CLERGÉ, PAPE, RELIGIEUX
Autorité des ecclésiastiques.
(T. VI, p. 277, Treizième lettre à M. Thomas Burnet.)
Quand il s'agit des droits de l'Eglise chrétienne, je préfère les livres d'érudition aux livres de raisonnements d'autrui là-dessus. Selon le droit divin naturel, les ecclésiastiques sont comme les médecins : >ls sont conseillers, mais ils ne sont point juges. Selon le droit divin révélé, ils sont quelque chose de plus. Le reste dépend des peuples, et par conséquent du fait, de l'histoire, de l'érudition.
Origine de l'autorité du clergé.
(T. V, p. Ii3, Annolattnncutœ subitimcce, ad Tolandi librum.)
Les erreurs et les abus qui se sont glissés dans l'Eglise, ne doivent pas tant être attribués à l'ambition du clergé qu'au malheur des temps : et il est même constant que la puissance des évoques n'est montée peu à peu à un trop grand degré qu'à la faveur des circonstances et par le concours du hasard, comme il arrive toujours en semblable cas. Il y a plus : c'est que dans des siècles où les seuls ecclésiastiques cultivaient les lettres, et où tous les autres hommes libres faisaient profession des armes, il était convenable que le gouvernement militaire fût tempéré par l'autorité des sages, c'est-à-dire des ecclésiastiques.
Abus et avantages de l'autorité ecclésiastique.
(T. IV, part, m, Dùserlalio prima de actorum publkorum usu, p. 299.)
Nous avons jugé à propos d'insérer dans notre Code du droit des gens, quelques pièces concernant le Pape et les conciles : parce que leur juridiction était autrefois tellement reconnue de tout le monde , que ceux même qui déclinaient le jugement du Pape, en appelaient cependant au concile. Et il faut convenir que la vigilance des Papes,
pour l'observation des canons et le maintien de la discipline ecclésiastique, a produit de temps en temps de très-bons effets, et qu'en agissant à temps et à contre-temps auprès des rois, soit par la voie des remontrances que l'autorité de leur charge les mettait en droit de faire, soit par la crainte des censures ecclésiastiques, ils arrêtaient beaucoup de désordres. Rien alors n'était plus commun que de voir les rois, dans leurs traités, se soumettre à la censure et à la correction des Papes, comme dans le traité de Bretijini, en 13G0, et dans le traité d'Etaples, en 1492. Mais comme les choses humaines, sans en excepter les meilleures, sont sujettes à dégénérer, les Papes commencèrent à porter trop haut leurs prétentions et à user de leur autorité avec trop peu de discrétion. Innocent III défendit à Philippe Auguste de faire la guerre au roi d'Angleterre; et quand ce prince allégua le jugement rendu par les pairs contre le roi d'Angleterre, son vassal, le Pape répondit qu'il ne prétendait pas connaître du fief, mais du péché. Or qui ne voit que sous ce prétexte, il aurait soumis à sa révision toutes les sentences de tous les juges? Je ne parlerai point du denier Saint- Pierre, en Angleterre, de l'île Mona donnée en fief à l'Eglise romaine par le roi Renaud, du royaume de Sicile , de la succession de la princesse Mathilde, démembrée de l'empire. Les prétentions du Pape en étaient venues au point qu'il soutenait que l'exercice de tous les droits de l'empire lui appartenait pendant la vacance. C'est sur ce fondement qu'il nomma vicaire de l'empire, en Italie, Charles d'Anjou, roi de Sicile, et qu'il crut pouvoir confirmer à la place de l'empereur, ce que la reine Jeanne, dans l'adoption de Louis d'Anjou, avait réglé sur la succession du comté de Provence, qui reconnaissait encore l'empire. Les oflieiaux mêmes des évêques et les autres juges ecclésiastiques, ainsi que nous l'apprenons par les plaintes de Philippe de Valois et des barons de France, rappelaient à leur tribunal , nonseulement les causes où il s'agissait de parjure et de mariage, mais encore sous le prétexte général du péché, ils s'immisçaient de juger des affaires purement pécuniaires et débattues entre les laïques : et ils étaient tellement entêtés de leur prétendu droit sur cet article, qu'ils soutenaient qu'en le renversant on renversait tous les droits de l'Eglise... Or qu'est-il arrivé de toutes les entreprises du clergé? C'est que ceux qui s'arrogeaient des droits qui ne leur appartenaient pas, ont perdu ceux mêmes qui leur étaient légitimement acquis, et qu'il aurait été de l'intérêt de la chrétienté qu'ils conservassent toujours.
La primauté du Pape.
(T. V, p. 228, epist. 8, Ad Fabricium.)
Puisque Dieu est le Dieu de l'ordre, et que le corps de l'Eglise une, catholique et apostolique, sous un gouvernement qui soit un et avec une hiérarchie qni. comprenne
ŒUVRES COMPLETES DE M. EMEflY.
tous les membres, est de droit divin; il s'ensuit qu'il y a aussi de droit divin dans le même corps un souverain magistrat spirituel, se contenant dans de justes bornes, pourvu d'une puissance directorale et de la faculté de faire tout ce qui est nécessaire pour remplir sa charge par rapport au salut de l'Eglise: quoique ce ne soit que par des considérations humaines (63) que le sié^e el le lieu de cette puissance oni été établis h Rome, métropole du monde chrétien....
Effectivement il est de plein droit qu'il y ait dans toute république , et par conséquent dans l'Eglise chrétienne, un souverain magistrat, soit que toute son autorité réside dans une seule personne, soit qu'elle soit partagée entre plusieurs. Et, dans ce dernier cas même, il est naturel qu'un des membres du collège, ait le droit de directeur, ou, ce qui revient au même, de souverain magistrat, quoique avec une autorité limitée.
Infaillibilité du Pape.
(T. V, p. 250, episl. ôi, Ad Fabricium.)
J'avoue que la réunion des protestants à l'Eglise romaine est fort difficile : mais je n'oserais pas dire qu'elle est impossible; car enfin le bras de Dieu n'est pas raccourci. Il serait à souhaiter sans doute que le Pape, non -seulement n'exigeât pas qu'on crût son infaillibilité, mais encore ne la soutint pas , et même y renonçât expressément.
