MISSIONS A LA CHINE
(T. V, Epis,, ad Kortlwlium, p. 325, 325, 328.) Je désirerais bien que les princes qui ai-
ment la religion véritable, s'appliquassent à en procurer la propagation. Sous le règne du roi Guillaume, il s'était formé une sorte de société en Angleterre, qui avait cette propagation pour objet: mais jusqu'à présent elle n a pas eu de grands succès. II conviendrait avant tout de se procurer la connaissance de la langue des peuples auxquels on voudrait annoncer l'Evangile : et dans cette vue, il faudrait gagner quelques individus de ces peuples qui fussent bien instruits de leur langue et de leur littérature, et les envoyer en Europe pour y former de jeunes gens. Il arriverait de là que les nôtres, quand ils auraient pénétré dans les pays lointains, ne perdraient point de temps à apprendre une langue que les personnes d'un certain âge, et qui sont d'ailleurs chargées d'autres affaires, ne peuvent ordinairement apprendre que bien difficilement. J'avais autrefois donné le conseil à des Hollandais qui ont beaucoup de Chinois dans leurs colonies orientales, d'en faire venir quelques-uns en Europe, qui tiendraient des écoles, et apprendraient à des enfants qu'on choisirait, la langue et l'écriture chinoises : ces jeunes gens dans la suite, s'ils étaient de bonnes mœurs, et d'ailleurs suffisamment instruits, seraient très-propres à recevoir dans cette sainte mission : et puisque la moisson ne peut être que très-abondante dans le vaste empire de la Chine, si on y employait de bons ouvriers, je désirerais que les nôtres prissent à cœur cette excellente œuvre, surtout dans l'étal présent des choses où les missions des Jésuites sont en grand danger. Le Pape s'est obstiné à condamner des rites innocents en eux-mêmes, tels que sont les honneurs rendus par les Chinois à Confucius et à leurs ancêtres : qu'arrivera-t-il?ou les Jésuites n'obéiront lias et éluderont des ordres donnés de si loin, ou il est fort à craindre que l'empereur ne les chasse de la Chine. Plût à Dieu que les nôtres voulussent enlrer en part de cette sollicitude 1 je pourrais leur fournir beaucoup de choses dignes d'être envoyées à un aussi sage et aussi grand prince que l'empereur de la Chine... Holstenius pense que la propagation de la foi évangélique, dans cet empire, doit être renvoyée à de meilleurs temps, et qu'il conviendrait mieux de s'occuper présentement de porter l'Evangile dans le Malabar. Je veux bien le croire; ma règle est cependant, quand il s'agit de choses avantageuses et qui sont possibles, de faire l'une et de ne point omettre l'autre, d'autant plus qu'on réussira bien plus facilement avec des philosophes et des hommes capables de méditation, tels que les Chinois, qu'avec les Malabares, peuple plongé dan* une ignorance grossière.
le Livre des trois imposteurs existe-t-il (33) ?
(T. V, Epist. ad Korlholtum, p. 556 et 557; Epist. ad Biertingium, p. 578 ; Remarques sur te tome 1" des Nouvelles, p. 610.)
Vous me dites (il écrit à Kortholt ) que l'infâme Livre des trois imposteurs est couché sur le catalogue des livres de la bibliothèque de Mayer : envoyez-moi promptement, je vous prie, ce catalogue. Cependant je ne crois pas qu'il convint d'acheter fort cher l'ouvrage- qui porterait ce nom. Un homme méchant et médiocrement instruit aurait pu facilement forger un livre de cette espèce. Pour prouver que l'ouvrage en question, dont on parle depuis si longtemps, est véritablement ancien, il faudrait produire de vieux manuscrits. J'ai vu beaucoup de livres écrits dans ce genre d'impiété, et j'ai toujours pensé qu'ils ne valaient guère la peine d'être lus... Je n'en excepte que l'ouvrage de Bodin, qu'il a intitulé: De arcanis sublimium Heptaplomeres... (34-).
On assure que le Livre des trois imposteurs est à Nuremberg, et que Daniel Wulfer, prédicateur de cette ville, l'avait eu autrefois dans sa possession. Mais peu importe au monde savant ou au genre humain qu'un aussi exécrable ouvrage existe caché quelque part... Ce que je sais, c'est que, dans ma jeunesse, j'ai vu fréquemment le ministre Wulfer, et je n'ai jamais entendu dire que cet ouvrage eût été entre ses mains...
