EXTRAITS DES LETTRES DE LA COLLECTION DE FEDER
Invitation inutilement faite aux jansénistes. CoUectio:) de M. Feder, lettre de M. Amillon, p. 2, 1708. M. de Joncourt (1) a bien fait de rétracter ce qu'il avait dit un peu légèrement, et d'imiter M. l'archevêque de Cambrai, qui préthé en vain aux jansénistes de faire comme lui.
Immortalité de l'âme. Fondement du droit naturel.
Coilect. de Feder, tell, à M. de Beauval, p. 95, sans date.
Je suis de ce sentiment que la justice est imparfaite sans la religion, et qu'on ne pourrait jamais prouver qu'il faut toujours garder la promesse donnée, s'il n'y avait cette souveraine puissance qui la maintient et qui fait enfin passer tout le droit en fait par un redressement immanquable. J'en ai touché quelque chose dans la préface de mon Codex juris genlium. Il y aura des gens si bien nés ou si bren élevés, que l'injustice leur paraîtra hideuse et qu'ils s'en abstiendront, comme on s'abstient d'une viande qu'on abhorre : et il serait à souhaiter que tous les hommes fussent de cette trempe ; mais cela n'étant point, il faut quelque autre raison que le goût pour convaincre tout le monde de son obligation. C'est pourquoi j'ai toujours désapprouvé les principes de M. de Pufendorf, qui pensait que la considéralion de l'immortalité de l'âme ne devait point entrer dans les fondements du droit naturel.
Fable de la papesse Jeanne.
Coilect. de Feder, lett. à M. de Beamal, p. 97.
Je suis entièrement du sentiment de ceux qui tiennent l'histoire de la papesse Jeanne pour une fable ridicule et qui n'a pour elle aucun auteur ancien. Les meilleurs manuscrits des auteurs tant soil peu anciens qu'on cite ordinairement n'en disent mot. D'ailleurs, après avoir approfondi la chose autrefois, je l'ai trouvée détruite par des raisons qui peuvent passer pour incontestables (2).
(1) Prédicateur à La Haye, déchaîne contre les Coceéiens.
(2) Leibnitz l'a déiruile dans une disserlaiion à laquelle il «>ait donné pour litre : Flores sparsi m tu-
Sur les mystères et la manière d'engager M. Bayle à écrire en faveur de la religion.
Coilect. de Feder, lell. aM. de Beauval. p. 109, 17#6.
Dans les mystères, je dislingue trois points- 1° les expliquer pour en lever l'obscurité ; 2" les prouver par des raisons naturelles ; 3" les soutenir contre les objections. Nous ne pouvons pas toujours satisfaire au premier point, et encore moins au second, au lieu que nous pouvons toujours salisfaire au troisième ; et il n'y a point d'objection insoluble contre la vérité, autrement le contraire serait démontré.
Mais entreprendre de satisfaire tout exprès aux difficultés de M. Bayle, comme il semble que vous me le conseillez, monsieur, c'est ce que j'appréhenderais de ne pouvoir faire sans faire du tort à la religion. Car je ne ferais qu'exciter un si habile homme à mettre ses difficultés dans un jour plus beau, s'il est possible, sans pouvoir me flatter de remédier au mal que j'aurais causé. Pour réfuter M. Bayle utilement, je proposerais l'invention que voici : Je voudrais que quelqu'un entreprît de combattre les raisonnements qu'il fait de temps en temps enfaveur de la religion : par ce moyen en l'obligeant à les soutenir, on l'engagerait à dire mille belles choses qui seraient avantageuses à la religion et à luimôme : par exemple, lorsqu'il dispute contre M. Bernard touchant la simplicité de Dieu, il montre très-bien qu'un composé n'est pas uu être doué d'une véritable unité. Il montre aussi excellemment, dans plus d'un endroit, qu'un être qui pense doit être une substance simple et sans parties, et qui par conséquent n'est point sujette à la destruction.
muliim Joannœ papissœ. Celle disserlaiion, q'ie Leibnitz avait laissée manuscrite , a éié imprimée dans Diblio'Jicca Itist. gOilingcnsis, t. i. C'esl un des ouvrages les plus considérables de Leibnitz, el qui fait le plus d'honneur à la sages-e de sa critique el à l'étendue de S'il érudition Elle esl connue ehseveli'e dans celle bibliothèque historique de Gollingue , ouvrage trèsjicU connu. M. Dulens n'en a point eu de connais- 'ance : voilà pourquoi on ne la trouve pis dansJa colleclion des œuvres dr- Leibnitz. Celte disserlaiion n'était pas envoie tombée sous nos yeux lorsque nous publiâmes la seconde édition des Pensées. Voyes l l,p. 417.
