OR
J'entrerai dans un plus grand détail dans la lettre que je tous écrirai par M. Moran, quand il partira d'ici.
]| est venu me voir, et sa visite m'a fait grand plaisir; il m'a paru homme de mérite, franc et intelligent , et m'a appris de vous îles particularités bien consolantes. Je regarde comme une des plus grandes grâces que Dieu m'ait faites, de vous avoir fait comprendre le néant du monde, et de vous avoir inspiré le dessein de vous retirer. Que je suis contente, mon cher frère, de savoir que vous prenez le chemin du ciel! c'est ce que je désirais le plus d'apprendre, et jusqu'à présent cela m'avait donné de grandes inquiétudes. Gloire soit rendue à celui qui est l'auteur de tout bien, et qu'il vous fasse la grâce d'avancer toujours de plus en [dus dans son service. Puisque la récompense qui nous attend doit être sans mesure, nous ne devins pas nous arrêter en chemin; il faut, au contraire, aller toujours en avant, et faire au moins quelques pas chaque jour avec ferveur, en sorte qu'il paraisse que nous sommes à la guerre (comme c'est la vérité), et que nous ne voulons ni nous reposer, ni rien négliger que nous n'ayons remporté )a victoire.
Ma sœur dona Maria m'envoya hier la lettre ci-joinle pour vous la faire tenir : elle doit m'en envoyer une autre quand elle aura reçu l'argent; ce secours lui est venu bien à propos. C'est une bonne chrétienne, que son mari, en mourant, a laissée dans de grands embarras; ses enfants seraient ruinés si M. d'Ovaillé s'avisait de vouloir les plaider. L'objet n'est pourtant pas aussi considérable que celui-ci se le ligure, quoiqu'au fond on ait mal fait de vendre l'héritage et d'en flissiper l'argent; mais feu M. Gusman, à qui Dieu fasse miséricorde, ne laissait pas d'avoir ses raisons; et la justice lui avait donné gain de cause, je crois pourtant assez mal à propos. Quoi qu'il en soit, je ne puis souffrir qu'on veuille aujourd'hui revendiquer un bien que feu mon père ,'a vendu, et d'autant plus que ma sœur dona Marie serait bien en peine, si on revoyait le procès que son mari a gagné. Dieu me préserve de ces vues intéressées qu'on ne peut remplir qu'en faisant tort à ses parents; mais c'est ainsi qu'on se gouverne dans ce monde en matière d'intérêt, et ce serait merveille de voir le père et le fils s'accorder ensemble, ou le frère avec le frère. Aussi les poursuites de M. d'Ovaillé ne m'ont-elles point surprise; je suis même étonnée qu'il les ait suspendues pour l'amour de moi. Il me paraît être d'un fort bon naturel ; mais, en cette matière , je ne voudrais pas m'y fier; et je serais d'avis, quand vous lui enverrez les mille écus, que cette somme ne lui fût remise qu'à condition qu'il s'engagera, par écrit, à en remettre la moitié à sa belle-sœur le jour même qu'il recommencera ses poursuites.
Ma sœur dona Juana est assez bien mariée; elle a acquis tant de mérite, et a si bien su s'attirer l'estime générale de tout le monde, qu'il y a de quoi en louer Dieu : c'est une
âme vraiment angélique. Je suis, moi, la plus méchante de toutes, et je ne mériterais pas, vu le peu que je vaux, que vous m'avouassiez pour votre sœur. Je dis ceci dans la sincérité de mon cœur, et je ne conçois pas sur quel fondement on m'aime tant. Pour revenir à dona Juana, elle a essuyé mille traverses, et les a supportées avec une constance i admir.ible. Si vous pouviez, mon cher frère, sans vous incommoder, lui envoyer quelque chose, ne différez fias de le faire, quand ce serait peu à la fois.