Claude Hardi, homme de mérite, dont il est fait mention dans les lettres de Descartes, m'a dit l'avoir vu, ce livre, et que son impression re-semblait à celle des livres que lessociniens faisaient imprimer à Racovie : il m'abien dit l'avoir vu, mais il ne m'a point
dit l'avoir lu. Peut-être que quelque fourbe en a fait imprimer le titre, et le lui a montré attaché à quelque livre, sans le laisser lire dans le livre même...
Au reste, je ne serais point surpris, comme je l'ai déjà insinué, que quelqu'un eût fabriqué un livre qu'il voyait être l'objet de tant de discours et de tant de recherches, et l'eût ensuite jeté dans le public (35).
VAN INI.
(T. V, p. 521, epist. 22, Ad Korlholtum.)
Je n'ai pas encore vu Y Apologie de Vanini : je ne pense pas qu'elle mérite fort d'être lue. Les écrits de ce personnage sont bien peu de chose. Mais un imbécile comme lui, ou, pour mieux dire, un fou, ne méritait pas d'être brûlé : on était seulement en droit de l'enfermer, afin qu'il ne séduisît personne.
PRÉCAUTIONS CONTRE LES MAUVAISES DOCTRI- NES : RÉVOLUTIONS GÉNÉRALES DANS LES MOEURS DONT ON EST MENACÉ.
(Nouveaux essais sur V entendement humain, p. 429.)
On a droit jde prendre des précautions contre les mauvaises doctrines qui ont de l'influence dans les mœurs et dans la pratique de la piété , quoiqu'on ne doive pas les attribuer aux gens sans en avoir de bonnes preuves. Si l'équité veut qu'on épargne les personnes, la piété ordonne de représenter où il appartient le mauvais effet de leurs dogmes quand ils sont nuisibles , comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement sage, bon et
(55) On a prétendu que l'empereur Frédéric Barberousse était l'auteur de ce fameux livre. Leibnitz, qui en parle souvent dans ses lettres, parait croire qu'il n'a jamais existé. Mais ce qu'il n'a l'ait que conjecturer, a été démontré dans la suite par de la Monnoye. (Voy. le t. IV, du Nouveau Menagiana.)
(54) t 11 faut convenir, i dit Leibnitz, c que l'auteur a répandu dans cet ouvrage, ainsi que dans les autres, une assez grande érudition. Je voudrais qu'un savant homme le lit imprimer, mais avec des notes critiques dignes de ['importance du sujet. L'auteur y fait parler un Catholique romain, un luthérien, un calviniste, un Juif, un niahomélai), un déiste et un athée. La scène est à Venise, dans la maison du Catholique. Les interlocuteurs y soutiennent leur sentiment avec assez de modération. On n'y décide rien ; le Catholique revient perpétuellement à son grand épiphouème : L'Eglise t'a décidé. L'auteur élève beaucoup de questions, et en approfondit peu. Peu s'en faut que tout l'avantage ne reste au Juif. Dans cette conférence, le Catholique et le luthérien sont ceux des interlocuteurs qui se défendent plus faiblement. Après le Juif, celui qui plaide le mieux sa cause, si même il ne la plaide pas aussi bien que lui, c'est le sectateur d'une certaine religion purement naturelle, avec qui se trouve parfaitement d'accord un certain Octavius, défenseur de la religion mahométane. i (T. V, p. 542.) v
(55) Pour justifier la conjecture de Leibnitz, nous
croyons devoir faire connaître le trait suivant , qui vraisemblablement a échappé à tous ceux qui ont écrit sur ce sujet.
Il existe un livre imprimé en 1615, sans nom de lieu, ayant pour litre : Le magot genevois. Il est dirigé contre le synode huguenot, tenu à Privas, l'an 1612. On y lit, p. 56, ce qui suit : « Il fallut enfin juger l'affaire de Bansillon, contre lequel le capitaine Gauthier, gouverneur de Peccais, avait écrit au synode des lettres par lesquelles il l'accusait d'avoir affronté, de 4,000 écus, un médecin papiste de Lyon , nommé Richardon, en lui vendant une recette pour la teinture des métaux, laquelle était fausse : Item, de travailler tous les jours à l'alchimie, empoisonnant plusieurs personnes par ses sublimes antimoines et autres drogues vénéneuses : faire même la fausse monnaie, métier qu'il aurait appris d'un médecin, dit Bantaud, lequel il avait retiré en sa maison, nonobstant qu'il fût excommunié pour être convaincu d'arianisme, et avoir fdit un livre abominable, duquel le litre seul faisait dresser les cheveux à la léle, l'ayant intitulé : De tribus orvis impostorikus , Mose , Christo , Mahumede. i
Ce trait nous a été fourni par le célèbre P. le Mercier, abbé de Saint-Léger, bibliothécaire de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, qui l'a consigné à la marge de l'exemplaire des Mémoires de Trévoux que possède cette bibliothèque, en 1757, mois d'octobre, p. 1960.
