EMERY
une imagination, d'autres fois aussi elle ne le pouvait croire. Ces sortes de choses n'é-
taient pas continuelles, mais lui arrivaient le plus souvent dans les ras de quelque tri — bulation; comme cette fois, par exemple, qu'elle venait de passer plusieurs jours dans des tourments intérieurs inexprimables et dans un trouble affreux , qu'excitait en son âme la crainte d'être trompée par le démon. C'est ce qui est expliqué tout au long dans cette révélation, où elle a aussi bien publié ses péchés que tout le reste, la crainte lui ayant fait oublier sa réputation.
Etant donc dans cette affliction qui était si extrême qu'on ne peut la dépeindre, elle ne fit qu'entendre ces paroles : C'est moi, ne crains rien; et tout aussitôt son âme demeura tellement tranquille, courageuse et assurée, qu'elle ne pouvait comprendre ellemême d'où lui pouvait venir un si grand bien. Et, en effet, tout ce que ses confesseurs et les docteurs qu'elle avait consultés avaient pu lui dire jusqu'alors, n'avait pas été capable de lui procurer la paix que ce peu de paroles lui rendit en un instant.
D'autres fois, il lui est arrivé de se trouver merveilleusement fortifiée par des visions; et sans ce secours, elle n'eût jamais été capable de supporter, comme elle l'a fait, de si grands travaux et tant de contradictions, outre ses maladies qui ont été sans nombre, principalement depuis son entrée en religion. Elle n'en a plus à présent de si fréquentes, mais elle n'est jamais sans souffrir, tantôt plus, tantôt moins : c'est son ordinaire. S'il lui arrive de rendre quelque petit service à Notre-Seigneur, ou d'en recevoir quelque grâce , ces choses s'effacent bien vite de sa mémoire; ou si quelquefois elle s'en souvient, il ne dépend pas d'elle d'y arrêter son attention , comme elle fait sur ses péchés. Elle est toujours plongée dans cette affligeante idée , comme dans un bourbier infect.
La considération de l'énormité de ses péchés, et du peu qu'elle a fait pour Dieu, est sans doute ce qui l'empêche d'être tentée de vaine gloire; jamais son esprit ne lui a rien représenté qui ne fût pur et chaste ; et il ne lui semble pas qu'elle puisse avoir des pensées d'une autre nature, s'il est vrai que ce soit l'esprit de Dieu qui agisse sur elle, d'autant plus qu'elle n'a nul soin de son corps, et n'y pense seulement pas, tant elle est remplie de Dieu.
Elle conserve aussi toujours une grande crainte de rien faire qui puisse offenser Dieu, et un grand désir d'accomplir en tout sa volonté. C'est la grâce qu'elle ne cesse de lui demander; et il lui semble qu'elle est si bien affermie dans cette résolution, qu'il n'y a chose au monde que ses confesseurs ne lui fissent faire et qu'elle n'exécutât sur-lechampavec la grâcedeDieu, pourpeu qu'elle crût par là lui être plus agréable. Persuadée qu'elle est, qu'il aide toujours ceux qui, dans leurs entreprises, ont pour objet son service et sa gloire, rien ne la touche en comparaison de ce motif, et elle ne songe non plus à travailler pour elle, que si elle n'existait pas, du moins autant qu'elle peut
ESPRIT DE SAINTE THERESE. — PART. IV: LETTRES CHOISIES
juger d'elle-même, et que ses confesseurs en jugent.
Tout ce qui est écrit dans ce papier est exactement vrai. On peut le vérifier par le moyen des personnes avec qui elle communique depuis vingt ans.
Très-souvent son esprit la porte à glorifier Dieu, et elle voudrait que tout le monde s'y portât comme elle, quelque chose qu'il Jui en pût coûter. De là vient le désir qu'elle a du salut des âmes qui ne la quitte point. Et quant au mépris souverain qu'elle a pour toutes les choses du inonde, il vient sans doute de l'habitude qu'elle a prise d'en comparer la misère et la honte, avec le prix inestimable des biens spirituels et éternels.
Voici maintenant, mon révérend Père, comme sefaitlavision, puisque vous le voulez savoir. On ne voit rien, ni intérieurement, ni extérieurement, parce qu'elle ne réside point dans l'imagination; mais l'âme, sans rien voir, conçoit l'objet, et sent de quel côté il est, plus clairement que si elle voyait, excepté que rien de particulier ne se présente à elle ; mais c'est comme si, étant dans l'obscurité, on sentait quelqu'un auprès de soi; car, quoiqu'on ne le pût pas voir, on ne laisserait pas, pour cela, d'être sûr de sa présence. Cette comparaison n'est pourtant pas tout à fait juste, car celui qui est dans l'obscurité peut juger qu'une personne est auprès de lui, par quelque moyen, soit par le
bruit qu'elle fait, soit parce qu'il l'entrevoit et la connaît d'auparavant; au lieu qu'ici il n'y a rien de tout cela, et sans le secours d'aucune parole, ni intérieure ni extérieure, l'âme conçoit très-clairement quel est l'objet qui se présente à elle, de quel côté il est, et quelquefois ce qu'il veut lui dire. Par où et comment elle conçoit cela, c'est ce qu'elle ignore; mais la chose se passe ainsi, et sans qu'elle puisse juger du temps que cela dure; et quand une fois l'objet s'est éloigné d'elle, elle a beau vouloir se le représenter encore de la même façon; elle n'en peut venir à bout. Ce n'est plus que l'effet de son imagination, et non pas, comme auparavant, une représentation indépendante du concours de l'homme. Il en est de même de toutes les choses surnaturelles; et de là vient que l'âme à qui Dieu fait ces sortes de grâces, loin de s en glorifier, en devient plus humble qu'auparavant, parce qu'elle reconnaît que c'est un don de Dieu dont elle ne peut se dégager, comme elle ne peut se le procurer en aucune manière. Cette considération redouble son amour et son zèle pour un si puissant Seigneur, qui peut faire ce que nous ne pouvons seulement pas concevoir, du moins en ce monde. C'est ainsi que, quelque savant qu'on soit, on reconnaît toujours qu'il y a des sciences où l'on ne peut pas atteindre. Que celui qui donne ces biens précieux soit à jamais béni I