Venons présentement à Mme Juana, votre épouse, ma très-chère sœur; quoique je la nomme la dernière, elle ne lient assurément pas la dernière place dans mon cœur, et je suis bien aise de vous dire que je prie Dieu d'aussi bon cœur pour elle que pour vous; trouvez bon que je lui fasse mille très-humbles remerciments de toutes les bontés qu'elle a pour moi ; je ne sais comment les reconnaître, si ce n'est en recommandant notre petit bonhomme, comme je le fais tous les jours, aux prières des bonnes âmes que je connais, telles que le P. Pierre d'Alcantara, les Pères Jésuites, et plusieurs autres personnes que Dieu sans doute exaucera. Plaise à sa divine Majesté le rendre encore meilleur que ses père et mèrel ce sont des personnes vertueuses, mais je demande encore quelque chose de plus pour lui. Entretenez-moi toujours, je vous en prie, dans vos lettres, de la bonne union qui règne entre vous et votre chère femme; rien ne peut me faire tant de plaisir. Je ne puis assez la remercier de son magnifique présent; c'est dommage que je ne porte plus d'or sur moi , car la figure est si bien faite, que j'aurais eu toutes les envies du monde de la garder. Je prie Dieu de vous conserver longtemps l'un et l'autre, et de vous combler de ses bénédictions dans l'année nouvelle où nous allons entrer, étant plus véritablement que personne, mon cher frère, votre très-humble servante,
Dora Thérèse d'Ahumade.
Ce 30 décembre 1561.
A MADAME GLÏOMAR PAKDO ET TAVERA.
La sainte la console sur la maladie de Mme sa mère, et lui marque l'utilité des afflictions.
La grâce du Saint-Esprit vous accompagne incessamment, Madame. La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m apprend de si tristes nouvelles, qu'elles m'ont ôté la joie que tu'aurait donnée cette marque obligeante de votre souvenir. Cela me fait sentir que Dieu ne veut pas que j'aie aucun plaisir qui ne soit mêlé d'amertume : qu'il en soit béni à jamais !
11 paraît, Madame, que toute votre illustre famille aime véritablement le Seigneur, puisqu'il a soin de lui envoyer tant de diverses afflictions, qui sont en cette vie la récom-
ESPRITJïE SALNTE THERESE. — PART. IY. LETTRES CHOISIES.
pense de cet amour; afin que, soulenues comme vous les soutenez, avec une patience invincible, elles lui soient un nouveau motif de la combler de plus en plus de ses dons ineffables. Pour moi, je suis persuadée que ce ne serait pas une des moindres grâces de Dieu, si de iâcheux événements vous faisaient comprendre mieux que vous ne faisiez, le peu de cas qu'on doit faire de celte vie périssable, qui nous menace perpétuellement de la mort, et qui ne cesse point de nous faire sentir fort vivement son peu de consistance et son effroyable misère; car cette persuasion vous porterait à désirer tous les jours plus ardemment cette vie qui n'aura point de fin.
Nous ne manquerons point, Madame , de demander à Dieu, par d'instantes prières, le rétablissement de la santé de Mme Louise de la Certa, et de don Juan, que je souhaite avec ardeur : je me flatte que vous aurez la bonté de me tirer de l'inquiétude que votre lettre m'a donnée, en m'apprenant de leurs nouvelles dès qu'ils se porteront un peu mieux.
Je vous conjure au nom de Dieu, Madame, de ne point vous laisser abattre, mais plutôt d'animer votre courage, afin d'en inspirer à Mme votre mère , et de la soutenir par votre constance et votre fermeté dans cette rude épreuve que le Seigneur lui a envoyée. Ma pensée est que ce serait tenter Dieu que de demeurer plus longtemps dans un lieu où vous ne cessez point d'être malade. Je le supplie de vous soutenir do sa main, et de vous combler de ses bénédictions, et Mme Catherine aussi, que je salue très-respectueusement. Je suis, pleine d'une véritable estime,
Madame,
Votre indigne servante,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 22 octobre.
a don françois de salcède , gentilhomme d'avila.
La sainte lui fait d'aimables compliments, et iéloije du bienheureux Jean delà Croix.
Jésus soit toujours avec vous, Monsieur. Dieu soit loué de ce qu'après avoir écrit sept ou huit lettres d'affaires accablantes et indispensables, il me reste un moment pour me délasser de cette fatigue en m'entretenant avec vous, et pour vous assurer que je reçois toutes vos lettres avec une vraie joie.
