‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 319 sur 454 · VERTU DÉSINTÉRESSÉE · texte numérisé non relu

VERTU DÉSINTÉRESSÉE

. (T. V, |>. 40, Jugement sur les Œuvres de Shafstbury.)

La véritable vertu doit être désintéressée, c'est-à-dire, comme je l'interprète, qu'on doit être porté à trouver du plaisir dans l'exercice de la vertu, et du dégoût dans celui du vice ; et cela devrait être le but de l'éducation...

C'est un dicton commun, que , l'intérêt gouverne le monde; mais on a raison de dire que ce sont plutôt les passions. Le duc de Rohan commence son livre politique par cette sentence, que les princes commandent aux peuples, et que l'intérêt commande aux princes. Il serait à souhaiter que cela fût vrai : car, en ce cas, on écouterait mieux la raison. Mais la raison veut aussi que, outre

l'intérêt mercenaire , nous donnions beaucoup à notre satisfaction; elle nous ordonne de tendre à la félicité, qui n'est autre chose que l'état d'une joie durable, et ce qui y va est notre vrai intérêt.

A l'égard de ceux qui rapportent tout à eux-mêmes, et qui semblent opposés à ceux qui aiment leurs amis, leurs parents , leur patrie, leur état , et même les hommes en général, je crois qu'à bien entendre les choses, on peut les concilier, pourvu que les uns et les autres entendent raison. Notre bien est sans doute le principe des motifs; mais nous trouvons très-souvent non-seulement notre utilité, mais même notre plaisir dans le bien d'autrui ; et, dans le dernier cas, c'est proprement ce qu'on doit appeler l'amour désintéressé, comme je l'ai fait voir autrefois, en expliquant les principes de la justice dans la Préface du Code diplomatique du droit des gens. Ainsi souvent la félicité d'autrui fait partie de la nôtre. Et l'on trouvera que la vertu , c'est-à-dire l'habitude d'agir raisonnablement, est ce qui fait le plus qu'on se puisse promettre un plaisir durable.

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