EXPOSÉ DE SES PRINCIPES
Envoyé par Leibnitz à Arnaud, le 23. mar?
(T. II, p. 46.)
Le corps est un agrégé de substances, à proprement parler. Il faut par conséquent que partout dans le corps il se trouve des substances indivisibles, ingénérables et incorruptibles, ayant quelque chose de répondant aux âmes ; que toutes ces substances ont toujours été et seront toujours unies à des corps organiques, diversement transformables; que chacune de ces substances contient dans sa nature, legem continuationis seriei suarum operationum, et tout ce qui lui est arrivé et arrivera; que toutes ses actions viennent de son propre fonds, excepté la dépendance de Dieu; que chaque substance exprime l'univers tout entier, mais l'une plus distinctement que l'autre, surtout chacune à l'égard de certaines choses, et selon son point de vue; que l'union de l'âme avec le corps, et môme l'opération d'une substance sur l'autre, ne consiste que dansée parfait accord mutuel, établi exprès par l'ordre de la première création, en vertu duquel chaque substance, suivant ses propres lois, se rencontre dans ce que demandent les autres; et les opérations de l'une suivent ou accompagnent ainsi l'opération ou le changement de l'autre. Que les intelligences ou âmes capables de réflexion, et de la connaissance des vérités éternelles et de Dieu, ont bien des privilèges qui les exemptent des révolutions des corps; que pour elles il faut joindre les lois morales aux physiques ; que toutes les choses sont faites pour elles principalement; qu'elles forment ensemble la république de l'univers, dont Dieu est le monarque. Qu'il y a une parfaite justice et police observée dans la cité de Dieu; et qu'il n'y a point de mauvaise action sans châtiment, ni de bonne sans récompense proportionnée. Que plus on connaîtra les choses, plus on les trouvera belles et conformes aux souhaits^qu'un sage pourrait former. Qu'il faut toujours être content de l'ordre du passé, parce qu'il est conforme à la volonté de Dieu absolue, qu'on connaît par l'événement; mais qu'il faut tâ^ cher de rendre l'avenir, autant qu'il dépend de nous, conforme à la volonté de Dieu présomptive ou a ses commandements; orner notre Sparte et travailler à faire du bien, sans se chagriner pourtant lorsque le succès y manque, dans la ferme créance que Dieu saura trouver le tenips le plus propre aux changements en mieux. Que ceux qui ne sont pas contents de l'ordre des choses, ne sauraient se vanter d'aimer Dieu comme il faut. Qoe la justice n'est autre chose que la charité du sage. Que la charité est une bienveillance universelle, dont le sage dispense
l'exécution, conformément aux mesures de Ja raison, afin d'obtenir le plus grand bien ; et que la sagesse est la science de la félicité, ou des moyens de parvenir au contentement durable, qui consiste dans un acheminement continuel à une plus grande perfection, ou au moins dans la variation d'un même degré de perfection (70).
EXPOSITION FAITE PAR LEIBMTZ A BOSSU ET, DES TRISCIPES DE SA PHILOSOPHIE.
(T. I, p. 550, Lettre à Bossuet , 8 avril 1692.)
Je suis persuadé que tout est plein, et je crois néanmoins que l'idée de la matière demande quelque autre chose que l'étendue, et que c'est plutôt l'idée de la force qui fait celle de la substance corporelle, et qui Ja rend capable d'agir et de résister. C'est pourquoi je crois qu'un parfait repos ne se trouve nulle part; que tout corps agit sur tous les autres à proportion de la distance ; qu'il n'y a point de dureté ni de fluidité parfaite ; qu'il n'y a point de portion de matière si petite dans laquelle il n'y ait un monde infini de créatures. Je ne doute point du système de Copernic; je crois avoir démontré que la même quantité de mouve-
ment ne se conserve point, mais bien la même quantité de iorce. Je tiens aussi que jamais changement ne se fait par saut (par exemple, du mouvement au repos, ou au mouvement contraire) , et qu'il faut toujours passer par une infinité de degrés moyens, bien qu'ils ne soient pas sensibles; et j'ai quantité d'autres maximes semblables, et bien de nouvelles définitions qui pourraient servir de fondement à des démonstrations.... Je demeure d'accord que tout se fait mécaniquement dans la nature; mais je crois que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire, les lois de la nature, à l'égard de la force mouvante, viennent de raisons supérieures et d'une cause Immatérielle, qui fait tout de la manière la plus parfaite ; et c'est à cause de cela, aussi bien que de l'infini enveloppé en toutes choses, que je ne suis pas du sentiment d'un habile homme, auteur des entretiens sur la pluralité des mondes... qui croit, à la cartésienne, que toute la machine de la nature peut s'expliquer par certains ressorts ou éléments. Mais il n'en est pas ainsi, et ce n'est pas comme dans les montres, où l'analyse étant poussée jusqu'aux dents des roues, il n'y a plus rien à considérer. Les machines de la nature; sont machines par-
(70) Quatre ans auparavant , Leibniiz avaît envoyé au landgrave de Hesse-Rhinfelds , ses pensées métaphysiques, en prianl ce prince de les fai^e parvenir à Arnaud; mais celui-ci les jugea alors Irèssévèrement, apparemment parce qu'elles n'étaient pas assez développées.
