‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 6 sur 454 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sentiments de piété de sainte Thérèse dans sa plus tendre jeunesse.

Nous étions douze enfants, neuf fils et trois filles, et tous, par la miséricorde de Dieu, ont imité les vertus de ma mère et celles de mon père, excepté moi, quoique je fusse celle de tous ses enfants qu'il aimait le plus. Je paraissais, avant d'avoir olFensé Dieu, avoir de l'esprit ; et je ne saurais me souvenir qu'avec douleur du mauvais usage que j'ai fait des bonnes inclinations que Notre- Seigneur m'avait données. J'étais en cela d'autant plus coupable, que je ne voyais rien faire à mes frères qui m'empêchât d'en profiter.

Quoique je les aimasse tousextrômement, et que j'en fusse fort aimée, il y en avait un pour qui j'avais une affection encore plus particulière. Il était environ de mon a"ge, et nous lisions ensemble les Vies des saints. Il me parut, en voyant le martyre que quelques-uns d'eux ont souffert pour l'amour de Dieu, qu'ils avaient acheté à bon marché le bonheur de jouir de sa présence; et il me prit un grand désir de mourir de la même sorte, non par un violent mouvement d'amour que je me sentisse avoir pour lui, mais afin de ne point différera jouir d'une aussi grande félicité que celle que je lisais qu'on possède dans le ciel. Mon frère entra dans le môme sentiment; et nous délibérions ensemble des moyens que nous pourrions employer pour venir à bout do notre dessein. Nous résolûmes de passer dans Ijes pays occupés par les Maures, en demandait l'aumône, afin d'y mourir par leurs mains; et quoique nous ne fussions encore que des enfants, il me semble qu'il nous donnait assez de courage pour exécuter cette réso-

lution. La puissance d'un | ère et d'une

mère, sous laquelle nous étions, était la plus grande difficulté que nous y voyions. (Mette éternité île gloire et de peines que ces livres nous faisaient connaître, frappait notre esprit d'un étrange étonnemenl ; nous répétions sans cesse : Quoi! pour toujours! toujours, toujours! Et quoique je fusse dans une si grande jeunesse, Dieu me faisait la grâce, en prononçant ces paroles , qu'elles imprimaient dans mon cœur le désir d'entrer et de marcher dans le chemin de la vérité.

Lorsque nous vîmes, mon frère et moi, qu'il nous était impossible de réussir dans mitre dessein de soulfrir le martyre, nous résolûmes de vivre comme des ermites, et nous travaillâmes ensuite a faire des ermitages dans le jardin; mais les [lierres que nous mettions pour cela les unes sur les autres venant à tomber, parce qu'elles n'avaient point de liaison, nous ne pûmes eu venir à bout. Je ne saurais encore maintenant penser, sans en Cire beaucoup touchée, que Dieu me faisait dès lors des' grâces dont j'ai si peu profité.

Je donnais l'aumône autant que je le pouvais; mais mon pouvoir était petit. Je me retirais en solitude pour faire mes prières qui étaient en grand nombre, et réciter le rosaire pour lequel ma mère avait une grande dévotion qu'elle nous avait inspirée. Lorsque je m'amusais avec les petites filles de mon âge, mon grand plaisir était de faire des monastères et d'imiter les religieuses, et il me semble que je désirais de l'être, quoique non pas avec autant d'ardeur que les autres choses dont j'ai parlé.

J'avais environ douze ans quand ma mère mourut ; et connaissant la perte que j'avais faite, je me jetai, toute fondante en larmes,

grande fut tort

aux pieds d'une. image de la sainte Vierge et la suppliai de vouloir être ma mère. Quoi que je lisse cette action aveu une simplicité, il m'a paru qu'elle me avantageuse; car j'ai reconnu manifestement que je ne me suis jamais recommandée à cette bienheureuse Mère de Dieu, qu'elle ne m'ait assistée.

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