PENSEES DE LEIBN1TZ SUR
Eloge des scolastiques.
(Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 397.)
Les abrégés de métaphysique et les autres livres de cette trempe qui se voient communément, n'apprennent que des mots. Dire, par exemple, que la métaphysique est la science de l'être en général, qui en explique les principes et les affections qui en émanent; que les principes de l'être sont l'essence et l'existence; et que les affections sont ou primitives, savoir l'un, le vrai, le bon ; ou dérivatives, savoir le même et le divers, le simple et le composé, etc. Et en parlant de chacun de ces termes, ne donner que des notions vagues et des distinctions de mots, c'est bien abuser du nom de science. Cependant il faut rendre cette justice aux scolastiques plus profonds, comme Suarez (dont Grotius faisait si grand cas), de reconnaître qu'il y a quelquefois chez eux des discussions considérables, comme sur le continuum, sur l'infini, sur la contingence, sur la réalité des abstraits, sur le principe de l'individuation, sur l'origine et le vide des formes, sur l'âme et sur ses facultés, sur le concours de Dieu avec les créatures, etc., et même en morale, sur la nature de la volonté et sur les principes de la justice. En un mot, il faut avouer qu'il y a encore de l'or dans ces scories; mais il n'y a que des personnes éclairées qui en puissent profiter ; et charger la jeunesse d'un fatras d'inutilités, parce qu'il y a quelque chose de bon par-ci par-là, ce serait mal ménager la plus précieuse de toutes les choses, qui est le temps.
Supériorité des théologiens anciens sur les modernes. — Eloge des nominaux.
(T. IV, p. 58, Dissertatio de stylo plulosopliico Niiolii.)
Les modernes qui censurent avec tant d'aigreur les fautes échappées aux auteurs du moyen âge, sont bien injustes. S'ils avaient vécu dans ces malheureux siècles, ils penseraient bien différemment. Quand on considère que l'histoire des peuples et de la philosophie était ensevelie dans les ténèbres; qu'on n'avait que de très-mauvaises traductions des meilleurs écrivains ; qu'on ne pouvait, avant la découverte de l'imprimerie, acquérir des livres qu'à trèsgrands frais , ou les transcrire soi-même qu'avec des peines infinies; que les découvertes et les actions des uns ne parvenaient que rarement et toujours tard à la connaissance des autres (ce qui fait qu'en conférant aujourd'hui les anciens écrivains, souvent nous apprenons des faits que les contemporains mêmes ont ignorés), quand on considère encore une fois toutes ces circonstances, loin d'être étonné que les anciens soient tombés dans de grandes et de fréquentes
OEUVRES C.OMPL. DE M. EmERY. I.
erreurs, on doit plutôt regarder comme un prodige qu'ils aientacquis quelque connaissance médiocre des belles-lettres et de la vraie philosophie.... J'ose même dire que les plus anciens scolastiques sont fort audessus de quelques modernes, en pénétration, en solidité, en modestie, et agitent beaucoup moins de questions inutiles. Car il est des modernes, qui, ne pouvant rien ajouter de considérable à ce qu'ont dit les anciens, ne font rien autre chose que rapporter les différentes opinions , imaginer une foule de questions frivoles, partager un argument en plusieurs autres, changer l'ordre, tourner et retourner les termes. C'est par ce moyen qu'ils enfantent sans peine tant et de si gros volumes.