Ne pensez donc pas, s'il vous plaît, que ce soit temps perdu de m'écrire; sûrement j'ai quelquefois besoin que vous me donniez cette consolation, à condition cependant que vous ne me répéterez point sans cesse que vous êtes vieux. Ce discours me chagrine d'autant plus, que je ne crois pas les jeunes gens plus assurés de vivre longtemps. Je souhaite que Dieu vous conserve jusqu'à ce
que je meure : mais comptez que, dès que je serai morte, je le prierai ardemment de vous appeler à lui au plus tôt, afin de ne me pas trouver sans vous en l'autre monde.
Obligez-moi, Monsieur, de parler au P.
Jean de la Croix, et de le favoriser de tout votre pouvoir dans l'affaire dont il s'agit. 11 est très-petit de corps, mais il est très-grand aux yeux de Dieu, fort sage et fort judicieux. 11 pratique depuis quelque temps de si étranges austérités, que je le crois trèspropre ànotre saint ordre, auquel il paraît que Dieu l'appelle. Sa conduite est si éditante, qu'on ne peut douter que Dieu ne le soutienne perpétuellement de sa main ; car, bien que je me sois quelquefois fâchée contre lui, et que, dans l'accablement d'affaires où nous sommes à présent, nous ayons eu bien des occasions d'offenser Dieu, je n'ai pas remarqué en lui la moindre imperfection : il n'y a pas un des religieux qui ne l'estime et qui ne s'en loue : il ne manque pas de courage , et il a bien besoin d'en avoir pour soutenir seul, comme il l'est, de si rudes commencements. Je m'attends qu'il vous dira des nouvelles de nos affaires : ainsi je ne vous en dirai pas davantage.
Soyez cependant persuadé que je ne compte pas pour peu que vous ayez voulu donner six ducats pour me venir voir, quoique je puisse vous assurer que je donnerais avec plaisir une bien plus grosse somme, si je l'avais, pour avoir la consolation de vous entretenir : et ce serait avec justice ; car vous valez infiniment plus que moi. De bonne foi, quel cas peut-on faire d'une pauvre religieuse, telle que je le suis, qui n'est bonne à rien, et qui ne possède rien ?
Je suis avec mille respects, votre véritable servante,
Thérèse de Jésus, Carmélite.
Septembre 1568.
Encore une fois, Monsieur, ayez la bonté de parler au P. Jean de la Croix, et de lui conseiller ce que vous jugerez convenai )le à sa manière de vie. Dieu lui a donné une grandeur d'âme admirable ; sa ferveur est ravissante, elle m'anime et m'encourage au dernier point; et la vertu qu'il fait éclater en des occasions très-difficiles , me persuade que Dieu comblera de ses bénédictions de si heureux commencements. Il est homme de grand esprit et de grande oraison. Plaise au Seigneur de l'y perfectionner de jour en jourl
A MADAME JEANNE d'aHOMADK, SA SOEUR.
Elle fui recommande la confiance en Dieu, et la prie de ne point l' engager dans les affaires du monde.
Jésus soit toujours avec vous, ma chère sœur. Des affaires importantes 'ont appelé ici M. votre mari, malgré l'extrème^appré-
liens inn que nous avions qu'il Ht ce voyage. Peut-être sera-t-il obligé de le l'aire une seconde fois pour recevoir l'argent que vous savez, qu'on pourrait cependant lui faire tenir tres-aisécnent, s'il le souhaitait. Il vous apportera, ma chère sœur, des nouvelles de M. votre fils. Quelque joie que j'aie que vos affaires temporelles soient en bon état, je souhaite infiniment davantage que celles de votre salut leur soient préférées. Ne manquez donc pas, je vous prie, de vous confesser à Noël, et de vous souvenir de moi dans vos prières.
Oserai-je vous dire que je ne suis point contente que M. votre mari soit toujours hors de chez lui? N'est il pas vrai qu'il dépense dans ses voyages plus qu'il ne gagne, et qu'il vous laisse seule dans la maison toute triste et désolée, et ses affaires extrêmement dérangées? Que n'attendons-nous en patience ce que le Seigneur veut faire, nous efforçant d'accomplir sa diyine volonté ? Si nous ne songions qu'à lui plaire, il aurait un soin particulier de lout ce qui nous regarde. Surtout, ma chère sœur, bannjssez de votre cœur la crainte que vous pouvez avoir que vos enfants ne viennent à manquer. Croyez-moi, ils ne tomberont jamais dans ce malheur, s'ils font ce que je leur recommande ici. N'oubliez pas aussi ue considérer souvent que tout passe et s'enfuit de nous avec une rapidité inconcevable.