tournera toujours pour le mieux en général, au bout'du compte ; quoique cela ne doive et ne puisse pas arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises.
juste, et contre cette immortalité des âmes qui les rend susceptibles des effets de sa justice, sans parler d'autres opinions dangereuses par rapport à la morale et à la police. Je sais que d'excellents hommes , et bien intentionnés, soutiennent que ces opinions théoriques ont bien moins d'influence dans la pratique qu'on ne pense ; et je sais aussi qu'il y a des personnes d'un excellent naturel, à qui les opinions ne feront jamais rien faire d'indigne d'elles. D'ailleurs, ceux qui sont venus a ces erreurs par la spéculation ont coutume d'être naturellement plus éloignés des vices dont le commun des hommes est susceptible, outre qu'ils ont soin de la dignité de la secte dont ils sont comme chefs ; et l'on peut dire qu'Epicure et Spinosa, par exemple, ont mené une vie tout à fait exemplaire; mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou leurs imitateurs , qui , se croyant déchargés de l'importune crainte d'une Providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales, et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres; et s'ils sont ambitieux et d'un caractère un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou leur avancement, iKe mettre le feu aux quatre coins de la terre , et j'en ai connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve même que des opinions approchantes, s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres, et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée, et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde des sentiments généreux des anciens Grecs et Romains, qui préféraient l'amour de la patrie et du bien public , et le soin de la postérité, à la fortune et même à la vie. Ces Public spirits , comme les Anglais les appellent, diminuent extrêmement et ne sont plus à la mode , et ils cesseront davantage de l'être quand ils cesseront d'être soutenus par la bonne morale et la vraie religion, que la raison naturelle même nous enseigne. Les meilleurs du caractère opposé qui commence de régner n'ont plus d'autre principe que celui qu'ils appellent de l'honneur. Mais la marque de l'honnête homme et de l'homme d'honneur chez eux, est seulement de ne faire aucune bassesse , comme
ils la prennent On se moque hautement
de l'amour de la patrie ; on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public; et quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la postérité, on répond : Alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes d'éprouver elles-mêmes les maux qu'elles croient réservés à d'autres. Si l'on se corrige encore de cette maladie d'esprit épidémique, dont les mauvais effets commencent à être visibles, ces maux seront peut-être prévenus; mais si elle va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître : car quoi qu'il puisse arriver, t ut
SORT DES ENFANTS QUI MEURENT DANS LE PÉ- CHÉ ORIGINEL , ET DES ADULTES QUI N'ONT POINT CONNU JÉSUS-CHRIST.
(Théodicée , t. I, p. 92.)
Cette disposition de l'âme qui constitue le péché originel dans un homme qui n'a pas été régénéré par le baptême , sullit-elie pour le damner, quand même il ne viendrait jamais au péché actuel, comme il peut arriver et arrive souvent , soit qu'il meure avant l'âge de raison , soit qu'il devienne hébété avant que d'en faire usage ? On soutient que saint Grégoire de Nazianze Je nie (Oral, de bapt.) , mais saint Augustin est pour l'affirmative , et prétend que le péché originel sulfit pour faire mériter les flammes de l'enfer, quoique ce sentiment soit bien dur, pour ne rien dire de plus. Quand je parle ici de la damnation et de l'enfer, j'entends des douleurs, et non pas une simple privation île la félicité suprême ; j'entends pœnam sensus , non damni. Grégoire de Rimini, général des Augustins, avec peu d'autres, a suivi saint Augustin contre l'opinion reçue des écoles de son temps , et pour cela il était appelé le bourreau des enfants, tortor infantium. Les scolastiques, au lieu de les envoyer dans les flammes de l'enfer, leur ont assigné un limbe exprès , où ils ne souffrent point, et ne sont punis que par la privation de la vision biatifique. Les Révélations de sainle Britjitte, comme on les appelle, fort estimées à Rome, sont aussi pour ce dogme. Salmeron et Molina , après AmbroiseCatharin et autres, leur accordent une certaine béatitude naturelle , et le cardinal Sfondrate, homme de savoir et de piété, qui l'approuve, est allé dernièrement jusqu'à préférer en quelque façon leur état, qui est l'état d'une heureuse innocence , à celui d'un pécheur sauvé, comme l'on voit dans son Nodus prœdeslinationis solutus ; mais il paraît que c'est un peu trop. Il est vrai qu'une âme éclairée comme il faut ne voudrait point pécher, quand elle pourrait obtenir par ce moyen tous les plaisirs imaginables ; mais le cas de choisir entre le péché et la véritable béatitude est un cas chimérique ; il vaut mieux obtenir la béatitude, quoique après la pénitence , que d'en être privé pour toujours.
