MÉTHODE POUR RÉSISTER AUX PASSIONS
(Nouveaux essais sur l'enieudemeni humain, p. 154.)
L'exécution de notre désir est suspendue ou arrêtée, lorsque ce désir n'est pas assez fort pour nous émouvoir et pour surmonter la peine ou l'incommodité qu'il y a de le satisfaire : et cette peine ne consiste quelquefois que dans une paresse ou lassitude insensible qui rebute sans qu'on y prenne garde, et qui est plus grande en dés personnes élevées dans la mollesse, ou dont le tempérament est flegmatique, et en celles qui sont rebutées par l'âge ou parles mauvais succès. Mais lorsque le désir est assez fort en lui-même pour émouvoir, si rien ne
l'empêche, il peut être arrêté par des inclinations contraires, soit qu'elles consistent dans un simple penchant, qui est comme l'élément ou le commencement du désir, soit qu'elles aillent jusqu'au désir même. Cependant comme ces inclinations, ces penchants et ces désirs contraires se doivent trouver déjà dans l'âme, elle ne les a pas en son pouvoir, et par conséquent elle ne pourrait pas résister d'une manière libre et volontaire, i ù la raison puisse avoir part, si elle n'avait encore un autre moyen, qui est celui de détourner l'esprit ailleurs. Mais comment s'aviser de le faire au besoin? car c'est là le point, surtout quand on est occupé d'une forte passion. Il faut donc que l'esprit soit préparé par avance et se trouve déjà en train d'aller de pensée en pensée, pourne se pas trop arrêter dans un pas glissant et dangereux. Il est bon pour cela de s'accoutumer généralement à ne penser que comme en pass.int, à certaines choses, pour se mieux conserver la liberté d'esprit. Mais le meilleur est de s'accoutumera procéder méthodiquement et à s'attacher à un train de pensées dont la raison et non le hasard, c'est-à-dire les impressions insensibles et casuelles, fassent la liaison. Et pour cela, il est bon de s'accoutumer à se recueillir de temps en temps, et à s'élever au-dessus du tumulte présent des impressions, à sortir pour ainsi dire de la place où l'on est, et à se dire : Die cur hic? respicc finein : « Où en sommes-nous? venons au fait. » Les hommes auraient bien souvent besoin de quelqu'un, établi en titre d'ollice, comme en avait Philippe, père d'Alexandre le Grand, qui les interrompît et les rappelât à leur devoir. Mais, au défaut d'un tel officier, il est bon que nous soyons stilés à nous rendre cet office nous-mêmes. Or étant une fois en état d'arrêter l'effet de nos désirs et de nos passions, c'est-à-dire de suspendre l'action, nous pouvons trouver les moyens de les combattre, soit par des désirs ou des inclinations contraires, soit par diversion, c'est à-dire, par des occupations d'une autre nature. C'est par ces méthodes et par ces artifices que nous devenons comme maîtres de nous-mêmes, et que nous pourrons nous faire penser, et faire, avec le temps, ce que nous voudrions vouloir et ce que la raison ordonne.
l'homme maître chez lui.
(Théodicée, I. II, p. 505, § 326.)
La prévalence des inclinations n'empêche point que l'homme ne soit le maître chez lui, pourvu qu'il sache user de son pouvoir. Son empire est celui delà raison : il n'a qu'à se préparer de bonne heure pour s'opposer aux passions, et il sera capable d'arrêter l'impétuosité des plus furieuses. Supposons qu'Auguste, prêt à donner des ordres pour faire mourir Fabius Maximus, se serve à son ordinaire du conseil qu'un philosophe lui avait donné, de réciter l'alpha-
bet grec, avant que de rien faire dans le mouvement de sa colère : cette réflexion sera capable de sauver la vie de Fabius et la gloire d'Auguste. Mais sans quelque réflexion heureuse, dont on est redevable quelquefois à une bonté divine toute particulière, ou sans quelque adresse acquise par avance, comme celle d'Auguste, propre à nous faire faire les réflexions convenables en temps et lieu, la passion remportera sur la raison. Le cocher est le maître des chevaux, s'il les gouverne comme il doit et comme il- peut : mais il va des occasions où il se néglige, et alors il faudra, pour un temps, abandonner les rênes.
Fertur equis aurigse, nec audit currus habenas.
(Virgil., Géorgie, lib. i, vers. 514.)
Il faut avouer qu'il y a toujours assez de pouvoir en nous sur notre volonté, mais on ne s'avise pas toujours de l'employer. Cela fait voir, comme nous l'avons remarqué plus d'une lois, que le pouvoir de l'âme sur ses inclinations, est une puissance qui ne peut être exercée que d'une manière indirecte, à peu près comme Bellarmin voulait que les Papes eussent droit sur le temporel des rois.
A la vérité, les actious externes qui ne surpassent point nos forces, dépendent absolument de notre volonté ; mais nos volitions ne dépendent de la volonté que par certains détours adroits, qui nous donnent rnovn de suspendre nos résolutions ou de les'changer. Sous sommes les maîtres chez nous, non pas comme Dieu l'est dans le monde, qui n'a qu'à parler, mais comme un prince sage l'est dans ses Etats, ou comme un bon père de famille l'est dans son domestique.