Permettez-moi , ma chère sœur, de vous demander une grâce, c'est de ne me point compter pour vous rendre service dans les affaires du monde , mais seulement pour vous offrir au Seigneur, car, malgré le sentiment de M, Godir.ez , je ne m'en mêlerai de mes jours. J'ai un directeur qui a soin de ma conscience, et je ijc me gouverne pas par les conseils de toutes sortes de personnes. Cette déclaration n'est point pour vous donner de la peine, mais afin que vous puissiez répondre à ceux qui blâmeront ma conduite en ce point, que j'ai de bonnes raisons d'en user comme j'en use; que tout ce qu'on me donne appartient tellement à, l'ordre, qu'il ne doit être employé qu'en des choses qui lui soient utiles, et dont il puisse disposer.
Mon dessein aussi est de vous faire comprendre que, de la manière dont le monde est fait, et dans l'état où il a plu à Dieu de me mettre, il y va de sa gloire et de mon repos particulier, qu'on ne croie pas que je fais quelque chose pour vous et pour votre famille : car, bien que ce que je fais soit moins que rien, si l'on venait à s'apercevoir de la moindre chose, je suis sûre qu'on dirait aussitôt de moi ce que j'entends dire de tant d'autres personnes; c'est pourquoi je dois plus que jamais m'observer à cet égard.
Faites-moi la justice, ma chère sœur, d'être persuadée que cela ne vient point de froideur pour vous, puisque personne ne vous aime et ne vous chérit si tendrement que moi. J'essaye quelquefois de vous donner des marques de uion amitié, en vous
rendant certains petits services qui ne vous déplairaient pas si je vous les racontais. Encore une fois, soyez persuadée, je vous prie, que quiconque est aussi exposé que je le suis aux yeux du monde, doit extrêmement prendre garde de quelle manière il pratique même la vertu. Vous ne croiriez jamais la peine que j'ai à vous refuser ces sortes d'assistances ; comme je la souffre pour plaire à Dieu, j'espère fermement qu'il aura soin de vous, ma chère sœur, et de tout ce qui vous appartient. Je finis en le suppliant de vous conserver; car je me suis beaucoup arrêtée, et l'on sonne Matines. Toute à vous,
Thérèse de Jésus, Carmélite.
A la fin de l'année 1569.
J'embrasse tendrement Béatrix, ma chère nièce.
A MADAME AGXÈS NIETO.
La sainte lui parle (le l'usage de la prospérité, et de la réception d'une fille dans une de ses maisons.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, Madame. Quoique je ne me sois pas donné plus tôt l'honneur de vous écrire, soyez sûre que la négligence n'a nulle part à mon retardement; j'ai un soin tout particulier de vous recommander à Dieu dans mes faillies prières, et comme une véritable amie, j'ai pris toute la part qu'on peut prendre à votre bonheur. Plaise à Dieu de vous en faire jouir un grand nombre d'années consommées à son service! car les biens de la terre ne sont pas absolument incompatibles avec le culte souverain que nous devons à Dieu, quoiqu'ils y forment souvent d'extrêmes obstacles.
Tout ce qu'on appelle biens dans cette misérable vie, ne mérite pas d'en porter le nom , puisque la plupart ne sont pas des biens, mais de véritables maux. Ainsi , Madame, ce n'est pas pour vous un petit avantage de vous être appliquée les années précédentes avec tant de ferveur aux exercices de la piété, parce qu'à la faveur des lumières que vous avez puisées dans celui qui en est la source intarissable, vous pouvez faire un juste discernement de ce qui est digne d'estime ou de mépris , et ne vous pas atta-^ cher à ce qui passe comme une ombre.
On ne peut, Madame, être plus reconnaissante que je le suis, de l'image que vous avez eu la bonté de m'envoyer; je prie Dieu de vous récompenser d'un si magnifique présent ; faites- moi le plaisir de le garder jusqu'à ce que je vous le demande : ce sera lorsque je pourrai m'en servir, et demeurer constamment dans quelqu'un de nos monastères. En attendant, je ne cesserai point de demander au Seigneur de vous comb'er de tous les biens spirituels que vous désire celle qui est, pleine de respect,
Votre indigne servante, Thérèse de Jé?us, Carmélite.