Mais cette renonciation est-elle une condition sans laquelle la réunion ne puisse et ne doive être faite? C'est encore ce que je n'oserais dire.
Réunion de l'Eglise romaine et des protestants.
(T. V, p. 259, epist. 53, Ad Fabricium.)
Un Polonais attaché à l'Eglise romaine a prétendu que la réunion de celte Eglise avec les protestants était impossible. Il fonde cette impossibilitésurtrois points, le gouvernement de l'Eglise, les Messes privées, le culte des images et des saints. Mais 1° on peut admettre un gouvernement monarchique , tempéré par l'aristocratie , comme l'admettent les Catholiques eux-mêmes. 2° On peut tolérer les Messes privées. 3° Le culte des saints et des images a besoin , il est vrai , d'une grande réforme , mais cette réforme, les Catholiques même la désirent.
Constitution de la république chrétienne.
(T. IV, Cœsarini Furslenerii Traclcilus de jure surn-matus, pan. ni, p. 550.)
Je pense que la dignité d'empereur est un peu plus élevée qu'on ne pense communément; que l'empereur est l'avoué ou plutôt le chef, on, si l'on aime mieux, le liras séculier de l'Eglise universelle ; que toute la
(63) Cela peut être dit en un sens, pmirvu qu'on reconnaisse qu« l'autorité de chef de l'Eglise ap-
chrétienté forme une espèce de république, dans laquelle l'empereur a quelque autorité, d'où vient le nom de saint-empire, qui doit en quelque sorte s'étendre aussi loin que l'Eglise catholique; que l'empereur est le commandant, imperator, c'est-à-dire le chefné des Chrétien» contre les infidèles ; que c'est à lui qu'il appartient principalement d'éteindre les schismes, de procurer la célébration des conciles , d'y maintenir le bon ordre, enfin d'agir par l'autorité de sa place, pour que l'Eglise et la république chrétienne ne souffrent point de dommage. Il est constant que plusieurs princes sont feudataires ou vassaux de l'empire romain, ou du moins de l'Eglise romaine; qu'une partie des rois et des ducs ont été créés par l'empereur ou par le Pape; et que les autres ne sont pas sacrés rois, sans faire en même temps hommage à Jésus-Christ, à l'Eglise, duquel ils î roinettenl fidélité, lorsqu'ils reçoivent l'onction par la main de l'évoque. Et c'est ainsi que se vérifie cette formule : Christus regnat, vincit, imperat: puisque toutes les histoires témoignent que la plupart des peuples de l'Occident se sont soumis à l'Eglise avec autant d'empressement que de piété.
Je n'examine point si toutes ces choses sont de' droit divin. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'elles ont été faites avec un consentement unanime, qu'elles ont très-bien pu se faire, qu'elles ne se sont point opposées au bien commun de la chrétienté : <;ar souvent le salut des âmes et le bien public sont l'objet du même soin. Et je ne sais pas si, avec leur conscience, les sceptres des rois ne sont pas aussi soumis à l'Eglise universelle, non pour diminuer la considération qui leur est due , et lier aux princes des mains qui doivent toujours être libres pour administrer la justice et gouverner heureusement les peuples; mais pour contenir, par une plus grande autorité, ces hommes turbulents, qui, sans égard à ce qui est permis ou ne l'est pas , sont disposés à sacrifiera leur ambition particulière le sang des innocents, et poussent souvent les princes à des actions criminelles : pour les contenir, disje, par cette autorité que je crois résider en quelque sorte.dans l'Lglise universelle, ou dans le saint-empire , et ses deux chefs, l'empereur et un Pape légitime, usant légitimement de sa puissance. Ainsi, à considérer le droit, on ne peut pas refuser à l'empereur quelque autorité dans une grande partie de l'Europe, et une espèce de primauté analogue à la primauté ecclésiastique. Et de même que dans notre empire il y a des règlements généraux qui concernent le maintienne la paix publique, la levée des subsides contre les infidèles , l'administration de la justice -entre les princes eux-mêmes; nous savons aussi que l'Eglise universelle a souvent jugé les causes des princes, que les princes ont appelé aux conciles; qu'on a prononcé dans les conciles sur leur rang et leur préséance , que des conciles
pnrtient de droit aux Pierre.
divins successeurs de saint
onl, au nom de toute la chrétienté , déclaré la guerre aux ennemis du nom chrétien. Et si le concile était perpétuel, ou s'il existait un sénat général des Chrétiens établi par son autorité, ce qui se fait aujourd'hui par des traités, et comme on dit, par des médiations et des garanties, se terminerait alors par l'interposition de l'autorité publique, émanée des chefs de la chrétienté , le Pape et l'empereur, par amiable composition, il est vrai, mais avec bien plus de solidité que n'en ont aujourd'hui tous les traités et toutes les garanties.
Autorité du Pape dans la république chrétienne.
(T. IV, part, m , Ccesarini Furslenerii Tractalus, p. 401.)
Nos ancêtres regardaient l'Eglise universelle comme formant une espèce de république gouvernée par le Pape, vicaire de Dieu dans le spirituel, et l'empereur, vicaire de Dieu dans le temporel. L'empereur est effectivement appelé dans la bulle d'Or le chef temporel de l'Eglise; et il n'y a rien de plus connu et de plus fréquemment supposé dans les actes publics et les histoires, que sa qualité d'avoué de l'Eglise romaine, c'est-à-dire de l'Eglise universelle. Il n'y a rien non plus dans cette qualité qui puisse révolter les protestants et leur faire ombrage, parce que l'avoué de l'Eglise ne doit sa protection que pour des choses justes-et honnêtes; et s'il s'est par hasard glissé des abus, on peut toujours y remédier. Au contraire, il est de son devoir d'empêcher de toutes ses forces que la véritable Eglise catholique ne souffre quelque dommage.
