons concevoir. De sorte que si la matière était le premier être éternel, pensant, il n'y aurait pas un être unique, éternel, infini et pensant, mais un nombre infini d'êtres éternels, infinis et pensants qui seraient indépendants les uns des autres, dont les forces seraient bornées et les pensées distinctes, et qui par conséquent ne pourraient jamais produire cet ordre, cette harmonie et cette beauté qu'on remarque dans la nature. D'où il s'ensuit nécessairement que le premier être éternel ne peut être la matière.

Tel est le raisonnement de Locke; il est aussi exact que profond.

Je suis parfaitement de son avis, qu'il n'y a point de combinaison et de modification des parties de la matière, quelque petites qu'elles soient, qui poisse produire de ia perception; d'autant que les parties grosses n'en sauraient donner (comme on le reconnaît manifestement), et que tout est proportionnel dans les petites parties, à ce qui peut se passer dans les grandes. C'est encore une importante remarque sur la matière que celle que l'auteur fait ici, qu'on ne la doit point prendre pour une chose unique en nombre, ou (comme j'ai coutume de parler) pour une vraie et parfaite monade ou unité, puisqu'elle n'est qu'un amas d'un nombre infini d'êtres.

Il ne fallait qu'un pas à cet excellent auteur pour parvenir à mon système. Car, eu effet, je donne de la perception à tous ces êtres infinis, dont chacun est comme un animal, doué d'âme (ou de quelque principe actif analogique, qui en fait la vraie unité), avec ce qu'il faut à cet être pour être passif, et doué d'un corps organique. Or ces êtres ont reçu leur nature, tant active que passive (c'est-à-dire ce qu'ils ont d'immatériel et de matériel), d'une cause générale et suprême, parce qu'autrement, comme l'auteur le remarque très-bien, étant indépendants les uns des autres, ils ne pourraient jamais produire cet ordre, cette harmonie, cette beauté qu'on remarque dans la nature. Mais cet argument, qui ne paraît être que d'une certitude morale, est poussée une nécessité tout à fait métaphysique, par la nouvelle espèce d'harmonie que j'ai introduite, qui est Y harmonie préétablie. Car chacune de ces âmes exprimant à sa manière ce qui se passe au dehors, et ne pouvant l'avoir par aucune influence des autres êtres particuliers, ou plutôt devant tirer celte expression du propre fond de sa nature, il faut nécessairement que chacun ait reçu cette nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors) d'une cause universelle, dont ces êtres dépendent tous, et qui fasse que l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avec l'autre; ce qui ne se peut sans une connaissance et une puissance infinies, et par un artifice si grand, par.rapport surtout au consentement spontané de la machine avec les actions de l'âme raisonnable, qu'un illustre auteur qui fit des objec-

tions à rencontre, dans son merveilleux dictionnaire, douta quasi, s'il ne passait pas toute la sagesse possible, en disant que celle de Dieu ne lui paraissait pas trop grande pour un tel effet, et reconnut au moins qu'on n'avait jamais donné un si grand relief aux faibles conceptions que nous pouvons avoir de la perfection divine....

Je reviens h Locke; il a encore raison de demander à ceux qui font Dieu matériel, s'ils croient que chaque partie de la matière pense? En ce cas, il s'ensuivra qu'il y aura autant de Dieu que de particules de la matière. Mais si chaque partie de la matière ne pense point, voilà encore un être pensant composé de parties non pensantes : ce qu'on a déjà réfuté. Que si quelque atome de matière pense seulement, et que les autres parties, quoique également éternelles, ne pensent point, c'est dire gratis, qu'une partie de la matière est infiniment au-dessus de l'autre, et produit les êtres pensants non éternels ; que si l'on veut que l'être pensant éternel et matériel est un certain amas particulier de matière, dont les parties sont non pensantes , on retombe dans ce qui a été réfuté; car les parties de matière ont beau être jointes, elles n'en peuvent acquérir qu'une nouvelle relation locale, qui ne saurait leur communiquer la connaissance. 11 n'importe si cet amas est en repos ou en mouvement; s'il est en repos, ce n'est qu'une niasse sans action, qui n'a point de privilège sur un atome; s'il est en mouvement, ce mouvement qui le distingue des autres parties devant produire la pensée, toutes ces pensées seront accidentelles et limitées, chaque partie à part étant sans pensées et n'ayant rien qui règle ses mouvements. Ainsi il n'y aura ni liberté, ni choix, ni sagesse, non plus que dans la simple matière brute.

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