Ce 28 décembre 1569.
- PART. IV. LETTRES CHOISIES
k DES DEMOISELLES QCI DÉSIRAIENT D'ÊTRE CARMÉLITES.
La sainte leur donne de sages avis pour sur monter les obstacles qu'on formait à l'exécution de leur dessein.
La grâce du Saint-Esprit fasse éternellement sa demeure dans vos âmes, et vous affermisse de plus en plus dans le dessein qu'elle vous a fait concevoir de vous consacrer pour jamais au service de Dieu.
Croyez-moi, Mesdemoiselles , il n'est pas aussi aisé qu'il vous paraît de prendre l'habit de la religion malgré sa famille. Pouvezvous me répondre, après avoir pris cet habit fort courageusement, d'être assez parfaites pour n'avoir pas ensuite bien du chagrin de vous être attiré la disgrâce de tous vos proches? Il vaut donc bien mieux ne rien précipiter, recommander cette affaire à Dieu, et tâcher, par des prières ardentes, d'obtenir de sa bonté qu'il fasse agréer cette entreprise à messieurs vos parents. Il a tout pouvoir sur les cœurs; il les manie et les remue comme il lui plaît : ainsi j'ose espérer qu'il les fera consentir à seconder votre pieux dessein ; et que, lorsque vous y penserez le moins, il fera tourner les choses d'une manière qui vous surprendra, et dont tout le monde sera également content.
Vivez donc, Mesdemoiselles, dans l'attente de cet heureux jour, vous soumettant aux ordres de Dieu, dont les desseins sont souvent très-différents des nôtres. Contentez-vous aussi, pour le présent, de la promesse que je vous fais de vous garder des places, et jetez avec confiance toutes vos inquiétudes dans le sein de Dieu, afin qu'il dispose de vous et de tout ce qui vous regarde, selon son bon plaisir : c'est en cela que consiste la perfection; et tout ce que vous entreprendriez sans cet abandon serait une pure illusion.
Faites - moi cependant la justice d'être persuadées que, si votre réception dépendait de moi uniquement, je ne différerais pas à vous accorder cette grâce, que vous me demandez avec tant d'instance; mais je suis obligée, comme je vous l'ai fait voir , d'avoir bien des égards. Plaise au Seigneur de faire réussir ce projet à sa plus grande gloire, de vous conserver et de vous faire croître, do jour enjour, en grâce et en sainteté! Je suis toute à vous eu qualité de votre indigne servante, etc.
Cette lettre n'a point de date.
A DON LAURENT DE CÉl'ÈDE, SON FRÈRE.
Elle le confirme dans le dessein qu'il avait de repasser en Espagne, lui rend compte de l'emploi de l'argent qu'il lui avait envoyé, et le console de ta mort de sa femme.
Le Saint-Esprit suit toujours avec vous,
mon cher frère. Je vous ai écrit par quatre voies différentes, et dans trois il y avait aussi une lettre pour don Jérôme de Cépède; et comme il n'est pas possible que quelqu'une de ces lettres ne vous soit parvenue, je ne vous répondrai point à bien des articles auxquels j'ai déjà répondu. Je n'ajouterai rien non plus à ce que je vous ai dit sur la bonne résolution que Dieu vous a inspirée, dont je lui ai rendu grâces du meilleur de mon cœur. Vous ne pourriez mieux faire assurément ; et par les raisons que vous m'avez marquées qui vous y engageraient, je conjecture que vous pouvez en avoir d'autres. J'espère que ce sera pour la ['lus grande gloire de Dieu, et pour votre plus grand bien. On ne cesse de le prier pour vous dans toutes nos maisons, afin qu'il vous ramène heureusement dans votre patrie , puisque c'est votre intention de vous attacher à lui, et qu'il vous fasse prendre le parti le plus avantageux , tant pour votre âme que pour vos enfants.
Je vous ai déjà mandé que nous avions six couvents de religieuses fondés, et deux de religieux ; ceux de religieux sont des séminaires de perfection ; et quant à ceux de religieuses, ils sont en tout si semblables à celui de Saint-Joseph d'Avila, qu'on dirait qu'ils ne font tous six qu'une même maison : vous ne sauriez croire combien je suis encouragée de voir le zèle et la pureté avec lesquels Dieu est servi dans ces maisons.