C'est pourquoi ceux qui s'efforcent d'enlever à l'empereur une si belle prérogative, détruisent ce qu'il y a de principal dans la puissance impériale. Et les savants qui l'ont consister la puissance de l'empereur des Romains dans le droit qu'il a sur la ville de Rome et sur quelques petites souverainetés contiguës, se trompent sans doute. Le droit temporel de l'empereur s'étend au contraire aussi loin que le droit spirituel de l'évêque de Rome, c'est-à-dire par toute l'Eglise, dans laquelle les anciens mêmes ont reconnu (pie le Pape a quelque primauté, non-seulement de rang, mais en quelque sorte de juridiction (64). Peu importe ici que le Pape ait cette primauté de droit divin ou de droit humain, pourvu qu'il soit constant que pendant plusieurs siècles il a exercé dans l'Occident, avec le consentement et l'applaudissement universel , une puissance assurément très-étendue. 11 y a même plusieurs hommes célèbres parmi les protestants qui
(64) Le fondement que Leibnitz assigne à l'autorité que les Papes onl prétendu sur le temporel des rois, est plus imposant et plus coloré que celui (pie les ultn inontains lui donnent. On ne saurait trop observer que le respect avec lequel Leibnitz a toujours parlé dis é\éques de Rome, tout protestant qu'il était, le soin qu'il a piis de les disculpe-, sont
ont cru qu'on pouvait laisser ce droit au Pape, et qu'il était utile à l'Eglise, si on retranchait quelques abus. Il va plus: Philippe Mélanchton , homme d'une prudence et d'une modération reconnues de tous les partis, lorsqu'il souscrivit aux articles de Smalcade, osa bien y joindre une protestalion, dans laquelle il déclarait qu'il était d'avis qu'on pourrait rendre aux évoques leur juridiction spirituelle, s'ils voulaient remédier aux autres maux de l'Eglise. Tel a été encore le sentimeutde George Calïxte, cet excellent homme, dont le savoir et le jugement sont au-dessus des éloges. Assurément on ne peut pas nier que l'Eglise romaine n'ait été longtemps regardée en Occident comme la maîtresse des autres Eglises; ce qui est d'autant moins étonnant, qu'elle a été réellement leur Mère : car on sait que ce sont des hommes apostoliques envoyés de Rome en Irlande, en Angleterre, en Gaule et en Germanie , qui ont porté la foi dans ces régions , et avec elle le respect pour l'Eglise romaine. C'est à cette Eglise que les Lombards et les Saxons , les Français, ou , pour parler avec saint Rémi , les Si cambres se sont soumis; et les évoques et les moines ont reconnu d'autant plus volontiers la juridiction du Pape , qu'il les délivrait de l'oppression des princes et des rois qui retenaient encore quelque chose de leur première férocilé, et qu'il les rendait sacrés et inviolables aux Barbares. Ainsi les Barbares ayant reçu d'eux la foi , qui leur était si avantageuse, il n'est pas surprenant que la puissance de l'Eglise romaine ait été en même temps reconnue, et l'évêque de Rome regardé comme l'évêque œcuménique. Enfin il est arrivé par la connexion étroite qu'ont entre elles les choses sacrées et les profanes , qu'on a cru que le Pape avait reçu quelque autorité sur les rois eux-mêmes. Et l'on peut juger quelle était celte autorité, et jusqu'où elle s'étendait déjà dans les premiers temps, par le trait du Pape Zacharie, qui, consulté par l'assemblée générale de la nation française, décida que le roi Childéric était indigne de la couronne, et ordonna qu'elle passât sur la tête de Pépin, avec 1 applaudissement de tous les ordres de l'Etat. Déjà auparavant le roi Clotaire ayant, dans un premier mouvement de colère , massacré au pied des autels, un jour solennel, Vaulier, seigneur d'Yvetot, qui lui demandait grâce, il fut excommunié par le Pape Agapet , et n'obtint son absolution qu'après avoir déclaré tous les descendants uu défunt totalement indépendants du royaume de France* C'est pour une cause à peu près semblable, c'est-à-dire le meurtre d'Arthur, duc de Bretagne, que le royaume d'Angleterre, sous le roi Jean, devint tribuune leçon à quelque; Catholiques qui s'appliquent au contraire à charger ce qu'il y a eu d'odieux dans la conduite ou les entreprises des Papes, et qui oublient, en s'expliquant sur cette matière, toutes les règles de celte décence et de cette modération dont on ne doit jamais s'écarter, même lorsqu'on défend la vérité la plus importante.
taire, M ni fi me fief de l'Eglise romaine; et Je cens fut augmenté dans la suite, à l'occasion de l'assassinat de Thomas, archevêque de Cautorbéry, exécuté aussi par l'ordre, ou du moins avec, l'agrément du roi d'Angleterre. Les Papes n'obligèrent-ils pas les souverains de Pologne de quitter le tilre de roi, depuis que l'un d'entre eux eut fiait mourir Stanislas, archevêque deGnesne?
Et ce ne fut que longtemps après, sous le pontificat de Jean XXII, et par son auiorité, qu'ils recouvrèrent leur ancien titre. Bo.lin dit avoir vu la formule par laquelle L.idislas 1", roi de Hongrie, se déclarait vassal ou feudataire de Benoît XII. Ladislas II se constitua aussi tributaire, à l'occasion de l'excommunication dont il avait été frappe pour je ne sais quel meurtre. Pierre, roi d'Aragon , fit encore hommage de son royaume, avec une redevance annuelle, au Pape Innocent III. Quant au royaume de Naples et de Sicile, il n'y a point de doute sur leur dépendance. Il paraît même que la Sardaigne, les îles Canaries et Hespérides, ont autrefois relevé de l'Eglise romaine; et les rois de Castille et de Portugal ne se sont-ils pas arrogé, le premier, les Indes occidentales, et le second, les orientales, comme une donation, ou plulôt comme un fief qu'ils tenaient du Pape Alexandre VI ? Je ne cherche point actuellement par quel droit ces choses se sont faites, mais quelle a été dans les siècles précédents l'opinion des hommes.
