CHAPITRE XIX
On ne doit point s'excuser, quoiqu'on soit repris sans sujet.
Il est permis en de certaines rencontres de s'excuser; ce serait même une faute d'y manquer; mais c'est sans doute une action de fort grande humilité, et imiter Noire- Seigneur, de se voir condamner sans avoir tort, et de se taire. Je vous prie donc de
tout mon cœurde vous y appliquer avec soin, puisque vous en pouvez tirer un grand avantage, et qu'au contraire je n'en vois jioint à vous excuser, si ce n'est, comme je l'ai dit, en certaines occasions qui pourraient causer de la peine si on ne disait pas la vérité.
Celui qui aura plus de discrétion que je n'en ai, comprendra aisément ceci; et je crois qu'il importe beaucoup de s'exercer à cette vertu, ou de tâcher d'obtenir de Notre- Seigneur une véritable humilité, qui en est comme la source; car celui qui est véritablement humble, désire d'être méprisé, persécuté et condamné, quoiqu'il n'en ait point donné de sujet : et si vous voulez imiter Notre-Seigneur, en quoi le pouvez-vous mieux, puisqu'on n'a besoin, pour cela, ni de forces corporelles, ni de secours que de Dieu seul?
Je souhaiterais, mes sœurs, que nous nous efforçassions de mettre notre dévotion à pratiquer ces grandes vertus, plutôt qu'à faire des pénitences excessives , dans lesquelles vous savez que je vous conseille d'être retenues, parce qu'elles peuvent nuire à la santé, si elles ne sont accompagnées de discrétion ; au lieu que quelque grandes que soient les vertus intérieures, il n'y a rien du tout à craindre , puisqu'en fortitiant l'âme, elles ne diminuent point les forces nécessaires au corps pour pouvoir servir la communauté, et que, comme je vous l'ai dit autrefois, on peut, dans la pratique des petites choses, se rendre capable de remporter la victoire dans les grandes.
Mais que cela est aisé à dire, et que je le pratique mal ! Il est vrai que je n'ai jamais pu l'éprouver en des choses de conséquence, puisque je n'ai jamais entendu dire du mal de moi que je n'aie vu clairement qu'il y avait sujet d'en dire beaucoup plus ; parce que, quoique ce qu'on en disait ne fût pas du tout comme on le disait, j'avais en plusieurs autres choses offensé Dieu, et qu'ainsi on m'épargnait, en ne m'en parlant point; outre que je suis toujours plus aise que l'on me blâme de ce que je n'ai pas fait, que de ce que j'ai fait.
Il sert beaucoup , pour acquérir cette vertu, de considérer qu'on ne peut rien perdre et qu'on gagne en diverses manières en la pratiquant; la principale est qu'elle nous fait imiter en quelque sorte Notre-Seigneur : je dis en quelque sorte, parce que, tout bien considéré, on ne nous accuse jamais d'avoir failli que nous ne soyons tombés dans quelque faute, puisque nous y tombons sans cesse ; que les plus justes pèchent sept fois le jour, et que nous ne saurions, sans faire un mensonge, dire que nous sommes exemptes de péché. Ainsi , quoique nous n'ayons pas fait la faute dont on nous accuse, nous ne sommes jamais entièrement innocentes comme l'était notre bon Jésus.
Mon Dieu, quand je considère en combien de manières vous avez souffert sans l'avoir mérite in nulle manière, je ne sais que dire,
ni où j'ai l'esprit lorsque je ne désire pas de souffrir; et je sais aussi peu ce que je fais lorsque je m'excuse. Vous n'ignorez pas, ô mon tout et mon bien unique, que, s'il y a quelque chose de bon en moi, je le tiens de votre pure libéralité : et qui vous empêche , Seigneur, de me donner aussitôt beaucoup que peu, puisque si vous vous absteniez de me donner, parce que je ne le mérite pas, je mériterais aussi peu les faveurs que vous m'avez déjà faites ? Serait-il possible que je voulusse que l'on dit du bien d'une créature aussi mauvaise que je le suis, sachant combien de mal on a dit de vous qui êtes le bien suprême? Ne le souffrez pas, ô mon Dieu! ne le souffrez pas ; je ne voudrais pour rien au monde que vous permissiez qu'il y eût dans votre servante la moindre chose qui fût désagréable à vos yeux. Considérez, Seigneur^ que les miens sont pleins de ténèbres , et qu'ainsi le moindre objet les arrête : illuminez-les, et faites que je désire sincèrement que tout le monde m'ait en horreur , puisque j'ai cessé tant de fois de vous aimer, quoique vous m'aimiez si fidèlement. Quelle folie, mon Dieu, est la nôtre! Quel avantage prétendonsnous de satisfaire les créatures , et que nous importe qu'elles nous accusent de mille fautes, pourvu que nous n'en commettions point en votre présence!
O mes filles 1 qu'il est vrai que nous ne comprenons point cette vérité, et qu'ainsi nous n'arrivons jamais au comble de la perfection religieuse 1 car, pour y arriver, il faut considérer et peser beaucoup ce qui est défectueux aux yeux du Créateur, et ce qui nel'estqu'au jugement des créatures. Quand il n'y aurait en ceci autre avantage que la honte que recevra la personne qui vous aura accusée, de voir que vous vous laissez condamner injustement, ne serait-il pas très-considérable? Une de ces actions instruit et édifie quelquefois davantage une âme que dix prédications ne le pourraient faire; et la défense de l'Apôtre, jointe à notre insuffisance, nous rendant incapables de prêcher par des paroles, nous devons toutes nous efforcer de prêcher par nos actions. Quelque renfermées que vous soyez , ne vous imaginez pas que le mal ou le bien que vous ferez puisse être caché; et quoique vous ne vous excusiez point, croyez -vous qu'il ne se trouve pas des personnes qui prennent votre défense, et qui vous excusent? Considérez de quelle sorte Notre-Seigneur répondit en faveur de la Madeleine dans la maison du pharisien, et lorsque Marthe sa sœur l'accusait devant lui-même. Il n'usera pas envers vous de la rigueur qu'il a exercée envers lui-même, en ne permettant que le bon larron prit sa défense que lorsqu'il était déjà attaché à la croix; mais il suscitera quelqu'un qui vous défendra; et si cela n'arrive pas, ce sera pour votre avantage.
Ce que je vous dis est très-véritable, et je l'ai moi-même vu arriver : je ne désirerais pas néanmoins que ce fût ce motif qui vous touchât ; et je serais bien aise que v jus vous
réjouissiez de n'être point justifiées. Si vous pratiquez ce conseil, le temps vous en fera connaître l'utilité : on commence par là à acquérir la liberté de l'esprit, et l'on se soucie aussi peu que l'on dise de nous du mal que du bien, parce qu'on n'y prend non plus de partque s'il regardait unautre. De môme que, lorsque deux, personnes s'entretiennent, nous ne pensons point à leur répondre, parce que ce n'est pas à nous qu'elles parlent ; ainsi nous étant accoutumées, dans ces rencontres où l'on parle contre nous, à ne rien répondre pour notre défense, il nous semble qu'on ne parle pointa nous. Comme nous sommes fort sensibles et fort peu mortifiées, ceci pourra vous paraître impossible, et j'avoue que d'abord il est difficile de le pratiquer; mais je sais pourtant qu'avec l'assistance de Notre-Seigneur, nous pouvons acquérir ce détachement de nousmêmes.