Beaucoup de prélats et de théologiens de France, qui sont bien aises de s'éloigner de Molina et de s'attacher à saint Augustin , semblent pencher vers l'opinion de ce grand docteur, qui condamne aux flammes éternelles les enfants morts dans l'âge d'innocence avant que d'avoir reçu le baptême. C'est ce qui paraît par la lettre que cinq insignes prélats de France écrivirent au Pape Innocent XII contre ce livre posthume du
cardinal Sfondrate, mais dans laquelle ils n'osèrent condamner la doctrine de la peine purement privative des enfants morts sans baptême, la voyant approuvée par le vénérable Thomas ci'Aquin et par d'autres grands hommes. Je ne parle point de ceux qu'on appelle d'un côté jansénistes, et de l'autre côté disciples de saint Augustin : car ils se déclarent entièrement et fortement pour le sentiment de ce Père. Mais il faut avouer que ce sentiment n'a point de fondement suffisant ni dans la raison ni dans l'Ecriture, el qu'il est d'une dureté des plus choquantes. Nicole l'excuse assez mal dans son livre De l'unité de l'Eijlise opposé à Jurieu, quoique Bayle prenne son parti. (Réponse aux questions du provincial, t. III, c. 178.) Nicole se sert de ce prétexte , qu'il y a encore d'autres dogmes dans la religion chrétienne qui paraissent durs. Mais outre que ce n'est pas une conséquence qu'il doit être permis démultiplier des duretés sans preuve, il faut considérer que les autres dogmes que Nicole allègue , qui sont le péché originel et l'éternité des peines, ne sont durs et injustes qu'en apparence , au lieu que la damnation des enfants morts sans péché actuel et sans régénération le serait véritablement, et que ce serait damner en effet des innocents. Et cela me fait croire que le parti qui soutient cette opinion n'aura jamais entièrement le dessus dans l'Eglise romaine même. Les théologiens évangéliques ont coutume de parler avec assez de modération sur ce sujet, et d'abandonner ces âmes au jugement et à la clémence de leur Créateur; et nou* ne savons pas toutes les voies extraordinaires dont Dieu peut se servir pour
éclairer les âmes
Il n'y a guère moins de difficulté sur ceux tjui parviennent à l'âge de discrétion, et se plongent dans le péché, en suivant l'inclination de la nature corrompue, s'ils ne reçoivent point le secours de la grâce nécessaire pour s'arrêter sur le penchant du précipice, ou pour se tirer de l'abîme où ils sont tombés; car il paraît dur de les damner éternellement, pour avoir fait ce qu'ils n'a-, vaient point le pouvoir de s'empêcher de
(35*) Bos=uct, dans une Lettre à M. Brisacier, l. X de la dernière édition desesUEuvres, p. 410, enseigne ce qui suit à l'occasion des nations qui avaient vécu dans l'idulâirie.