On appliquait là les oracles de l'Ecriture qui concernent le royaume de Jésus-Christ : par exemple, qu'il dominera d'une mer à J'autre , et qu'il gouvernera les nations avec un sceptre de fer. Et il est remarquable que lorsque l'empereur Frédéric 1", prosterné à terre, demandait grâce au Pape Alexandre III, et que ce Pontife, ayant le pied sur , prononçait ces paroles de l'Ecriture : l'aspic et le basilic , Ce n'est pas à vous , mais à Pierre : comme s'il avait été persuadé qu'au moins saint Pierre, c'est-à-dire l'Eglise universelle, avait reçu quelque autorité sur sa personne, autorité dont on abusait alors à son égard. Je sais que plusieurs savants hommes révoquent en doute cette histoire..., et que le Pape Urbain VIII , qui lit effacer la peinture où elle était représentée, était dans le même sentiment; mais il est pourtant incontestable qu'on l'a crue pendant longtemps, ce qui me suffit. Au moins on ne doute pas que l'empereur Henri IV a fait pénitence à jeun et nu-pieds au milieu de l'hiver, par ordre du Pape; que tous les empereurs et les rois qui ont eu , depuis plusieurs siècles, des entrevues avec les Papes, les ont honorés avec les plus grandes marques de soumission , jusqu'à leur tenir quelquefois l'étrier lorsqu'ils montaient à cheval, les accompagner à pied dans leur cavalcade, et leur rendre plusieurs autres services de même genre. V-n doge de venise, désirant faite lever l'interdit jeté sur la ville et rentrer en grâce avec le Pape
sa tête
Vous marcherez mr
l'empereur répondit
Jules II, se mit une corde au cou, et s'avan. çant en rampant vers le Pape , lui demanda pardon , d'où lui vient le surnom de Chien, de la part même de ses compatriotes. Les Espagnols doivent la Navarre à l'autorité du Pape. C'est sur le même titre que Philippe 11 tenta de s'emparer à main armée de l'Angleterre , qui lui avait été donnée par Sixte- Quint. Les Papes ont entendu les plaintes des sujets contre leurs souverains. Innocent 111 défendit au comte de Toulouse de charger ses sujets d'impositions trop foites. Innocent IV donna un curateur à Jean, roi
de
Portugal
Urbain V légitima Henri le
Bâtard, roi de Castille , qui depuis , avec le secours des Français, enleva à son frère Pierre, héritier légitime , la couronne et la vie. Il y a d'ailleurs deux articles de grande importance, dont autrefois on n'a pas mémo douté qu'ils ressortissent au tribunal du Pape : je veux dire les causes de serments et celles de mariages. Henri IV ne demandat-il pas au Pape et n'en obtint-il pas la cassation de son mariage avec Marguerite de Valois? Et il n'y a pas bien longtemps qu'une reine de Portugal a fait aussi déclarer son mariage nul par l'autorité du cardinal de Vendôme, légat a latere. Mais le Pape a-t-il le pouvoir de déposer les rois, et d'absoudre leurs sujets du serment de fidélité? C'est un point qu'on a souvent mis en question; et les arguments de Bellarmin, qui, de la supposition que les Papes ont la juridiction sur le spirituel, infère qu'ilsont une juridiction au moins indirecte sur le temporel, n'ont pas paru méprisables à Hobbes même. Effectivement il est certain que celui qui a reçu une pleine puissance de Dieu, pour procurer le salut des âmes , a le pouvoir de réprimer la tyrannie et l'ambition des grands qui font périr un si grand nombre d'âmes. On peut douter, je l'avoue, si le Pape a reçu de Dieu une telle puissance; mais personne ne doute, du moins parmi les Catholiques romains, que cette puissance ne réside dans l'Eglise universelle, à laquelle toutes les consciences sont soumises. Philippe le Bel, mi de France, parait en avoir été persuadé, lorsqu'il appela de la sentence de Boniface VIII, qui l'excommuniait et le privait de son royaume, au concile général : appel qui a été souvent interjeté par des rois et des empereurs en de semblables circonstances , et auquel les Vénitiens se proposaient de recourir au commencement de ce siècle.
Utilité de
rétablir l'ancienne Pape.
autorité du
(T. Y, p. 65, Deuxième lettre à M. Crimaresl.)
J'ai vu quelque chose du projet de l'abbé de Saint-Pierre, pour maintenir une paix perpétuelle en Europe. Je me souviens de la devise d'un cimetière , avec ce mot : Pax perpétua; car les morts ne se battent point : mais les vivants sont d'une autre humeur, et les plus puissants ne respectent guère les tribunaux. Il faudrait que tous ce» messieurs donnassent caution bourgeoise, ou dépo-
sassent clans la banque du tribunal , un roi (Je France, par exemple, cent millions d'écus , et un roi de la Grande-Bretagne à proportion , afin que les sentences du tribunal (Hissent être exécutées sur leur argent , en cas qu'ils fussent réfractaires... Je me souviens qu'un prince savant d'autrefois, de ma connaissance, lit un discours approchant, et voulut que Lucerne en Suisse fût le siège du tribunal. Pour moi, je serais d'avis de l'établir à Home même, et d'en faire le Pape président, comme en effet il faisait autrefois figure de juge entre les princes chrétiens. Mais il faudrait en même temps que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autorité, et qu'un interdit et une excommunication fit trembler des rois et des royaumes, connue du temps de Nicolas 1" ou de Grégoire VII (65). Voilà des projets qui réussiront aussi aisément que celui de l'abbé de Saint-Pierre '(66) ; mais puisqu'il est permis de faire des romans, pourquoi trouverons-nous mauvaise la fiction qui nous ramènerait le siècle d'or?
Autorité de l'empereur dans ta république chrétienne.
(T. IV, part, ni, p. 298, Dissertalio de auclorum pubticurum usu.)
Les Chrétiens, outre le droit des gens
(65) Leihiiiizparlc encore quelquefois du l'apeG'égoire VII, el il le fait toujours avec les égards convenables ; en cela, bien différent encore de nos r crivains français, même Catholiques, qui ne citent presque jamais ce Pontife sans charger d'outrages sa mémoire. Ce n'est pis seulement Leibnilz, auteur protestant, dont nous leur proposerions île suivre l'exemple, c'est encore lin auteur catholique, in Uniment distingué par sa sagesse et son savoir, qui écrivait au milieu de nous, et qui n'a pis ciaint de rendre à Grégoire VU ce glorieux témoignage ; je parle du P. Manillon.