i Je trouve, » écrit Arnaud au prince, le 15 mars 1GS0, i dans ces pensées, tant de choses qui m'effrayent, que presque tous les hommes, si je ne me trompe, trouveront si choquâmes , que je ne vois pas de quelle utilité pouvait être un écrit qui, apparemment, sera rejeté de tout le monde; je n'en donnerai pour exemple que ce qu'il dit en l'article 13, que la notion individuelle de chaque personne enferme, une (ois pour toutes, ce qui lui arrivera à jamais. Et si cela est, Dieu a été libre de créer ou de ne pas créer Adam; mais, supposant qu'il l'ail voulu créer, tout ce qui est depuis arrivé au genre humain, et qui lui arrivera à jamais, a dû et doit arriver par une nécessité plus que fatale, > etc.
Leibniiz fut très-choqué de ce jugement d'Arnauit. M écrivait, le 12 avril 1080, au prince, qui le lui avait communiqué : «J'ai reçu le jugement d'Arnaud, et je trouve à propos de le désabuser par le papier ci-joint, en forme de lettre à Son Allesse Sérénissime; nuis j'avoue que j'avais beaucoup de peine de supprimer l'envie que j'avais, tantôt de rire, tantôt de témi'igner de la compassion , voyant que ce bonhomme parait, en effet, avoir perdu nue partie de ses lumières, et ne se peut empêcher d'outrer toutes choses, comme font les mélancoliques, a qui tout ce qu'ils voient ou songent paraît hoir...»
Dans une autre lettre de même date, écrite encore au prince, il ajoute : « Je ne sais que dire de la letue d'Arnaud , et je n'aurais jamais cru qu'une personne dont nous avons île si belles réflexions de morale et de logique, irait si vite dans ses jugements. Après cela, je ne m'étonne plus si quelquesuns se sont emportés contre lui »
11 parait que l'écrit dont parle Leibniiz fit impression sur Arnaud. Ce do'.leur pa<ul satisfait <*es
explications du philosophe; et l'on voit, par la suite de la correspondance , que Leibniiz reprit à son égaid ses premiers sentiments d'estime et de conliance, d n'en parla plus comme d'un bon homme.
Nous croyons devoir joindre ici un fragment delà lettre qu'écrivit Leibniiz à Arnaud, le 14 juillet lCSti, aussitôt qu'il fut .nstruit que ce docteur ne pi-n-ait plus si désavantageusemenl de son système, parce qu'on y voit la solution de l'objection que lui faisait Arnaud, objection qu'on répète encore tous les jo >rt.
« Comme je défère beaucoup à votre jug.-ment, j'«i été réjoui de voir que vous ayiez modéré votre censure, après avoir vu mon explication sur cette proposition, que je crois importante, et qui vous avait paru étrange, que la notion individuelle de chaque personne enferme, une fois pour toutes, ce qui lui arrivera à jamais. Vous aviez tiré d'abord cette conséquence, que de celte seule supposition , que Dieu ail résolu de créer Adam, tout le reste des événement-, humains arrivés à Adam el à sa postérité, s'en seraient suivis par une nécessité fatale, sans que Dieu eùi plus de liberté n'en disposer, non plus qu'il peut ne pas créer une nature capable de penser, après avoir pris la résolution de me créer.