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TLNSEES DE LEIlîNITZ SUR LA RELIGION ET LA MORALE.
La matière ne peut pas penser.
Collect. de Feder,' lettre à M. Bayle, du S décembre 1702, p. 123.
Je suis de votre sentiment (il parle à Bayle). Je crois que la matière ne peut pas devenir pensante comme elle peut devenir ronde : l'ai montré, comme vous savez, monsieur, que la matière peut devenir propre à donner des pensées bien distinctes quand elle est bien organisée; mais non pas à en faire naître où il n'y en a point du tout. C'est comme un essayeur ne fait point naître de l'or, mais il le dé>eloppe. Il est vrai que si le dérangement de la matière était capable de faire cesser les pensées, son arrangement serait aussi capable d'en faire naître. Mais tout cela ne doit s'entendre que des pensées distinctes , qui attireraient assez notre attention pour qu'on puisse s'en souvenir.
Constitution de l'âme.
Coliect.de Feder, lett. à Bayle, p. 121, 1702.
Je nesais s'ilest possible d'cxpîiquer mieux la constitution de l'âme qu'en disant :
l°Qu'elIe est une substance simple, ou bien ce que j'appelle une vraie unité;
2" Que cette unité pourtant est expressive de la multitude, c'est-à-dire des corps, et qu'elle l'est le mieux qu'il est possible, selon son point de vue ou rapport;
3" Qu'ainsi elle est expressive des phénomènes selon les lois métaphysico-mathématit/ues de la nature, c'est-à-dire selon l'ordre le plus conforme à l'intelligence et à la raison ; d'où il s'ensuit enfin :
4-" Que l'âme est une imitation de Dieu, le plus qu'il est possible aux créatures ; qu'elle est, comme lui, simple et pourtant infinie aussi , et enveloppe tout par des perceptions confuses ; mais qu'à l'égard des perceptions distinctes , elle est bornée; au lieu que tout est distinct à la souveraine substance, de qui tout émane et qui est cause de l'existence et de l'ordre, et en un mot la dernière raison des choses.
Dieu contient l'univers éminemment, et l'âme ou l'unité le contient virtuellement, étant un miroir central, mais actif et vital, pour ainsi dire.
On peut même dire que chaque âme est un monde à part, mais que tous ces mondes s'accordent et sont représentatifs des mêmes phénomènes différemment rapportés, et que c'est la plus parfaite manière de multiplier les êtres autant qu'il est possible et le mieux qu'il est possible.
Sur l'activité de l'âme et le franc arbitre. Collect. de Feder, lettre a Bayle, sans date, p. 126.
Vous remarquez que les esprits forts s'attachent aux difficultés du franc arbitre de l'homme, et qu'ils disent ne pouvoir comprendre que si l'âme est une substance créée, elle puisse avoir une véritable force propre et intérieure d'agir. Je souhaiterais qu'ils tissent entendre plus distinctement pourquoi lis prétendent que la substance créée ne sau-
rait avoir une telle force : car je croirais plutôt que sans celte force ce ne serait plus une substance, la nature d'une substance consistant, suivant mon système, daus cette tendance réglée de laquelle les phénomènes naissent par ordre ; tendance qu'elle a reçue d'abord , et qui lui est conservée par l'auteur des choses, de qui toutes les réalités ou perfections émanent toujours par une manière de création continuelle.
Quant au franc arbitre, je suis du sentiment des thomistes et des autres philosophes qui croient que (out est prédéterminé ; et je ne vois pas lieu d'en douter. Cela n'empêche pourtant pas que nous n'ayons une liberté exempte non seulement de la contrainte , mais encore de la nécessité : et en cela il en est de nous comme, de Dieu lui-même, qui est aussi toujours déterminé dans ses actions; car il ne peut manquer de choisir le meilleur. Mais s'il n'avait pas de quoi choisir, et si ce qu'il fait était seul possible, il serait soumis à la nécessité. Plus on est parfait, plus on est déterminé au bien , et aussi plus libre en même temps ; car on a une faculté et une connaissance d'autant plus étendue et une volonté d'autant plus resserrée dans les bornes de la parfaite raison.
Sur la nature de l'esprit humain , que Fontenelle croit incompréhensible.
Collect. de Feder, p. 289, 1702.