Gregvriiim Vil magnumvirum fuisse, et magnosin exiguo corpore gessisse tpiritut , elsi non consentirent omnes, certe salis superque conlestarentur prœclaru facto, qttœ pru inslauratiune ecclcsiusticœ disciplinas nggressus est, et maxima ex parte perfecil. Quod, si in quibu&dam videtur excessisse modum, ut difficile est eiim in rebits ardais et di/ficiltimis semper tenere , excusure eum debent lanlorum facturant mérita, qnœ in rempublicam Chrislianam redundarunt, a itemiae jure improbunda. Quid enim probubilius , quid vero difficilius, quant ecctesiusticaruin iiivesliturariim abusus, tanlo temporunt decursu, tunta stvculurium poleslutum auctoritute obfmnaios , panilus evcltere , siinoniam fcre ubique grassantem exslirpare, cœlibatum ctericorum pêne ab iuteritu revocure.... In his porro aliisque ila modum semper tenere, ut in aliquo non
excedulur, impossibile eut Sed ad alictores illius
tfinporis liaud ignobiles remitlere prœstat , quant de re trila el lubrica plttra dicere. ( Prad'alio in sa;cu- Iumvi, Benedictinuin, § 0.)
(6G) LeihniU disait encore dans une LeltreàM. Vidou, sénateur de Hambourg : i Quelques raisons que l'abbé de Saint-Pierre appirle, les plus grandes puissances, l'empereur, le roi de la Grande-Bretagne, la Fiance, l'Espagne, ne seront pas fort disposés à se soumettre à une espèce d'empire nouveau. Si l'abbé de Saint-Pierre les pouvait rendre tous Romains, et leur faire croire l'infaillibilité du Pape, ou n'aurait | oint besoin d'autre empire que celui de ce vicaire de Jésus-Christ. « (T. V, p. 176.)
commun à toutes les nation4, ont un autre lien qui les unit entre eux, je veux dire , le droit divin positif qui est contenu dans leurs livres sacrés : à quoi on doit ajouter encore les saints canons reçus dans toute l'Eglise, et les droits acquis au Pape en Occident du consentement des princes et des peuples. Je vois effectivement qu'avant le chisme du siècle précédent, on s'accordait depuis longtemps, et certainement ce n'était pas sans raison, à regarder les nations chrétiennes, comme formant une espèce de république qui avait pour chef le Pape dans le spirituel, et l'empereur dans le temporel : et l'on croyait que le dernier avait, malgré le démembrement de l'ancien empire romain, conservé une espèce d'autorité sur toutes ses parties, relative au bien commun de la chrétienté, sauf le droit des rois et la liberté des princes (67). C'est sur ce fondement que le Pape Grégoire VIII, écrivant à Henri VI, loi des Romains, sur la concorde du sacerdoce et de l'empire, l'avertit de prendre garde que le peuple chrétien ne souffre, par ta division de ceux auxquels son gouvernement a été principalement confié; et l'empereur Sigismond, en H12, accordant une espèce de vicariat de l'empire au duc de Savoie, déclare que par la disposition du roi éternel, il a été appelé, quoique indigne, au gouvernement de tout l'univers. Il est cons-
(67) Voici sur re sujet, une note d'un habile jurisconsulte de Turin, qui a fait une Préface aux Œuvres de Lcibni l , sur la jurisprudence. < L'empereur, » iiil-il, i a bien une juridiction sur les princes qui sont ses feudalaires , quan I il s'agit des flVfs auxquels la juridiction est annexée : il a déplus, comme chef delà république germanique, juridiction sur les princes qui sont soumis à la même république ; mais à l'égard îles autres princes , il n'a aucune sorte de juridiction, il n'a qu'une prééminence de dignité. Sa qualité d'avoué de l'Eglise romaine, lui donne bien un droit de la protéger dans son propre territoire, que les autres primes ont aussi dans leur» Etals : et hors de son propre territoire, celte qualité suppose encore en lui un droit plus particulier de la protéger par ses armes et ses conseils, mais elle ne lui confère aucune sorte de juridiction sur les nations étrangères qui sont attachées à la même Eglise. Les jurisconsultes allemands disputent si l'empereur conserve encore quelque droit sur la ville de Rome , malgré la prescription acquise aux Papes, et la cession de tous les droits que l'empire pouvait conserver sur celte ville, faite par l'empereur Charles IV. Mais il sciait bien difficile de prouver que la juridiction sur tout l'univers catholique est attachée a la domination temporelle de la ville de Rome. Il est certain, suivant ces premiers principes du droit, qu'on n'acquiert de juridiction sur les peuples , que par leur consentement ou le droit do la guerre; et cei tains faits extraordinaires, par lesquels quelques princes, pour des raisons particulières, auraient jugé à propos de demander à l'empereur la confirmation de quelques actes, n'ont pu lui donner une juridiction perpétuelle sur les mêmes princes , et à plus forte raison sur les autres. Si les empereurs ont été quelquefois ci éés chefs désarmées chrétiennes cou- Ire les iufiiéles, cela prouve seulement ce qu'il convient de faire dans certains cas de nécessité, et non pas qu'ils aient une juridiction universelle sur tous les Chrétiens. » (J. R. Bon, t. IV, part, ni, Prœfalio ad partent jurisprudentiœ, p. 59.)
