‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 7 sur 454 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Importance de ne lire dans la jetinessc que de bons livres, et de ne fréquenter que des personnes vertueuses.

Les bonnes qualités de ma mère firent peu d'impression sur mon "esprit, lorsque je commençai à devenir raisonnable; et ce qu'elle avait de défectueux me lit grand tort. Elle prenait plaisir à lire des romans, et ce divertissement ne lui faisait pas tant de mal qu'à moi ; car elle ne laissait pas de prendre tout le soin qu'elle devait avoir de sa famille; et peut-être ne le faisait-elle que pour occuper ses enfants, afin de les empêcher de penser à d'autres choses qui auraient été capables de les perdre. Mais nous oubliions nos autres devoirs pour ne penser qu'à cela seul. Mon père le trouvait si mauvais, qu'il fallait bien prendre garde qu'il ne s'en aperçût. Je m'appliquai donc entièrement à une si dangereuse lecture ; et cette faute, que l'exemple de ma mère me fit faire, causa tant de refroidissement dans mes bons désirs, qu'elle m'en fit commettre beaucoup d'autres. Il me semblait qu'il n'y avait point de mal à employer plusieurs heures du jour et de la nuit à une occupation si vaine, et ma passion pour cela était si grande, que je ne trouvais de contentement qu'à lire quelqu'un de ces livres que je n'eusse point encore vu.

Je commençai de prendre plaisir à m'ajuster et à désirer de paraître bien : j'avais un grand soin de mes mains et de ma coiffure : j'aimais les paifums et toutes les autres vanités; et comme j'étais fort curieuse, je n'en manquais pas. Mon intention n'était pas mauvaise ; et je n'aurais pas voulu être cause que quelqu'un offensât Dieu pour l'amour de moi. Je demeurai durant plusieurs années dans celte excessive curiosité, sans comprendre qu'il y eût du péché; mais je vois bien maintenant qu'il était fort grand.

Comme mon père était extrêmement prudent, il ne permettait l'entrée de sa maison qu'à ses neveux, mes cousins germains : et plût à Dieu qu'il la leur eût refusée aussi bien qu'aux autres; car je connais maintenant quel est le péril, dans un âge où l'on doit commencer à se former à la vertu, de converser avec des personnes qui nonseulement ne connaissent point combien la vanité du monde est méprisable, mais qui portent les autres à l'aimer. Ces parents dont je parle n'étaient qu'un peu plus âgés que moi; nous étions toujours ensemble; ils m'aimaient extrêmement; mon entretien leur était très

agréable; ils me parlaient du

succès de leurs inclinations et de leurs folies, et qui, pis est, j'y prenais plaisir.

Si j'avais à donner conseil aux pères et mères, je les exhorterais à prendre bien garde de ne laisser voir à leurs enfants, à cet âge, que ceux dont la compagnie peut leur être utile, rien n'étant plus important, parce que notre naturel nous porte plutôt au mal qu'au bien. Je le sais par ma propre expérience; car ayant une sœur plus âgée que moi, fort sage et fort vertueuse, je ne profitai point de son exemple, et je reçus un grand préjudice des mauvaises qualitésd'une de mes parentes qui venait souvent nous voir. Comme si ma mère, qui connaissait la légèreté deson esprit, eût prévu !e dommage qu'elle devait me causer, il n'y avait rien qu'elle n'eût fait pour lui fermer l'entrée de sa maison ; mais elle ne le put à cause du prétexte qu'elle avait d'y venir. Je m'affectionnai extrêmement à elle, et je ne me lassais point de l'entretenir , parce qu'elle contribuait à mes divertissements, et me rendait compte de toutes les occupations que lui donnait sa vanité.

J'arrivai ainsi à ma quatorzième année ; et il me semble que, durant ce temps, je n'olfensai point Dieu mortellement, ni ne perdis point sa crainte ; mais j'en avais davantage de manquer à ce que l'honneur du monde exige. Cette crainte était si forte en moi, qu'il me paraît que rien n'aurait été capable de me la faire perdre. Que j'aurais été heureuse si j'avais toujours eu une aussi ferme résolution de ne faire jamais rien de contraire à l'honneur de Dieu.

Mon père et ma sœur voyaient avec un sensible déplaisir l'amitié que j'avais pour cette parente, et me témoignaient souvent ne la point approuver; mais comme ils ne pouvaientlui défendre l'entrée de la maison, leurs sages remontrances m'étaient inutiles, et il ne se pouvait rien ajouter à mon adresse pour réussir dans les choses où je m'engageais si imprudemment. Encore une lois, je ne saurais penser sans étonneraenl au préjudice qu'apporte une mauvaise compagnie; et je ne le pourrais croire si je ne l'avais éprouvé, principalement dans une si grande jeunesse. Je souhaiterais que mon exemple pût servir aux pères et aux mères pour les faire veiller attentivement sur leurs enfants; car il est vrai que la conversation de cette parente me changea de telle sorte, qu'on ne reconnaissait plus en moi aucune marque des inclinations vertueuses que mon naturel me donnait; néanmoins, comme j'ai naturellement de l'horreur pour les choses déshonnêtes, j'ai toujours été très-éloignée de ce qui peut blesser l'honneur; et je me plaisais seulement dans les divertissements et les conversations agréables. Mais parce qu'en ne fuyant pas les occasions, on s'expose à un péril évident , je me mettais au hasard de me perdre.

Page 1