« A quoi j'ai répondu que les desseins de Dieu , touchant tout cet univers, étant liés entre eux, conformément à sa souveraine sagesse, il n'a pris aucune résolution à l'égard d'Adam, sans en prendre à l'égard de tout ce qui a quelque liaison avec lui. Ce n'est donc pas à cause de la résolution prise à l'égard d'Alain, mais à cause de la résolution prise en, même temps à l'égard de tout le reste (à quoi celle qui est prise à l'égard d'Adam enveloppe un parfait rapport), que Dieu s'esi déterminé sur tous les événements humains; en quoi il nie semblait qu'il n'y avait point de nécessité fatale, ni rien de conlraiie à la liberté de Dieu, mm plus que dans cette nécessité hypothétique, généralement approuvée, qu'il y a à l'égard de Dieu même, d'exécuter ce qu'il a résolu, i [Œuvres d'Arnaud, i. IV, p. 190.)
tout, quelque petite partie qu'on y prenne; ou plutôt la moindre partie est un monde infini à son tour, et qui exprime môme à sa façon tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. Cela passe notre imagination, cependant on sait que cela doit être ; et toute cette variété infiniment infinie est animée dans toutes les parties par une sagesse architectoiiique, plus qu'infinie. On peut dire qu'il y a de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et pour parler ainsi, de la morale partout; et ce qui est surprenant, à prendre les choses dans un sens, chaque substance agit spontanément, comme indépendante de toutes les autres, bien que dans un autre sens toutes les autres l'obligent à s'accommoder avec elles; de sorte qu'on peut dire que toute la nature est pleine de miracles, mais de miracles de raison, et qui deviennent miracles à force] d'être raisonnables, d'une manière qui nous étonne; car les raisons s'y poussent à un progrès infini, où notre esprit, bien qu'il voie que cela se doit, ne peut suivre par sa compréhension. Autrefois on admirait la nature, sans y rien entendre, et on trouvait cela beau. Dernièrement on a Icommeneé à la croire si aisée, que cela est allé au mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de quelques nouveaux philosophes, qui s'imaginèrent eu savoir déjà assez. Mais le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance, et d'y reconnaître que plus on y avance, plus on y découvre de merveilles; et que la grawdeur et la beauté des raisons même, est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins compréhensible à la nôtre.
PR1NCIPFS DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBNITZ, RÉDIGÉS PODR LE PRINCE EUGÈNE.
( Principia philosophiœ , sen thèses, in graliam principis Eugenii (71), t. II, p. 20.)
I. La monade dont nous parlerons, n'est autre chose qu'une substance simple qui entre dans les composés. On appelle substance simple celle qui n'a point de parties.
II. Or, il est nécessaire qu'il y ait des substances simples, puisqu'il y a des composés; car un composé n'est qu'un assemblage de simples.
III. Où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni figure, ni divisibilité; et les monades dont il s'agit, sont les vrais atomes de la nature, et pour tout dire en un mot, les éléments des choses.
IV. Il n'y a point aussi de dissolution à craindre pour elles; et on ne peut concevoir aucune manière dont une substance simple puisse naturellement finir.
V. Par la môme raison il n'y a point de manière dont une substance simple puisse naturellement commencer, puisqu'elle ne pourrait être formée que par la composition.
VI. On peut même assurer que les monades ne peuvent ni commencer ni finir que dans uu instant; c'est-à-dire, une monade ne peut commencer que par la création, ni finir que par. l'annihilation, tandis qu'au contraire les composés commencent et finissent par parties.
VII. On ne peut aussi en aucune manière expliquer comment une monade peut être altérée, ou changée dans son intérieur par une autre créature quelconque ; puisqu'on ne peut concevoir en elle ni transposition, ni aucun mouvement intérieur qui puisse être excité, dirigé , diminué ou augmenté, comme il arrive dans les composés, où la pluralité des parties donne lieu au changement. Les monades n'ont point de fenêtres par où quelque chose puisse entrer ou sortir. Les accidents ne sortent pas des substances, ainsi que les scolasliques avaient imaginé qu'en sortaient les espèces sensibles : et par conséquent ni substance, ni accident ne peut de dehors pénétrer dans la monade.
