CHAPITRE XXVI
Manière dont les supérieures doivent se conduire, et discrétion avec laquelle elles doivent faire pratiquer la mortification et l'obéissance.
Les vertus et les talents des supérieures étant différents, elles veulent ordinairement conduire les religieuses qui leur sont soumises par le chemin qu'elles-mêmes tiennent. Celles qui sont fort mortifiées, trouvent facile tout ce qu'elles commandent pour assujettir la volonté, parce qu'il leur semble qu'elles le feraient sans peine, quoique, si on le leur ordonnait, elles y seraient bien empêchées ; c'est pourquoi il faut extrêmement prendre garde à ne rien commander aux autres de ce qui leur paraît rude à elles-mêmêmes; car la discrétion est très-importante dans le gouvernement des âmes, et non-
seulement nécessaire en de semblables ren- (■(intres, mais j'ose dire beaucoup plus qu'en d'autres, parce qu'il n'y a point de plus grand compte que celui que nous rendrons des personnes dont nous avons la conduite, tant pour ce qui regarde l'extérieur que l'intérieur. D'aulres supérieures, qui ont l'esprit fort élevé, voudraient que l'on priât sans cesse : sur quoi, comme j'ai dit que Dieu conduit les âmes par des chemins différents, ces supérieures doivent considérer qu'il ne les a pas établies en autorité pour choisir celui qui leur plaît le plus, mais pour suivre celui qui leur est prescrit par la règle et par nos constitutions , quoiqu'elles voulussent en tenir un autre. Je rencontrai dans l'un de nos monastères une de ces supérieures si affectionnée à la pénitence, qu'elle conduisait toutes les sœurs par cette voie, et obligeait quelquefois la communauté à se donner la discipline pendant l'espace des sept psaumes de la pénitence et de quelques oraisons, et de faire d'autres choses semblables. De même, lorsque la prieure a une dévotion extraordinaire pour l'oraison, au lieu de se contenter que les sœurs la fassent à l'heure ordonnée, elle veut qu'elles s'y occupent après Matines, quoiqu'elle ferait beaucoup mieux de les envoyer dormir. Je voudrais qu'on se contenlât qu'elles accomplissent leur règle, en quoi il y a assez à travailler, et que le resto se fît avec, douceur, particulièrement en ce qui regarde la mortiiication. 11 faut considérer que ces mortifications ne sont pas d'obligation , ni nécessaires pour élever l'âme a une haute perfection, qui est un ouvrage qui ne s'accomplit que peu à peu, en aidant et en conduisant les personnes selon la capacité et l'esprit que Dieu leur donne ; et c'est se tromper de s'imaginer que l'on n'a pas pour cela besoin d'esprit, puisqu'il y en a qui demeurent longtemps avant que de pouvoir connaître ce que c'est que la perfection, et quel est l'esprit de notre règle.
Il est vrai que celles-là se trouveront peutêtre les plus saintes, parce qu'elles ne sauront pas quand il est permis de s'excuser, et autres petites choses semblables, à quoi elles se porteraient facilement, si elles l'entendaient ; au lieu que , n'y comprenant rien, il leur paraît qu'il y a de la vertu à ne pas le faire. Je connais une de ces âmes qui est à mon avis l'une de toutes celles de nos monastères qui a le plus d'esprit, et à qui Dieu fait de plus grandes grâces, tant en ce qui regarde la pénitence que l'humilité, et qui néanmoins n'a pu entrer dans certaines choses de nos constitutions, comme par exemple, d'accuser ses sœurs dans le chapitre des fautes qu'elle a remarquées en elles. Il lui semble que c'est manquer de charité, et elle demande comment il lui serait possible de due du mal de ses sœurs. Je pourrais rapporter d'autres exemples semblables de quelques-unes de celles qui servent Dieu le plus parfaitement, et qui sont dans le reste les plus éclairées.
Une supérieure ne doit [tas aussi se per-
suader de pouvoir bientôt acquérir la connaissance des âmes ; cela n'appartient qu'à Dieu qui seul pénètre le fond des cœurs. 11 faut qu'elle se contente de le suivre en travaillant de tout son pouvoir à conduire chacune d'elles dans le chemin où il lui plaît de la mettre, supposé toutefois qu'elle ne manque point à l'obéissance ni aux autres points essentiels de la règle et des constitutions.
Pour revenir à la mortification, lorsqu'une supérieure, pour mortifier une religieuse, lui commande une chose qui, quoique petite en elle-même, lui est fort pénible, si elle voit qu'en l'exécutant elle demeure si inquiétée et si tentée, qu'il lui serait plus avantageux qu'on ne la lui eût point ordonnée, la prudence oblige cette supérieure à ne pas tenir envers elle une conduite si rude, mais à dissimuler et se contenter de la faire avancer peu à peu jusqu'à ce que Notre-Seigneur agisse lui-même en elle, afin que ce qu'elle ferait dans le dessein do servir cette âme, qui ne laisserait pas, sans ses actions de mortification, d'être une fort bonne religieuse, ne lui soit pas un sujet de trouble et d'abatlement d'esprit. Quelques-unes embrassent si volontiers les mortifications, que plus elles sont grandes, plus elles s'en réjouissent, parce que la grâce que Notre-Seigneur lui a fait d'assujettir leur volonté, leur donne celte force. D'autres, au contraire, ne sauraient supporter de légères mortifications, et leur en ordonner serait comme mettre sur les épaules d'un enfant deux sacs de blé, que non-seulement il ne pourrait porter, mais dont le poids l'accablerait.
J'ai aussi un autre avis très-important à donner aux supérieures; c'est que, quoique ce ne soit que pour éprouver l'obéissance, elles n'ordonnent rien qui puisse être un péché, non pas même véniel ; car j'en sais qui auraient été mortels si on les eût accomplis, non pas peut-être à l'égard de celles qui n'auraient fait qu'obéir, parce que leur simplicité les aurait excusées, mais à l'égard de la supérieure qui sait qu'elle ne leur commande rien qu'elles n'exécutent; ce qu'elles ont lu ou entendu rapporter des actions extraordinaires des saints Pères du désert, leur persuade que tout ce qu'on leur commande est juste, et que, quand il ne le serait pas, elles ne sauraient pécher en l'accomplissant. Quant aux religieuses soumises à l'obéissance, si on leur commandait une chose qui de soi-même fût un péché mortel, elles ne la doivent pas faire, si ce n'est de ne point entendre la Messe, de ne pas observer quelques jeûnes de l'Eglise, ou choses semblables, dont la supérieure aurait des raisons légitimes de les dispenser, telle que serait celle d'une maladie. Mais quant à des commandements extravagants, comme de se jeter dans une mare ou dans un puits, elles ne le pourraient faire sans offenser Dieu, parce qu'on ne doit pas se persuader qu'il fera des miracles pour nous préserver, comme il en faisait
seule
pour ces grands saints : j approuve ment toutes les autres choses où I on peut, sans s'engager en de tels périls, pratiquer la parfaite obéissance.