c Les témoignages pénéraux que Dieu donne de lui-même et de sa sagesse, pouvaient induiie les hommes à connaître Dieu et à rejeter les idoles avec les grâces communes et générales qui ne manquent à personne. Il n'y a p-is non plus >ujet de douter qu'il n'y ail eu, à l'égard de qurlqucs-uus, des notions spéciales e; efficaces pour profiter de ces lumières générales, et ceux qui en auront profilé, auront pu êt'e menés plus loin par les moyens courus à Dieu. >
Il ajouie plus bas: «Chaque parti nlier pouvait prof ter de ees grâces générales, et il ne laul pou I douter qu'il n'y ait eu un grand nombre de ces croyants dispersés parmi les genlils, dont nous menons de parler ; mais Dieu, qui connaît st-ul la dispos non de ses grâces, avait su et révélé que celles qui devaient entraîner ifii.acement les peuples g<n-
faire. Ceux qui damnent jusqu'aux enfants incapables de discrétion, se soucient encore moins des adultes; el l'on dirait qu'ils se sont endurcis à force de penser voir souffrir les gens. Mais il n'en est pas de même des autres, et je serais assez pour ceux qui accordent à tous les hommes une grâce suffisante à les tirer du mal, pourvu qu'ils aient assez de disposition pour profiter de ce secours, et pour ne point le rejeter volontairement. L'on objecte qu'il y a eu et qu'il y a encore une infinité d'hommes parmi les peuples civilisés et parmi les barbares qui n'ont jamais eu cetle connaissance de Dieu et de Jésus-Christ, dont on a besoin pour être sauvé par les voies ordinaires. Mais sans les excuser par la prétention d'un péché purement philosophique, et sans s'arrêter à une peine de privation , choses qu'il n'y a pas lieu de discuter ici , on peut douter du fait; car que savons-nous s'ils ne reçoivent point de secours ordinaires ou extraordinaires qui nous sont inconnus (35*) ? Cette maxime : Facienti quod in se est, non denegatur gratia necessaria, me paraît d une vérité éternelle. Thomas d'Aquin (quœst. 14, De veritate , art. 11, ad 1), l'archevêque Bradwardin (De causa Dei, init.)et d'autres, ont insinué qu'il se passait là dedans quelque chose que nous ne savons pas , et plusieurs théologiens, fort autorisés dans l'Eglise romaine même , ont enseigné qu'un acte sincère de l'amour de Dieu sur toutes choses suffit pour le salut, lorsque la grâce de Jésus-Christ le fait exciter. Le P. François Xavier répondit aux Japonais que si leurs ancêtres avaient bien usé de leurs lumières naturelles, Dieu leur aurait donné les grâces nécessaires pour être sauvés; et l'évêque de Genève, François de Sales, approuve forl cette réponse. (De l'amour de Dieu, liv. iv, c. 5.)
C'est ce que j'ai remontré autrefois à l'excellent Pélisson, pour lui faire voir que l'Eglise romaine allant plus Join que les protestants, ne damne point ahsolument ceux qui sont hors de sa communion, et même hors du christianisme, en ne le mesurant que par la foi explicite.... (36). Je lui donnai alors à
t ils à sa ronnaissance et 5 son culte, étaient réservées au lemps de la nouvelle allhiiee.
« On n'établit pas par là l'incrédulité comme l'effet d'une espèce de violence, ainsi que le prétend Cotilau. Dieu a révélé qu'il n'y aurait pas d'homme si juste qu'il ne tombal dans quelque péché; est-ce à dire qu'il force les hommes au péché? A Dieu ne plaise! ainsi il aura prédit que les peuples hors de la JuJée ne viendraient à son culle elà sa connaissance que par Jésus-Chri-t : à Dieu ne pi ose qu'on i roie pour cela qu'il les a forcés à l'incrédulité! il n'a fait que prédire l'effet de la distribution qu'il avait prédestinée de ses grâces. >
(56) Leibnilz confond ici l'Eglise romaine avec quelques théologiens de celle même Egli>e. Voici la manière dont la Faculté de théologie de Paris s'explique sur la nécessité de la croynce en Jésus- Chrisl pour le salut, dans" la censure de Bélisaire. Elle est très-remarquable. Apiès avoir dit que nul dans l'antiquité la plus reculée ne fui jamais justifie ni sauvé, sans cioire, au moins d'une loi implicite,
considérer ce qu'un célèbre théologien portugais, nommé Jacques Payva Andradius, envoyé au concile de Trente, en a écrit contre Cheinnice pendant ce même concile. Et maintenant, sans alléguer beaucoup d'autres auteurs, je me contenterai de nommer le P. Frédéric Spee, Jésuite, un des plus excellents hommes de sa Société, qui a aussi été de ce sentiment commun de l'efficace de l'amour de Dieu, comme il paraît par la préface du beau livre qu'il a fait en allemand sur les veitus chrétiennes. Il parle de celte observation comme d'un secret de piété fort important, et s'étend fort distinctement sur la force de l'amour divin, d'effacer le péché sans même l'intervention des sacrements de l'Eglise catholique, pourvu qu'on ne les méprise pas, ce qui ne serait point compatible avec cet amour...