VIII. Il faut pourtant que les monades aient quelques qualités, autrement elles ne seraient point des êtres.
IX. Il faut même que chaque monade diffère d'une autre monade quelconque ; car dans la nature il n'existe pas deux êtres parfaitement semblables, et entre lesquels il soit impossible de remarquer quelque différence interne oulbndée dans une dénomination interne; et si les substances simples ne différaient point par les qualités, on ne pourrait conséquemment observer aucun changement dans les choses ; puisque tout ce qui se trouve dans le composé, ne peut résulter d'ailleurs que des substances simples, dont il est l'assemblage. Il y a plus, si les monades étaient destituées de qualités, l'une ne pourrait être distinguée de l'autre, puisque ces mêmes monades ne diffèrent point à raison de la quantité. Donc si nous raisonnons dans la supposition du plein, chaque lieu, quelque mouvement qui se fasse, ne recevrait- qu'une masse qui équi-
(71) Cet écrit fut imprimé en 1720, quatre ans après la mort de Leibniiz, dans le supplément des Actes de Leipsick, t. Vil, p. S00, sous ce simple litre, etfsans aucune indication, Principia Philosophiœ, anclore G. G. Leibnitzio. Dutens , qui l'a l'ait entrer dans sa collection, suppose que Leibniiz le composa pour le prince Eugène de Savoie, en 1714. On ne doit point le confondre, ainsi qu'il est arrivé à plusieurs auteurs, avec les principes de la nature et de la grâce, fondés en raison, qu'on dît aussi
avoir été rédigés en faveur du prince Eugène. Si l'un ou l'autre seulement de ces écrits était desliné à ce prince , il e«t plus vraisemblable que c'est le dernier , parce que Leibniiz, dans une Lettre à M. de Montmort, t. V. p. 27, parle de ce qu'il a fait pour le prince Eugène, comme d'un discours. Or, le dernier écrit ressemble assez à un discours, au lieu que le premier est sous la inrme de thèses de métaphysique, et n'est même le plus souvent cité que sous ce t tic.
vaudrait parfaitement à celle qu'ello remplace : ainsi aucun état deschoses ne serait discernable tl'un autre.
X. Je suppose encore, comme ne pouvant in'être contesté, que tout être créé, et par conséquent les monades créées sont sujettes au changement, et même que le changement dans chacune d'entre elles est continuel.
XL Il suit de ce que nous* avons dit jusqu'à présent, que les changements naturels des monades partent d'un principejnterne; puisque aucune cause extérieure "ne peut influer dans leur intérieur. Et en général on peut avancer que la force n'est autre chose que le principe des changements.
XII. 11 faut aussi qu'outre le principe des changements, il y ait quelque schéma de ce qui est changé, qui fasse, pour ainsi dire, la spécification et la variété des substances simples.
XIII. Cette espèce de schéma doit envelopper la mul litude dans l'unité ou dans le simple : car dans tout changement naturel, puisqu'il arrive par degré, quelque chose est changé, et quelque chose reste : donc il faut reconnaître dans une substance simple une certaine pluralité d'affections et de relations, quoique cette substance manque de parties.
XIV. Cet état passager qui enveloppe et représente la multituue dans l'unité, ou la substance simple, n'est autre chose que ce que nous appelons perception, et que nous devons soigneusement distinguerde l'apperception ou de la conscience, ainsi qu'il paraîtra dans la suite : et c'est pour n'avoir point fait cette distinction, que les cartésiens se sont trompés, en comptant pour rien les perceptions dont nous n'avons pas la conscience. C'est encore ce qui a fait penseraux mêmes cartésiens que les seuls esprits sont des monades, qu'il n'y a point d'âmes des bêtes, et encore moins d'autres principes de vie. C'est ce qui leur a fait aussi confondre, avec le vulgaire, unlong étourdissementa\ec une mort à ta rigueur. C'est enfin ce qui les a fait tomber dans le faux préjugé des scoiastiques sur les âmes totalement séparées des corps ; préjugé qui a fourni de nouvelles armes à de prétendus esprits forts, qui combattent l'immortalité de l'âme.
