INQUIÉTUDE ESSENTIELLE A NOTRE BONHEUR. RÈGLE DE CONDUITE
(Soliveaux essais sur l'entendement humain, p. 147.)
C'est dans des perceptions insensibles, dans de petites impulsions pour se délivrer continuellement des petits empêchements, que consiste véritablement cette inquiétude qu'on sent sans la connaître, qui nous fait agir dans les passions, aussi bien que lorsque nous paraissons les plus tranquilles : car nous ne sommes jamais sans quelque action et quelque mouvement, qui ne vient que de ce que la nature travaille toujours à se mettre mieux à son aise. Ht c'est ce qui nous détermine aussi avant toute consul ta ti on, dans les cas qui nous paraissent les plus indifférents; parce que nous ne sommes jamais parfaitement en balance, et ne saurions être mi-partis exactement entre deux cas. Or si ces éléments de la douleur (qui dégénèrent quelquefois en douleur ou déplaisir véritable, lorsqu'ils croissent trop), étaient île vraies douleurs, nous serions toujours misérables, en poursuivant le bien que nous cherchons avec inquiétude et ardeur. Mais c'est tout le contraire ; et comme j'ai dit ailleurs, l'amas de ces petits succès continuels de la nature qui se met de plus en plus à son aise, en tendant au bien et en jouissant de son image, ou diminuant le sentiment de la douleur, est déjà un plaisir considérable, et va ut sou vent mieux que la jouissance même du bien; et bien loin qu'on doive regarder cette inquiétude comme une chose incompatible avec la félicité, je trouve que l'inquiétude est essentielle à la félicité des créatures, laquelle ne consiste jamais dans une parfaite possession, qui les rendrait insensibles et comme stupides, mais dans un progrès continuel et non interrompu à de plus grands biens, qui ne peut manquer d'être accompagné d'un désir, ou du moins d'une inquiétude continuelle, mais lelie que je viens d'expliquer, qui ne va pas jusqu'à incommoder, et qui se borne à ces éléments ou rudiments de la douleur, inaperceplibles à part, lesquels ne laissent pas d'être suffisants pour servir d'aiguillon, el pour exciter la volonté, comme fait l'appétit dans un homme qui se porte bien, lorsqu'il ne va pas jusqu'à cette incommodité qui nous rend impatients, et nous tourmente par un trop grand attachement à l'idée de ce qui nous manque.
Ces appétitions, petites ou grandes, sont co qui s'appelle dans les écoles motus primo primi, et ce sont véritablement les premiers pas que la nature nous fait faire, non pas tant vers le bonheur que vers la joie, car on n'y regarde que le présent : mais l'expérience et la raison apprennent à régler ces appétitions et à les modérer, pour qu'elles puissent conduire au bonheur; j'en ai déjà dit quelque chose. Les appétitions sont comme la tendance de la pierre qui va le plus droit, mais non pas toujours le meilleur chemin vers le centre de la terre, ne pouvant pas prévoir qu'elle rencontrera des rochers où elle se brisera ; au lieu qu'elle se serait approchée davantage de son but, si elle avait eu l'esprit et le moyen de s'en détourner. C'est ainsi qu'en allant droit vers le présent plaisir, nous tombons quelquefois dans le précipice de la misère. C'est pourquoi la raison y oppose les images des plus grands biens ou maux à venir, et une ferme résolution, une habitude de penser avant que de faire, et puis de suivre ce qui aura été reconnu le meilleur, lors même que les raisons sensibles de nos conclusions ne nous seront plus présentes dans l'esprit et ne consisteront presque plus qu'en images faibles, ou même dans les pensées sourdes que donnent les mots ou signes destitués d'une explication actuelle ; de sorte que tout consiste dans le Pensez-y -bien et dans le Mémento : le premier pour se faire des lois, et le second pour les suivre, lors même qu'on ne pense pas à la raison qui les a fait naître. 11 est pourtant bon d'y penser le plus qu'il se peut, pour avoir l'âme remplie d'une joie raisonnable, et d'un plaisir accompagné de lumière.
CAUSE DE LA NÉGLIGENCE DES BIENS DE l'aCJ- TRE VIE, ET FORCE DE LA VERTU.
(Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 149.)
11 y a des gens à qui on représente les joies indicibles du paradis par de vives peintures, qu'ils reconnaissent possibles et probables, et qui cependant se contenteraient volontiers de la félicité dont ils jouissent dans ce monde. Cela vient en partie de ce que les hommes bien souvent ne sont guère persuadés; et quoi qu ils disent, une incrédulité occulte règne dans le fond de leur âme : car ils n'ont jamais compris les bonnes raisons qui vérifient cette immortalité des âmes, digne de la justice de Dieu, qui est le fondement de la vraie religion ; ou bien ils ne se souviennent plus de les avoir comprises, et il faut pourtant l'un ou l'autre pour être persuadé, l'eu de gens conçoivent même que la vie future, telle que la vraie religion et même la vraie raison l'enseignent, soit possible, bien loin d'en concevoir la probabilité, pour ne pas dire la certitude. Tout ce qu'ils en pensent n'est que psittacisme ou des images grossières et vaines à la mahométane, où eux-mêmes voient peu d'apparence : car il s'en faut beaucoup qu'ils en soient touchés comme
PENSEES DE LEiBNITZ SUR
l'étaient, à ce qu'on dit, les soldats du prince des assassins , seigneur de la montagne, qu'on transportait, quand ils étaient endormis profondément, dans un lieu plein de délices, où, se croyant dans le paradis de Mahomet, ils étaient induis par des anges ou saints contrefaits, d'opinions telles que leur souhaitait ce prince ; et d'où, après avoir été assoupis de nouveau, ils étaient rapportés au lieu où on les avait pris : ce qui les enhardissait après à tout entreprendre, jusque sur les vies des princes ennemis de leur seigneur...
C'était peut-être par un grand zèle pour sa religion, que ce prince des assassins voulait donner aux gens une idée avantageuse du paradis, qui en accompagnât toujours la pensée et l'empêchât d'être sour.ie, sans prétendre pour cela qu'ils dussent croire qu'ils avaient été dans le paradis même. Mais supposé qu'il l'eût prétendu, il nefaudrait point s'étonner que ces fraudes pieuses eussent fait plus d'effet que la vérité mai ménagée. Cependant rien ne serait plus fort que la vérité, si on s'attachait à la bien connaître et à la faire valoir; et il y aurait moyen sans doute d'y porter fortement les hommes. Quand je considère combien peut l'ambition ou l'avarice dans tous ceux qui se mettent une fois dans ce train de vie, presque destitué d'attraits sensibles et présents, je ne désespère de rien, et je liens que la vertu ferait inliniment plus d'effet, accompagnée comme elle est de tant de solides biens, si quelque heureuse révolution du genre humain la mettait un jour en vogue et comme à la mode. Il est très-assuré qu'on pourrait accoutumer les jeunes gens à faire leur plus grand plaisir de l'exercice de la vertu ; et même les hommes faits pourraient se faire des lois et une habitude de les suivre, qui les y porterait aussi fortement et avec autant d'inquiétude, s'ils en étaient détournés, qu'un ivrogne en pourrait sentir lorsqu'il est empêché d'aller au cabaret. Je suis bien aise d'ajouter ces considérations sur la possibilité et même sur la facilité des remèdes à nos maux, pour ne pas contribuer à décourager les hommes de la poursuite des vrais biens, par la seule exposition de nos faiblesses.