lant que le même empereur a présidé dans deux conciles de tout l'Occident, en ce sens qu'il en a eu, si je peux m'exprimer ainsi, la direction extérieure : et lorsqu'il s'absentait, il nommait un vice-gérant, ou comme on parlait alors, un protecteur du concile : tel fut, par exemple, dans le concile de Bâle, Jean, comte de Thierstein. C'est encore sur Je même principe que le Pape Pie II, préparant une expédition contre les Turcs pour le recouvrement de Constantinople, écrit de Maotoue à l'empereur Frédéric, l'an 14-00, que le commandement de toute l'armée chrétienne lui est dévolu par le droit de l'empire : en cherchant, dit le Pape, quel serait le chef de l'entreprise importante que nous 7néditons, vous vous êtes aussitôt présente' à notre esprit. C'est à vous effectivement à titre d'empereur, qu'est censé appartenir un commandement si qlorieax et si important ; c'est à vous, à qui toutes les nations ne dédaigneront pas d'obéir et d'être soumises. Le Pape Je déclare donc chef et capitaine général des armées générales et particulières, que les rois, les souverains, les princes quelconques enverraient au secours des Chrétiens, en sorte que s'il ne peut commander en personne, il choisira pour commander à sa place, celui des princes allemands qu'il eu jugera plus digue par sa valeur et ses exploits. L'auteur du traité De jure supranatus a donc été fondé à dire que l'empereur est le chefné de tous les Chrétiens contre les infidèles. Il est aussi nommé très-fréquemment dans les actes publics l'avoué de l'Eglise romaine et de l'Eglise universelle. C'est encore, ce semble, par une suite de cette liaison entre les nations chrétiennes qui est un reste de l'ancienne monarchie romaine, qu'il est arrivé que le droit romain a été regardé, en quelque manière comme le droit commun des nations. Aussi les Anglais qui ont des lois particulières à leur île, administrent la justice aux étrangers conformément aux lois romaines; et l'on voit par une multitude d'actes, que des princes souverains dans leurs traités, leurs testaments et les autres actes du droit des gens ou du droit public, observaient les mêmes lois avec une ponctualité qui parait quelquefois excessive
"lais je veux que l'insertion de ces causes du droit romain soit une précaution superilue des officiers chargés de régler leurs actes ; au moins on ne peut guère contester que les droits de l'Eglise ne fussent alors censés s'étendre à tous.
Alexandre TI, et César Borgia.
(T. IV, part, n, Prœfalio libro inseripto : Historia arcana, p. 7i.)
Je ne crois pas que Rome et l'univers aient jamais rien vu de plus corrompu que la cour du Pape Alexandre VI. L'impudicilé, la perfidie, la cruauté y régnaient à l'envi ; et l'impiété couverte du manteau de la reli-
gion y mettait le comble. Lucrèce, fille du Pape, est encore plus fameuse par ses débordements, que l'ancienne Lucrèce par sa continence. César Borgia, duc de Valentinois, coupable de l'inceste de sa sœur et d'un double fratricide, digne de son père parses parjures, ses empoisonnements et ses assassinats, fournit pourtant un exemple mémorable de crimes infructueusement commis.
Captif enfin, chassé de sa patrie, victime de la haine publique, il servira toujours, quoi qu'en dise Machiavel, à faire détester plutôt qu'à faire rechercher la tyrannie. On dirait que la Providence nous a donné dans l'histoire de ce fameux personnage, le spectacle d'une scène tragique, telleque l'imagineraient les poètes.... Au reste, il y aurait de l'injustice à tirer avantage des crimes d'Alexandre VI contre la papauté; à moins, peut-être, que ce ne fût par voie de récrimination, voie dont j'aime mieux qu'on ne se serve jamais. Les sectateurs les plus zélés de l'Eglise romaine conviennent qu'Alexandre était un méchant homme. On peut même dire qu'il est île l'honneur des Papes qu'il paraisse combien la face qu'offre actuellement leur cour, est différente de celle que présentait la même cour il y a deux cents ans. Car on doit dire à !a gloire du siège de Rome, qu'on n'y élève aujourd'hui que des hommes d'un très-grand mérite, et qui à leur tour choisissent des cardinaux dont la plupart ne sont pas moins estimables qu'eux. Mais tandis qu'il y aura des hommes, il y aura des vices. Cependant ceux qui sont le moins favorables à la papauté, féliciteront notre siècle d'avoir vu régner dans une place si émineute, au lieu des crimes, les plus éminentes vertus.
Papesse Jeanne.
(T. II, p. 28i, Episl. ad P. de Dusses.)
Je viens de mettre au net une dissertation (67*), composée dans le temps où j'étudiais l'histoire du ix' siècle , où je m'occupais beaucoup de discussions chronologiques. Je l'ai intitulée : Flores sparsi in tumulum Joannœ J'apissœ, « fleurs jetées sur le tombeau de la papesse Jeanne. «J'achève de détruire en cet ouvrage la fable de cette papesse, soit en confirmant les preuves déjà connues, soit en en fournissant de nouvelles. Je répands beaucoup de lumière sur la chronologie de ces temps qui avait très-grand besoin d'êlre éclaircie; et je réponds aux derniers arguments de Frédéric Spanheim qui, dans un livre imprimé en Hollande, il n'y a que quelques années, entreprenait de réhabiliter cette fable. J'y ai inséré quelques traits inconnus aux auteurs modernes. Car j'ai découvert un certain livre de magie, attribué à cette papesse, et qui n'a point encore été imprimé. Enfin j'ai tiré des manuscrits beaucoup d'autres choses dignes de la curiosité des savants.
(67') Celle Dissertation n'a point encore élé iwp iinée.
Cérémonies et fêtes de l'Eglise romaine. (T. Y, |>. 20"», epist. 59, Ad Fabricium.)
Si l'auteur du livre intitulé, Arcanum regium, met au rang des abus qu'il faut absolument détruire des rites et des usages dont on peut réellement doutersicesont desabus, ou même qui ont été observés de tout temps dans l'Eglise (sans parler des privilèges et des concordats), i! se trompe fort, et il ouvrirait la porte à de plus grands abus que ceux qu'il prétend corriger. Tout le monde sait, par exemple, que les exorcismes ont été pratiqués de tout temps dans l'Eglise, et qu'ils peuvent souffrir un très-bon sens : car, par l'empire des démons sur les rnéchants, on n'entend point une sorte de possession corporelle. Rien de plus dur encore et de plus indécent que les termes dans lesquels il veut insinuer que les ornements sacrés, les vêtements, l< s cierges et les hosties sont des parties du culte de l'Eglise romaine, vraiment détestables.... Et si la raison qu il apporte pour supprimer les fêtes, tirée des dissolutions qui se commettent dans ces jours, était péremptoire, il faudrait aussi supprimer le dimanche. Qu'on ôte les abus, et qu'on laisse subsister les choses, voilà la grande règle : Tollatur abusus, non res.