J'eus quelques accès de fièvre quarte il y a un an ou environ, mais je ne m'en suis que mieux portée depuis. J'étais alors à Valladolid, occupée delà fondation d'un de nos monastères; et j'y étais si bien traitée par les soins de Mme Marie de Mendoça, veuve de don de Los-Cobos, secrétaire d'Etat, que j'en étais excédée : c'est une dame qui a bien de l'amitié pour moi. Je conclus de là que Dieu nous envoie la santé ou la maladie, selon que l'une ou l'autre est avantageuse à notre salut; qu'il soit béni à jamais I J'étais fort en peine de votre mal d'yeux; c'est quelque chose d'extrêmement incommode : Dieu soit loué que cela va beaucoup mieux.
Il m'est échappé dans mes précédentes lettres de vous marquer les commodités que nous avons à Avila pour l'éducation de la jeunesse : les Pères Jésuites y ont un collège où on enseigne la grammaire; ils font aller leurs écoliers à confesse tous les huit jours, et ils en font des sujets merveilleusement vertueux. Quant à la philosophie et à la théologie, on les enseigne à Saint-Thomas, et l'on y trouve, sans sortir de la maison, tous les secours qu'on peut désirer, tant pour la vertu que pour l'étude. Le peuple même est si dévot dans cette ville, que les étrangers eu sont édifiés. On ne voit partout que des gens en oraison, ou aux pieds des confesseurs, et des séculiers qui mènent la vie la plus retirée et la plus recueillie; le bon François de Salcède est de ce nombre.
Je vous ai aussi mandé, men cher frère,
combien le secours que vous avez fait passer à ma sœur était venu à propos. J'ai toujours admiré son courage et sa vertu dans les afflictions et l'indigence par lesquelles Dieu a voulu l'éprouver ; sans doute il veut aujourd'hui la consoler. Pour moi, je n'ai besoin de rien; j'ai plus qu'il ne me faut : ainsi, de tout ce que vous avez eu la générosité de m'envoyer, je lui en donnerai une partie, et j'emploierai le reste en d'autres bonnes œuvres, à votre intention. Jl faut pourtant vous dire qu'une partie de cet argent m'a fait grand plaisir par rapport à certains scrupules que j'avais ; car dans toutes les fondations de nos monastères, il se présente souvent des difficultés à aplanir, que je ne manque jamais de communiquer aux plus habiles jurisconsultes que je puis trouver sur les lieux : c'a toujours été mon tisage dans tout ce 'qui peut intéresser ma conscience ; et quoique ce soit pour une plus grande exactitude et pour le bien de la chose, je me reproche quelquefois la dépense que je fais pour les honoraires de ces consultations, qui peut-être serait plus modique en d'autres mains que les miennes, d'autant plus que je consulte souvent suides riens. J'ai donc pris, pour cette fois, la dépense de mes consultations sur l'argent que vous m'aviez envoyé, et je me suis épargné en même temps lé désagrément d'en emprunter, quoique je n'eusse pas manqué de gens qui m'eussent ouvert leur bourse. 11 m'en coûte un peu davantage qu'à un autre, niais aussi j'en suis plus libre avec ces messieurs, et je leur explique mon.affaire tout à mon aise. En vérité, le monde est si intéressé, que cela me donne de l'horreur pour l'argent ; aussi ne veux-je rien garder pour moi de celui-ci : j'en donnerai quelque chose à l'ordre , et je disposerai du reste avec liberté pour les usages que je viens de dire. Heureusement j'ai toutes sortes de permissions du Père général et du Père provincial, soit pour recevoir des religieuses, soit ) tour les changer, soit même pour assister une maison du bien des autres.
Il faut que le monde soit bien aveugle et bien prévenu en ma faveur ; croiriez-vous (et je ne sais pas trop pourquoi) que mon crédit est si bien établi, qu'on me confie jusqu'à mille et deux mille ducats ? de manière qu'avec toute mon aversion pour l'argent et les affaires, je ne suis occupée d'autre chose ; ce n'est pas là une petite croix , mais qu'y faire ? Cela n'aura qu'un temps. Plaise à Dieu que je puisse le servir dans tous ces embarras !
