MORALE DES SAUVAGES DU CANADA
(T. V, p. 562, Epist. ad Bierlingium.)
Je sais, à n'en pouvoir douter, que les sauvages du Canada vivent ensemble et en paix, quoiqu'il n'y ait parmi eux aucune espèce de magistrat. On ne voit jamais, ou presque jamais, dans cette partie du monde, de querelles, de haines et de guerres, sinon entre hommes de différentes nations et de différentes langues. J'oserais presque appeler cela un miracle politique, inconnu à Aristote, et que Hobbes n'a point remarqué. Les enfants mêmes, jouant ensemble, en viennent rarement aux altercations; et lorsqu'ils commencent à s'échauffer un peu trop, ils sont aussitôt retenus par leurs camarades. Ces peuples ont une horreur naturelle de l'inceste ; aussi la chastelé, dans les familles, est admirable : et un frère n'oserait prononcer, en présence de sa sœur, une parole un peu trop libre. Au reste, qu'on ne s'imagine point que la paix dans laquelle ils vivent soit l'effet d'un caractère lent et insensible : car rien n'égale leur activité contre l'ennemi; et Je sentiment d'honneur est, chez eux, au dernier degré de vivacité; ainsi que le témoigne l'ardeur qu'ils montrent pour la vengeance, et la constance avec laquelle ils meurent au milieu des tourments. Si ces peuples pouvaient, à de si grandes qualités naturelles, joindre un jour nos arts et nos connaissances, nous ne serions, auprès d'eux, que des avortons.