Pour montrer combien les plus anciens scolastiques sont supérieurs en pénétration aux scolastiques des deux derniers siècles, je citerai en exemple la secte des nominaux, la plus profonde des sectes de l'école, la plus analogue à la manière de philosopher introduite aujourd'hui dans les écoles, et qui ayant été autrefois très-florissante, est aujourd'hui totalement éteinte parmi les scolastiques.... On appelle nominaux ceux qui pensent qu'à l'exception des substances singulières, toutes les choses ne sont que de purs noms, et qui conséquemment soutiennent que les abstraits et les universaux n'ont aucune réalité. On donne pour premier auteur de cette secte un certain Roscelin, Breton, et à l'occasion duquel il s'éleva dans l'université de Paris des disputes véritablement sanglantes.... La secte était tombée depuis longtemps dans l'obscurité , quand elle en fut tout à coup tirée par un homme d'un grand génie et d'une érudition prodigieuse pour le temps, Guillaume Okam, Anglais de nation, d'abord disciple de Scot, et bientôt après son plus grand adversaire ; Grégoire de Rimini, Gabriel Biel et la plupart des Augustins embrassèrent cette doctrine ; et voilà pourquoi dans les premiers écrits de Luther on remarque des égards et du penchant pour les nominaux, jusqu'à ce qu'enfin il eût commencé à se déchaîner sans distinction contre tous les moines. Le grand principe des nominaux, c'est qu'il ne faut point multiplier les êtres sans nécessité. Leurs adversaires attaquent ce principe comme injurieux à la fécondité de Dieu, qui tend plus à la profusion qu'à l'épargne, et qui se plaît dans l'abondance et la variété des choses. Mais ceux qui font cette objection ne paraissent pas avoir assez bien saisi le sentiment des nominaux, qui, proposé d'une façon plus claire , revient à dire qu'une hypothèse est d'autant meilleure qu'elle est plus simple, et que dans l'explication des phénomènes, ceux-là se conduisent mieux, qui font le moins de suppositions gratuites qu'il est possible. Effectivement, en procédant d'une autre sorte, on mettrait sur le compte de la natuie, ou, .pour mieux dire, de l'auteur de la nature, une superfluité vraiment inexcusable. Si un astronome peut rendre raison des phéno-
mènes célestes avec un iposilions,en ne supposant
petit nombre de
suppositions, en ne supposant, par exemple, que quelques mouvements circulaires trèssimples, son hypothèse sera sans doute préférable à celle d'un autre astronome qui, pour expliquer les mêmes phénomènes, supposerait une multitude de cercles diversement entrelacés les uns dans les autres. Les nominaux ont donc conclu de leur principe, qu'on pouvait expliquer tous les phénomènes de la Dature, quoiqu'on ne suppose lien de réel dans les universaux et les formalités. Et certainement il n'y a rien de plus véritable que ce sentiment, rien de plus digne d'un philosophe de notre siècle.
Utilité de l'étude des anciens philosophes et des scolastiques.
(T. Y. p. 13, Troisième lettre à M. Rimvnd de Montmort.)
La vérité est plus répandue qu'on ne pense ; mais elle est très-souvent fardée, et très-souvent aussi enveloppée, et même affaiblie, mutilée, corrompue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile. En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens, ou pour parler plus généralement, dans les antérieurs, on tirerait l'or de la boue, le diamant de sa mine, et la lumière des ténèbres; et ce serait en effet perennis quœdam philosophia. On peut même dire qu'on y remarquerait quelque progrès dans les connaissances. Les Orientaux ont de belles et de grandes idées de la Divinité. Les Grecs y ont ajouté le raisonnement et une forme de science. Les Pères de l'Eglise ont rejeté ce qu'il y avait de mauvais dans la philosophie des Grecs; mais les scolastiques ont tâché d'employer utilement pour le christianisme ce qu'il y avait de passable dans la philosophie des païens. J'ai dit souvent, aurum latere in stercore illo scholastico barbariei; et je souhaiterais qu'on pût trouver quelque habile homme, versé dans cette philosophie hibernoise et espagnole, qui eût de l'inclination et de la capacité pour en tirer le bon. Je suis sûr qu'il trouverait sa peine payée par plusieurs belles et importantes vérités. 11 y a eu autrefois un Suisse qui avait mathématisé dans la scolastique. Ses ouvrages sont peu connus ; mais ce que j'ai vu m'a paru profond et considérable.