J'ajouterai qu'en supposant qu'aujourd'hui une connaissance de Jésus-Christ, selon la chair, est nécessaire au salut, comme en effet c'est le plus sûr de l'enseigner, l'on pourra dire que Dieu la donnera à tous ceux qui font ce qui dépend humainement d'eux, quand même il faudrait le faire par miracle. Aussi ne pouvons-nous savoir ce qui se passe dans les âmes à l'article de la mort ; et si plusieurs théologiens savants et graves soutiennent que les enfants reçoivent une espèce de foi dans le baptême, quoiqu'ils ne s'en souviennent point depuis quand on les interroge là-dessus, pourquoi prétendraiton que rien de semblable, ou même de plus exprès, ne se pût faire dans les mourants, que nous ne pouvons pas interroger après leur mort? de sorte qu'il y a une infinité de chemins ouverts à Dieu, qui lui donnent moyen de satisfaire à sa justice et à sa bonté; et tout ce qu'on peut objecter, c'est que nous ne savons pas de quelle voie il se sert; ce qui n'estrien moinsqu'une objection valable.
CE QU'IL FAUT PENSEa DU SENTIMENT DU C OR- DINAL SFONDRATE, SUR LA QUESTION PRÉCÉ- DENTE.
(T. V, p. 121, epist. 28, Ad Magliabeckium.)
J'apprends avec plaisir que le cardinal Sfondrate, personnage vraiment distingué par sa science et sa piété, a trouvé un défenseur. Je m'étonne qu'il ait fallu qu'un Capucin et un Capucin bibernois vînt au secours des Bénédictins d'Allemagne et d'Italie. Cet excellent apologiste sera d'autant moins suspect, qu'aucun intérêt d'ordre ou de nation, mais le seul amour de la justice et de la vérité, lui a fait prendre la plume. Nous devons donc rendre grâces au P. Porter, le
en Jésus-Christ et à ses mystères , il ajoute : < que depuis le temps de la promulgation évangélique, jamais personne n'est justifié ni sauvé, si par sa faute ou par sa négligence à s'instruire, il n'a pas la foi explicite en Jésus-Christ, Fils de Dieu , Dieu et homme, et Rédempteur des hommes par sa mort, quelq leloi.explicile qu'ilaild'ailleursen unseul Dieu rémunérateur, avec mie foi implicite en Jésus-Christ; nous n'ignorons pas que beaucoup de théologiens
OEUVRES COMPL. PE M. EmERY. I,
féliciter, et nous féliciter nous-mêmes d'une apologie qui, je pense, sera solide. La capacité, la vertu, et l'illustre famille de ce religieux me sont très-connues ; et quoique l'occasion de le connaître plus particulièrement m'ait manqué, j'en ai toujours fait une estime singulière. Au reste ce qui me parait pouvoir être défendu ou excusé plus facilement dans le cardinal, c'est cequ'ila avancésur l'étal des enfants morts sans le péché actuel et sans le baptême. Carplusieurs théologiens célèbres leur ont déjà accordé une certaine béatitude naturelle; et le bon cardinal ne paraît avoir préféré l'innocence actuelle au royaume des cieux, que par horreur pour le péché, et parce qu'il n'y a personne, si on lui donnait l'option, qui pût licitement choisir le ciel préférablement à l'innocence. J'avoue pourtant que le cardinal ne paraît pas appuyer d'assez bonnes raisons lasupériorité qu'il donne à l'état des enfants sur l'état des bienheureux. Quant à ce qu'il semble avoir eu des doutes sur la nécessité de la foi explicite, je pense que le P. Porter a pu le défendre, ou du moins l'excuser, par l'exemple de plusieurs autres grands théologiensde l'Eglise romaine, et particulièrement de Jacques Payva Andradius, Portugais, qui se distingua beaucoup au concile de Trente, et qui s'est rendu célèbre par ses écrits contre les protestants. Cet auteur a pensé comme le cardinal Sfondrate, et s'en explique fort au long dans un ouvrage qui porte en titre: Explicationes orlhodoxœ de diiersis religionis capitibus. Cet ouvrage fut reçu, dans son temps, avec un si grand applaudissement, que Cliemnice, ainsi qu'il le témoigne lui-même, crut devoir lui opposer son fameux examen du concile de Trent"