Cardinaux.
(T. VI, p. 32G, Leibniziana.)
Il y avait autrefois des cardinaux, nonseulement dans l'Eglise de la ville de Rome, mais encore dans les autres grandes Eglises ; et ceux de Ravenne ont maintenu longtemps leur nom, malgré la cour de Rome. C'étaient les principaux ecclésiastiques du lieu. Le passage du pontifical romain, qui dit que les rois des Romains, avant la réception de la couronne impériale, doivent être assis après le doyen des cardinaux, ne sera jamais mis en pratique. Les anecdotes du Pape Alexandre VI, que j'ai fait publier, marquent comment Charles VIII, roi de France, fut reçu à Rome; et les cardinaux furent bien éloignés de former de telles prétentions. Il est vrai que les ambassadeurs donnaient la visite au doyen du Sacré Collège avant la reine Christine; mais en cela ils ne dérogeaient point à la dignité royale, puisque étant proprement destinés au Pape, et par conséquent aussi au Sacré Collège qui est comme de son corps, et que le doyen représente, ils font d'abord cette visite essentielle, qui est comme une partie et une suite de l'audience qu'ils ont eue du Pape.
Méthode d'écrire l'histoire, et Centuries de Magdcbourg.
(T. IV, part, il, p. 1, Jnlroductio in collectionem scriplorum. )
Lessavants qui, à la renaissance des lettres, s'appliquèrent à composer des histoires, n'accompagnaient leur récit d'aucunes pièces justificatives, à l'exemple des anciens :
comme si l'on était obligé de croire un auteur sur son seul témoignage. Cette manière d'écrire pourrait être tolérée, jusqu'à un certain point, dans les auteurs contemporains, surtout si leur situaiion particulière les mettait à portée de savoir parfaitement tout ce qu'ils transmettaient à la postérité. Mais lorsque des ailleurs ont écrit dans des temps et des lieux éloignés des événements, leur facilité et leur confiance à nous les donner pour vrais, sans les avoir auparavant vérifiés, ont été cause que les faux bruits, la partialité, l'infidélité des témoins leur ont fait commettre des erreurs intolérables, erreurs qu'on a remarquées peu à peu, depuis qu'à la faveur de l'imprimerie, les anciens écrivains ont commencé d'être enlre les mains de tout le monde. Et c'est mal à propos qu'on nous oppose l'exemple des anciens, qui étaient moins assujettis que nous dans leur manière d'écrire : car si nous exigeons aujourd'hui d'un historien qu'il fournisse ses preuves, en cela nous sommes plus sages que les anciens. Aussi a-t-on comblé d'éloges le plan sur lequel les centuriateurs de Magdcbourg ont composé leur histoire de l'Eglise, histoire où les intérêts même de la religion demandent qu'on porte la plus rigoureuse exactitude. Il est vrai qu'ils avaient déjà sous les yeux l'illustre exemple d'Eusèbe de Césarée, qui nous a conservé plusieurs fragments d'auteurs, infiniment précieux. Matthias Flaccus IlliricusT à l'imitation de ce grand homme, avait rassemblé un nombre considérable de manuscrits sauvés des bibliothèques de monastères, dispersées ou négligées, comme des débris d'un naufrage. Ce savant s'associa plusieurs hommes de mérite, qui subsistaient des secours qu'on leur envoyait de différents endroits, et qui espéraient écrire à Magdebourg en sûreté et avec liberté, quoique pourtant ils furent obligés quelquefois de changer de domicile. C'est de là que sont venus enfin ces fameuses Centuries, qui ont été fort utiles à l'Eglise. Rome voulut leur opposer une histoire plus fidèle, justifiée aussi par les monuments. Elle chargea d'y travailler Onuphre de Vérone, muiue Augustin. Celui-ci mit la première main à l'œuvre, dont la consommation était réservée à Baronius.
Etude de l'histoire naturelle , convenable dans les monastères.
(T. V, p. 80, ei isl. 2, Ad Maijliabecliiitm.)
C'est alors que le genre humain fera les plus grands progrès dans la connaissance des choses naturelles, lorsqu'une sage curiosité aura enfin pénétré dans les cloîtres, et qu'on fera consister une partie de la piété à découvrir tous les jours de nouvelles merveilles dans la nature, pour pouvoir tous les jours chanter à la sagesse de Dieu de nouveaux cantiques. Car puisque tant de milliers d'hommes sont entretenus aux dépens du public, dans la seule vue qu'ils s'appliquent entièrement à célébrer les louanges de
Dieu, qu'arrivera-l-il lorsque tant d'excellents esprits, qui jusqu'ici ont consumé toutes leurs forces dans des disputes inutiles, agiront de concert et travailleront sans relâche à exploiter, pour ainsi dire, les mines inépuisables de la gloire diviue, que contiennent et que nous offrent, presque dans ce seul dessein, toutes les créatures? Si notre siècle, qui touche à sa fin, jouissait d'un tel secours, on ferait plus de progrès en dixansqu'on ne ferait autrement en plusieurs siècles.
Etudes monastiques.
(T. V. p. 98, epist. U, Ad M agliabechium.)