XV. L'action du principe interne, en conséquence de laquelle arrive le changement ou le passage d'une perception à une autre, peut être appelée appétit, appelitus. 11 est bien vrai que l'appétit ne peut pas toujours parvenir entièrement à toute la perception, vers laquelle il a une tendance: il en obtient pourtant toujours une partie, et parvient ainsi à de nouvelles perceptions.
XVI. Nous expérimentons nous-mêmes qu'il y a une multitude dans une substance simple, puisque nous apercevons que la plus petite pensée dont nous avons conscience, renferme une variété dans son objet. Ainsi, tous ceux qui reconnaissent que l'âme est une substance simple, doivent admettre
celle multitude dans la monade : et Bayle n'aurait point dû faire de difficulté sur ce point dans son dictionnaire, ai ticle Rorarius.
XVII. On ne peut pourtant nier que la perception, et ce qui en dépend, ne peuvent être expliqués par des raisons mécaniques, c'e^-à-dire, à l'aide des figures et des mouvements. Car 'supposons une machine qui pense, senteel perçoive en vertu de sa structure, rien n'empêche qu'on ne conçoive cette machine construite sous de plus grandes dimensions, les mêmes proportions gardées, en sorte que nous puissions entrer dans cette machine, comme on entre dans un moulin. Celte supposition faite, nous ne découvrirons rien au dedans, que des parties qui se poussent réciproquement, et jamais rien qui rende la perception explicable. 11 faut donc chercher ce qui rend raison de la perception, non dans une substance composée ou une machine, mais dans une substance simple : et môme dans une substance simple, nous ne trouverons rien, de plus que cela, c'est-à-dire, qu'elle ne renferme que des perceptions et des changements de perceptions ; et c'est en cela seul que doivent consister toutes les actions intérieures des substances simples.
XVIII. On pourrait donner le nom d'entéléchies à toutes les substances simples, ou aux monades créées; car elles ont en ellesmêmes une certaine perfection (exovmTÔ.
i-jTÙi;) une suffisance (àvdprttm), en vertu de laquelle elles sont les sources de leurs actions intérieures, comme des automates incorporels.
XIX. Si l'oa veut appeler âme tout ce qui a la perception et Vappétition dans le sens général que nous avons expliqué, on pourrait appeler âmes toutes les substances simples, ou les monades créées. .Mais comme Yapperception emporte quelque chose de plus qu'une certaine simple perception, il est plus convenable deconserver le nom général de monades et d'entéléchies aux substances simples qui n'ont que la simple perception, et de donner le nom d'âmes à celles seulement dont la perception est plus distincte et jointe avec la mémoire.
XX. Effectivement nous éprouvons quelquefois en nous-mêmes un certain état, dans lequel nous ne nous souvenons de rien, et nous n'avons aucune perception distincte : tel est notre état dans un évanouissement ou un profond sommeil, qui n'est point accompagné de rêves. L'âme dans cet état ne diffère point, quant au sentiment, d'une simple monade; mais comme cet état ne dure pas longtemps, il faut bien reconnaître en elle quelque chose de plus.
XXL II ne s'ensuit pas de là qu'une substance simple soit alors sans aucune perception : cela est impossible , par les raisons que nous venons d'exposer. Car une substance simple ne saurait périr ; et d'un au-
tre côté elle ne peut subsister sans quelque variation, qui ne peut être autre chose que sa perception; mais quand une grande multitude de petites perceptions qui n'offrent rien de distinct, sont présentes à la fois, l'Ame est dans la stupeur, c'est-à-dire, dans un état semblable à celui que nous éprouvons, lorsqu'après avoir tourné rapidement en rond autour de nous-mêmes, nous tombons dans un étourdissement qui l'ait évanouir en nous toute attention, et nous met dans l'impossibilité de rien distinguer. La mort peut procurer aux animaux pour un lumps un état de la sorte.
XXII. Et comme tout état présent de la substance simple suit naturellemenlde l'état qui a précédé, on peut dire que le présent est gros de l'avenir.
XXIII. Donc, puisque nous avons la conscience de nos perceptions, lorsque nous revenons de cet état de stupeur, il est absolument nécessaire que nous ayons eu auparavant et immédiatement quelques perceptions, quoique nous n'en ayons pas eu la conscience; car la perception ne naît naturellement que d'une autre perception, comme un mouvement n'est produit naturellement que par un autre mouvement.
