CHAPITRE XVIII
Suite du même sujet.
Je vous conjure , mes sœurs, de mépriser ces bagatelles auxquelles l'on donne le nom d'affronts, puisqu'en vérité toutes ces pointillés d'honneur ressemblent proprement aux maisonnettes que les enfants font avec de la paille.
O mon Dieu , mon Dieu ! si nous savions bien ce que c'est que le point d'honneur , et en quoi en consiste la perte 1 Je ne parle pas à vous, mes sœurs, en disant ceci, puisque vous seriez bien malheureuses si vous ne compreniez pas encore cette vérité; mais je parle à moi-même du temps que je faisais cas de l'honneur, sans savoir ce que c'était, et que je me laissais ainsi emporter au torrent ae la coutume, Hélas! quelles étaient
les choses qui
me donnaient alors de la peine? que j'en ai de honte maintenant, quoique je ne fusse pas du nombre de celles qui s arrêtaient le plus à ces points d'honneur ! Oh 1 que celui qui disait que l'honneur et le profit ne se rencontrent point ensemble, avait grande raison de parler de la sorte! car, quoique peut-être il ne l'entendit pas ainsi qu'il se doit entendre, il est vrai néanmoins, au pied de la lettre, que ce qui est utde à notre âme ne peut jamais se rencontrer avec ce que le monde appelle honneur.
C'est une chose étonnante de voir le renversement qui est dans le siècle. Béni soyezvous, mon Seigneur, de nous en avoir retirées ; et faites-nous, s'il vous plaît, la grâce d'en être toujours aussi éloignées gue nous le sommes maintenant. Dieu nous garde de ces monaslères où se rencontrent ces points d'honneur qui font que l'on rend à Dieu si peu d'honneur 1 Mais considérez, mes sœurs, que le démon ne nous a point oubliées, quelque retirées que nous soyons, puisque, môme dans les monastères , M invente des points d'honneur, et y établit des lois selon lesquelles on monte ou on descend par les différents degrés des charges, ainsi que les gens du monde, et où l'on met son honneur dans des choses si basses et si frivoles, que je n'y saurais penser sans étonnement. Que les savants se conduisent , si non leur semble, selon les règles établies entre eux , car ce n'est pas à moi déjuger s'ils ont raison. Celui qui a enseigné la théologie croirait sans doute se rabaisser en montrant la philosophie, parce que ce point d'honneur veut u.ue l'on monte, et non pas que l'on descende ; et quand môme on lui ordonnerait de le faire par obéissance, il ne laisserait pas d'estimer qu'on lui ferait tort, et ne serait pas seul de cet avis; d'autres soutiendraient aussi que ce serait lui faire injure; en quoi le démon se joignant à eux, il leur inspirerait des raisons pour montrer que cela est fondé sur la loi de Dieu.
Pour ce qui regarde les religieuses, celle qui a été prieure ne doit plus, à ce que l'on prétend, être employée à des ofliecs moins considérables : on prend garde aussi à celle qui est la plus ancienne ; car on est exact à se souvenir de toutes ces choses; on s'imagine même qu'il y a du mérite h le faire, sous prétexte que nos constitutions nous ordonnent d'y avoir égard. N'est-ce pas un juste sujet de rire, ou pour mieux dire de pleurer? Car nos constitutions ne nous ordonnent point de ne pas garder l'humilité; si elles prescriront quelque chose touchant l'égard qu'on doit avoir à celles qui sont plus anciennes, ce n'est qu'afin que tout soit dans l'ordre et bien réglé; mais devons-nous être plus soigneuses et plus exactes à observer nos constitutions en ce qui regarde notre propre estime, que nous ne le sommes à les pratiquer en tant d'autres choses, que nous ne gardons peut-être qu'assez imparfaitement? Ne mettons donc pas, je vous prie, notre perfection à les ob-
server en ceci : c'est aux autres à y prendre garde, et non pas à nous; mais le mal est que, quoiqu'on ne monte pas au ciel par ce chemin, notre inclination nous porte si fort à monter, que nous ne pensons point à descendre.
O mon Sauveur ! n'êtes-vous pas tout ensemble et notre maître et notre modèle? Oui, sans doute. Or, en quoi donc, mon divin Maître, avez-vous établi votre honneur? l'avez -vous perdu en vous humiliant jusqu'à la mort? Non, assurément; mais au contraire, cet abaissement a été la cause et la source de l'honneur de tous les hommes. Hélas ! mes filles, je vous demande, au nom de Dieu, de considérer que, si nous prenons ce chemin, nous n'arriverons jamais où nous [irétendons aller, puisque nous nous égarerons dès l'entrée ; et je prie de tout mon cœur Notre-Seigneur, que nulle âme ne se perde par ce détestable point d'honneur, sans savoir en quoi il consiste. Quoi ! pour avoir pardonné des choses qui n'étaient en effet ni une injure, ni un affront, ni rien du tout, nous croirions avoir fait quelque chose de considérable, et nous nous imaginerons que Dieu doit nous pardonner, parce que nous avons pardonné?
Portez la lumière, Seigneur, dans les ténèbres de notre ignorance; faites-nous connaître gue nous ne nous connaissons pas nous-mêmes; que nous nous présentons à vous les mains vides, et pardonnez-nous nos fautes par votre bonté et par votre miséricorde.
Il faut que Jésus-Christ ait merveilleusement estimé cet amour que nous devons nous porter les uns aux autres, puisque, pour engager son Père à nous pardonner, il aurait pu lui représenter d'autres considérations que celles-là. Il aurait pu lui dire : Pardonnez-nous, Seigneur, parce gue nous faisons de fort grandes pénitences, ou parce guenons prions beaucoup, ou parce gue nous jeûnons très-exactement, ou parce gue nous
avons tout abandonne
pou
r l'amour de vous,
ou parce gue nous vous aimons de tout notre cœur, ou parce (pie nous sommes prêts à perdre la vie pour votre service, et d'autres choses semblables ; mais il se contente de dire : Parce guenons pardonnons. La raison en est peut-être que, sachant combien nous sommes attachés à ce misérable honneur, et qu'il n'y a rien à quoi nous ayons plus de peine à nous résoudre qu'à le mépriser, il croit ne pouvoir rien offrir de notre pari à Dieu son Père, qui lui soit plus agréable.