L'abbé de la Trappe, dont on vante le savoir et la piété, vient de soutenir un grand paradoxe contre le P. Mabillon; comme si les moines devaient, être totalement ignorants, et que les sciences fussent incompatibles avec le soin du salut et les exercices de piété. Si ce sentiment avait prévalu autrefois, aujourd'hui nous n'aurions aucun livre: car il est constant que les ouvrages des anciens, et les lettres en général, nous ont été conservés par les moines. Et où prendrait-on les abbés réguliers, sinon dans les monastères; à moins qu'on ne veuille que des abbés comraandataires achèvent de dévorer toutes les abbayes? Le plus souvent, autrefois, on tirait de l'ordre de Saint-Benoit, ou des congrégations de chanoines réguliers, les évoques, les cardinaux et les Papes. La nouvelle Corbie, sur le Veser, nourrissait des religieux également distingués par leur science et leur piété : et c'est à leurs missions procurées par les soins des empereurs, que tout Je Nord est redevable de la lumière de l'Evangile. Mais enfin qu'y a-t-il de plus convenable à la piété, que la méditation des œuvres admirables de Dieu et de sa providence, qui n'éclate pas moins dans la nature des choses,
(G8) On découvre bientôt, en lisant les Œuvres de Leibniiz , que dans tout le cours de sa vie, il a eu les liaisons les plus intimes avec |<lusieurs Jésuites; el que , sans dissimuler ce que la conduite de quelques-uns d'enlre eux pouvait avoir de répréhenble, il faisait eu général le plus grand cas de leur société. Nuiis croyons devoir citer ici en témoignage , une pièce dont les Jésuites d'Anvers possédaient l'original , el dont nous avons vu une copie authentique entre les mains de l'abbé de Saint-Léger, bibliothécaire de Sainte-Geneviève; il ne paraît pas qu'elle ait encore été imprimée. C'est apparemment ceite pièce qui a fondé les Bollandistes à dire à l'empereur, dan- l'Epine dédicatoire du dernier volume des Acla sanclorum, que Leibnitz estimait beaucoup leur travail.
i Nous Jean -Philippe Eugène, comte de Mérode et du saint-empire, et grand d'Espagne, de la première classe, chevalier de la Toison u'or, certifions qu'ayant fait connaissance et amitié pendant notie séjour de Vienne, de l'année XI, jusqu'à Mil, avec feu Leibniiz, et étant resté en correspondance avec lui jusqu'à sa mort ; dans une des lèpres de sa correspondance littéraire, lui ayant dit que nous avions acheté les Act'a saucloruni des révérends Pères de la Compagnie; des Jésuites d'Anvers, il nous répoupondit dans les tenues de la plus grande estime
que dans la suite de l'histoire et dans le gouvernement de l'Eglise et du genre humain?
(T. V, p. 400, Epist. ad Tenlzelium.)
Le P. Mabillon a répondu à l'abbé de la Trappe, qui avait attaqué son Traité des études monastiques : Je crois que l'un et l'autre ont raison. L'abbé de la Trappe paraît ne parler que des religieux qui veulent vivre à la manière des anachorètes et des solitaires, ainsi que l'indique l'étymologie du mot moine : et le P. Mabillon parle des religieux qui vivent sous l'institut des ordres modernes, institut qui leur permet, en servant Dieu, de chercher aussi è être utiles aux hommes, surtout à la faveur de la science.
Jésuites.
(T. V. p. 400, epist. 2, Ad Tenlzelium.)
Je suis persuadé que très-souvent on calomnie les Jésuites, et qu'on leur prête des opinions qui ne leur sont pas seulement venues dans la pensée : tel a été Titus Oatès, qui a débité sur leur compte je ne sais combien d'impertinences ; par exemple, que leurs généraux disposaient souverainement de tous les emplois civils et militaires, en Angleterre. Je ue dis rien des inepties que contient le livre intitulé : L'empereur et l'empire trahis. Il est encore très-certain qu'il y a dans leur société beaucoup de sujets qui sont les plus honnêtes gens du monde; il est vrai qu'on en compte aussi quelques-uns d'un caractère bouillant, qui, à quelque prix que ce soit, et même par des moyens peu convenables, travaillent à l'agrandissement de leur ordre. Mais ce dernier mal est commun ; et si on l'a observé plus particulièrement chez les Jésuites, c'est que eux-mêmes sont plus observés que les autres (68).
pour cet ouvrage, concluant que si lesdils Pères n'avaient lait que ce seul ouvrage, ils mériteraient d'être venus au monde, tt d'en être souhaites et estimés.
e îSous devons avoir encore quelque part l'originale lettre.
i Eu foi de quoi nous avons signé cette attestation, et y fait apposer le sceau de nos armes. Fait à Mérode ce 8 juillet 1"28. >
Quelque estime que lit Leibniiz des travaux des Jésuites, et quoique bien persuadé qu'ils avaient rendu de très-grands services à l'éducation de la jeunesse, il croyait qu'ils auraient pu en rendre de bien plus grands encore. « J'ai toujours pensé, » écrivait-il a Plaecius ( t. VI, p. 65), c qu'on réformerait le genre humain, si l'on réformait l'éducation de la jeunesse. Mais on ne pouria facilement venir à bout de ce dernier point, qu'avec le concours de personnes qui, à la bonne volonté et aux connaissances, joignent encore l'autorité. Les Jésuiies pouvaient faire de grandes choses, surtout quand je considère, que l'educalion des jeunes gens lait en partie l'objet de leur institut religieux. Mais, à eu juger par ce que nous voyons aujourd'hui, le. succes n'a pas pleinement répondu à l'attente ; et je suis bien é'.uigné dépenser sur ce point comme liacon, qui. lorsqu'il s'agit d'une meilleure éduca-
Ordre des Templiers.
(T. IV, part, il, p. 45 , Excerpta ex Ordinario sancli Matthai.)
On sait que la destruction de l'ordre si célèbre des Templiers fut l'ouvrage de Clément V, et de Philippe le Rel qui en voulait à leurs biens. Les actes de leur procès, publiés par les frères Dupuv, montrent avec quelle violence et quel mépris des formes du droit on procéda contre eus. Ils furent, il est vrai, dépouillés de leurs biens en Allemagne par l'autorité du Pape, mais ils y essuyèrent peu de procédures criminelles. On romptaitalors, parmi les commandeurs de cet ordre, Otton,
fils d'Albert I", duc de Brunswick Il se
qualifiait ainsi : Otton, par la grâce de Dieu, Frère de la Maison de la Milice du Temple , commandeur de Supplinburg. Personne n'a jamais pensé à lui imputer ces crimes ridicules qu'en France et ailleurs on reprochait à tous les Templiers.