Tout de bon, j'imagine que ce sera une grande satisfaction pour moi de vous posséder ici. J'en reçois si peu de toutes les choses de la terre, que peut-être Notre-Seigneur veut-il que j'aie celle-ci, et que nous nous réunissions pour travailler ensemble à sa gloire ei au salut des âmes. Je suis touchée plus que je ne puis vous dire, d'en voir tant qui se perdent, et vos pauvres Indiens me font un peine extrême : Dieu veuille les éo'airer! Il faut convenir qu'il y a bien de la
misère partout le moiule, aussi bien ici que là-bas. J'ai occasion de voir différents pays, et de parler à quantité de gens ; et la plupart du temps, tout ce que je puis en dire , c'est que les hommes sont pires que les bêtes ; oui, il faut que nous n'ayons pas la moindre idée de la dignité de notre âme, pour la dégrader au point que nous le faisons , par rattachement aux choses méprisables delà terre. Prions Dieu qu'il nous éclaire.
Je n'aurais pas cru être si longue; je souhaite de tout mon cœur que vous compreniez la grâce que le Seigneur vous a faite, en donnant une si belle mort à Mme votre chère femme. Nous avons bien prié Dieu ici pour elle, et on lui a fait un service dans chacune de nos maisons. J'espère qu'elle n'a plus besoin de prières, et que Dieu l'a déjà mise en lieu de repos. Efforcez-vous, mon cher frère, de surmonter votre chagrin. Considérez qu'il n'appartient qu'à ceux qui ne croient pas à la vie éternelle de s'affliger si excessivement sur le sort de ceux qui vont en jouir en sortant de la misérable vie de ce monde. Mille compliments, je vous prie, à mon frère don Jérôme de Cépède. Cette lettre servira pour vous deux. J'ai bien de la joie d'apprendre qu'il prend des arrangements pour venir ici dans quelques années; si cela était possible, je voudrais bien qu'il ne laissât pas ses enfants là-bas, j'aimerais bien mieux que nous nous réunissions tous ici, et que nous nous prêtassions des secours mutuels pour nous rejoindre un jour dans l'éternité.
H y a déjà beaucoup de vos Messes de dites, et j'aurai soin de faire dire les autres. Je vous dirai que j'ai reçu une religieuse pour rien, et que je voulais lui donner jusqu'au lit, dans l'intention que Dieu vous fasse la grâce de revenir en bonne santé, vous et vos enfants : embrassez -les pour moi. J'en reçois une autre de même à l'intention de don Jérôme, et ce ne sont pas les seules; il me suffit qu'elles soient spirituelles. Notre-Seigneur prend soin de nous en amener d'autres qui nous apportent du bien, et tout s'arrange de cette façon. Je compte que vous aurez bien du plaisir ù tout cela. Je suis avec respect, etc.
Ce 11 janvier 1570.
LETTRE Mil.
A MADEMOISELLE ISABELLE CIIIMÈXE, A SEGOVIE.
La suinte la fortifie dans le dessein qu'elle avait de se faire Carmélite, et lui dunne son agrément.
Que l'Esprit-Saint soit toujours avec vous, Mademoiselle, et vous fasse la grâce de comprendre combien vous êtes redevable au Seigneur. C'est en éclairant votre âme de sa divine lumière, qu'il vous a fait souhaiter d'échapper aux affreux périls qui vous environnent, je veux dire la jeunesse, les gi amis biens et la liberté. C'est par miséricorde que la pénitence, la clôture et !a pau-
ESPRIT DE SAINTE THERESE.— PART. IV. LETTRES CHOISIES
ilS
vrelé, tous objets qui inspirent ordinairement l'horreur et l'épouvante, n'ont- fait d'autre impression sur vous, que de vous donner une haute idée des biens célestes, et un souverain mépris pour les biens trompeurs et dangereux de ce monde; Dieu en soit béni à jamais 1 11 ne m'en faut pas davantage pour me persuader que vous êtes un excellent sujet, que vous avez les qualités requises pour entrer dans notre saint ordre, et que vous serez une digne fille de la sainte Vierge. Dieu vous fasse la grâce d'avancer toujours dans vos saints désirs, et dans la pratique des bonnes œuvres, en sorte que je n'aie que des grâces à rendre au P. Jean de Léon. Son témoignage me suffit, je n'ai pas^ besoin d'une plus ample information; et j'ai si fort dans l'esprit que vous serez un jour une grande sainte, que je ne voudrais d'autre caution que vous-même.
