CHAPITRE XXV
Exhortations aux Carmélites sur la persévérance dans l'esprit de leur état et sur le désintéressement dans la réception des novices.
Plaise au Tout-Puissant de nous donner une grâce si abondante, que rien ne soit capable de nous empêcher d'avancer dans son service, et qu'il veuille toujours, s'il lui plaît, être notre protecteur et notre soutien, alin que nous ne perdions pas, par notre lâcheté, un aussi grand bien que celui dont il a commencé à favoriser des créatures aussi faibles et aussi misérables que nous le sommes 1 Je vous conjure en son nom, mes sœurs et mes filles, de lui faire sans cesse cette prière, et que chacune de celles qui entre-
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ront à l'avenir dans ces maisons saintes, se représente continuellement que c'a été par une grâce toute extraordinaire que cet ordre de la sainte Vierge est rentré dans la première observance de sa règle, afin qu'il ne permette pas qu'elle se relâche. Considérez que des choses qui paraissent légères ouvrent la porte à de grands désordres, et font, sans que l'on s'en aperçoive, que l'esprit du monde entre dans ces lieux consacrés à la retraite et au silence. Représentez-vous la pauvreté et les travaux qui vous ont procuré le repos dont vous jouissez, et vous connaîtrez que la plus grande partie de nos monastères ne sont pas l'ouvrage des hommes, mais celui de Dieu, qui prend plaisir à nous accorder de nouvelles grâces quand nous n'y apportons point d'obstacles. Car d'où pensez-vous qu'une tille aussi faible et aussi imparfaite que je le suis, ait tiré de la force pour exécuter de si grandes choses? Une fille soumise à autrui, une fdle sans argent et sans secours, celui de mes frères qui m'assista en la fondation deSéville étant.encore alors dans les Indes? Et comment pourriez-vous douter, mes sœurs, que ce ne soit Dieu qui ait tout fait, puisque je ne suis pas d'une naissance assez illustre pourm'attribuer l'honneur que l'on m'a rendu en tant de rencontres ; et que, de quelque côté que l'on considère ce qui s'est passé dans ces fondations, il faut toujours en venir à reconnaître que Dieu seul en a été la source? Ne serions-nous donc pas bien malheureuses si nous manquions de maintenir en sa perfection un si grand ouvrage , quand il nous devrait coûter, pour le conserver, notre repos, notre honneur et notre vie? Mais ces trois choses, au contraire, s'y rencontrent : car quel repos égale celui dont vous jouissez avec une telle paix et une si grande joie intérieure, qu'au lieu d'appréhender la pauvreté, vous la désirez? Quel honneur peut être plus grand que d'être les épouses d'un Dieu ? Et quelle vie peut être plus heureuse que celle où l'on n'appréhende point la mort, comme nous en voyons des exemples en celles qui finissent leurs jours parmi nous? Ainsi, si vous demandez sans cesse à Dieu la grâce de -vous avancer de plus en plus dans son service , si vous vous défiez de vous-mêmes pour ne vous confier qu'en lui, et si vous ne vous découragez jamais, il ne vous refusera jamais son assistance.
N'appréhendez donc point que rien vous manque ; et pourvu que vous soyez contentes des dispositions de celles qui se présenteront pour être religieuses, et qu'elles soient riches en vertu, ne craignez point de les recevoir, quoiqu'elles soient pauvres des biens du monde : il suffit qu'elles viennent dans le dessein de servir Dieu le plus parfaitement qu'elles pourront. Il pourvoira a vos besoins par quelque autre voie qui vous sera beaucoup plus avantageuse : j'en parle par expérience, et il m'est témoin que je n'ai jamais refusé aucune fille par défaut de bien, quand j'étais contente du reste. Le grand nombre que vous savez que
j'en ai reçu purement pour l'amour de Dieu, en est une preuve; et je puis assurer avec vérité, que je n'étais pas si aise d'en recevoir de riches que de pauvres, parce que les premières me donnaient quelque crainte, au lieu que les autres touchaient si sensiblement mon cœur, que souvent j'en pleurais de joie. Si en tenant cette conduite lorsque nous n'avions ni maison, ni argent pour en acheter, Dieu nous a tant assistées, serionsnous excusables de ne pas tenir la même conduite maintenant que nous avons de quoi vivre? Croyez-moi, mes filles, vous perdriez en pensant gagner. Si celles qui se présenteront ont du bien qu'elles ne soient point obligées de donner à d'autres qui en auraient besoin, je trouve bon que vous le receviez en aumône, parce qu'il me semble qu'autrement elles vous témoigneraient peu d'aO'ection ; mais prenez toujours garde que celles qui seront reçues ne disposent de leur bien que par l'avis de personnes doctes, et pour la plus grande gloire de Dieu. Nous ne saurions qu'avec ces conditions prétendre en recevoir d'elles; et il nous importe beauplus qu'elles servent Dieu le plus parfaitement qu'elles pourront, puisque ce doit être notre seul désir. Toute misérable que je suis, je puis dire à son honneur et pour votre consolation, que je n'ai jamais rien fait dans nos fondations, que je n'aie cru conforme à sa volonté, dont je n'aurais voulu, pour quoi que ce lût , m'éloigner en la moindre chose, et que par l'avis de mes confesseurs, qui, depuis que j'ai pris celte résolution, se sont tous trouvés fort savants et personnes de grande pitié. Je ne le rapporte, mes filles, qu'afin de vous faire encore mieux connaître combien vous lui êtes obligées, et que jusqu'à cette heure, nous n'avons fait tort à qui que ce soit. Qu'il soit béni à jamais d'être la cause de tout notre bonheur, et d'avoir suscité des personnes charitables pour nous assister. Je le prie de nous faire la grâce de n'être point ingrates de tant de faveurs dont nous lui sommes redevables. Ainsi soit-il.