XXIV. Il paraît de là que, si nous n'avions dans nos perceptions rien de distinct, de sublime et d'un goût plus relevé, s'il est permis de parler de la sorte, notre stupeur serait perpétuelle : et tel est l'état des pures monades.
XXV. Nous voyons aussi que la nature a donné aux animaux des perceptions d'un ordre sublime, en leur accordant des organes qui, rassemblant un très-grand nombre de rayons de lumières ou d'ondulations de l'air, les rendent parcelle réunion plus efficaces. Il se passe quelque chose de semblable dans l'odeur, la saveur, le tact, et peutêtre aussi dans beaucoup d'autres sensations que nous ne connaissons point. Et j'expliquerai bientôt comment ce qui se passe dans l'âme représente ce qui est dans les organes.
XXVI. La mémoire fournit aux âmes une espèce de consécution, qui imite la raison, mais qui doit en être distinguée. Nous voyons en effet que les animaux, lorsqu'ils perçoivent un objet qui les frappe, et dont ils ont eu auparavant une perception semblable, attendent, en conséquence de la représentation de la mémoire, ce qui était joint à cette perception dans la perception précédente, et sont portés à des sensations semblables à celles qu'ils avaient auparavant éprouvées. Tar exemple, si l'on montre aux chiens un bâton, ils se souviennent aussitôt de la douleur qu'il leur a causée, ils crient et prennent la fuite.
XXVII. Et l'imagination forte qui les frappe et les met en mouvement, a son principe dans la grandeur ou dans la multitude des perceptions précédentes. Car il arrive
quelquefois qu'une forle impression, faite d'un seul coup, produit le même effet qu'une longue habitude, ou plusieurs perceptions médiocres souvent répétées.
XXVIII. Les hommes agissent à l'instar des bêtes, lorsque les consécutions de leurs perceptions ne dépendent que du principe de la mémoire, semblables alors aux médecins empiriques, qui n'ont qu'une simple pratique sans théorie; et dans le vrai nous ne sommes que des empiriques dans les trois quarts de nos actions. Par exemple, si nous attendons demain Je lever du soleil, notre unique fondement, c'est que le soleil s'est constamment levé tous les jours : il n'y a que les astronomes qui le prévoient par le raisonnement.
XXIX. Mais ce qui nous dislingue des purs animaux, et nous rend vraiment raisonnables et capables des sciences, c'est la connaissance des vérités éternelles et nécessaires, parce que cette connaissance nous élève à la connaissance de Dieu et de nousmêmes : et voilà précisément ce qu'on appelle en nous âme raisonnable, ou esprit.
XXX. C'est encore à la connaissance des vérités nécessaires et de leurs abstractions, que nous sommes redevables de la capacité de faire des actes réfléchis, en vertu desquels nous nous formons l'idée de ce qu'on appelle moi, et nous considérons en nous tantôt un point et tantôt un autre ; et c'est aussi par là, qu'en pensant à nous-mêmes, nous acquérons l'idée de l'être, de la substance simple; de la substance composée, de l'immatériel, et même l'idée de Dieu, en concevant que ce qui esl limité dans .nous est en lui sans limites; et ce sont ces actes réfléchis qui fournissent les principaux objets de nos raisonnements.
XXXI. Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes : le premier est le principe de lu contradiction, en vertu 'duquel nous jugeons faux ce qui implique contradiction ; et véritable, ce qui est opposé au faux, ou qui le contredit.
XXXII. Le second est le principe de la raison suffisante, en vertu duquel nous voyons qu'aucun fait, aucune éuonciation ne peuvent être véritables, à moins qu'il n'y ait une raison suffisante pourquoi la chose e*t ainsi et non autrement, quoique ces raisons puissent le plus souvent nous être inconnues.
XXXIII. Quand une vérité est nécessaire, on peut en découvrir la raison par l'analyse, c'est-à-dire en la décomposant en idées et en vérités plus simples, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à des vérités primitives.
XXXIV. C'est ainsi que chez les mathématiciens les théorèmes de spéculation et les règles de pratique se réduisent par l'analyse à des définitions, des axiomes, des demandes.