Je prie Dieu de vous rendre l'aumône que vous avez résolu de faire au couvent où vous entrerez. Elle est considérable, et c'est pour vous un grand motif de consolation de suivre si exactement le conseil du Seigneur, en vous donnant à lui sans réserve, et tout ce que vous possédez aux pauvres, pour l'amour de lui. Il est vrai qu'à la vue de tant de grâces que vous avez reçues de sa miséricorde, vous ne pouviez moins faire pour lui marquer votre reconnaissance; mais aussi c'est beaucoup faire que de faire tout ce qu'on peut; et sans doute ce Dieu puissant, qui n'est jamais en reste, récompensera votre zèle par de nouveaux bienfaits.
Puisque vous avez vu nos constitutions et notre règle, il ne me reste rien à vous dire, sinon que vous pouvez vous rendre dans celle de nos maisons qui vous conviendra le mieux, si vous persistez dans votre résolution. C'est le moins que je puisse faire pour le P. Jean de Léon que de vous en laisser le choix. La vérité est que je serais charmée que vous prissiez l'habit dans le couvent où je serai, parce que j'ai grande envie de vous connaître; mais je remets le tout entre les mains de Dieu, et le prie d'en ordonner pour sa plus grande gloire. Je suis avec respect, etc.
Entre 1570 et 1573.
AU RÉVÉREND P. DOMINIQUE KAO.NEZ, DE LCR- DUE DE SAINT-DOMINIQUE, L'cH DE SES CON- FESSEURS.
La sainte lui rend compte de l'excellente vocation d'une fille qu'il l'avait priée de recevoir sans dot, et lui donne quelques avis.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous et avec moi, mon révérend Père. Je rie suis plus étonnée des grandes choses qu'on entreprend pour l'amour de Dieu, puisque l'amitié que j'ai pour le P. Dominique est capable de me faire trouver bon tout ce qu'il trouve bon, et de me faire vou-
loir tout ce qu'il veut. Je ne sais pas Iropoù aboutira cet enchantement.
Nous sommes extrêmement contentes de la fille que vous nous avez présentée; elle est tellement ravie de joie depuis qu'elle est entrée ici, qu'elle nous fait bénir Dieu à chaque instant de l'avoir reçue. Je crois que je n'aurai jamais le courage d'en faire une sœur du voile blanc, surtout voyant ce que vous avez fait pour elle. J'ai résolu de lui faire apprendre à lire, et suivant le progrès qu'elle fera, nous nous déterminerons. Elle a pénétré ma façon de penser, sans que je lui aie parlé; et depuis qu'elle est ici, elle s'est si fort avancée dans l'oraison, que plus d'une religieuse lui porte envie. Vous ne sauriez croire, mon Père, le doux plaisir que je ressens quand je reçois quelque fille qui n'apporte rien, et que je la prends seulement pour l'amour de Dieu.
Quand je rencontre de ces pauvres filles qui souhaitent sincèrement de se consacrer à Dieu, et qui ne peuvent suivre leur vocation faute d'argent, je regarde comme une faveur singulière que Dieu me fait de me les adresser, et de se servir de moi pour les aider. Quelle satisfaction pour moi, s'il était possible do les recevoir toutes de cette façon-là I Je ne me souviens pourtant pas d'en avoir refusé aucune, pour n'avoir rien h donner, lorsque j'en étais d'ailleurs contente.
J'ai eu une joie toute particulière de la grâce que Dieu vous a faite de vous employer à des œuvres si saintes, et de voir avec quelle ardeur vous vous portez à celleci. Vous êtes devenu le père de ceux qui peuvent peu, et votre charité me charme à tel point, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous seconder en pareille occasion, du moins autant que je le pourrai.
La compagne de cette fille ne pouvait so résoudre à la quitter. Je crus qu'elle ne Unirait point de pleurer. Je ne sais à quelle intention vous m'avez envoyé celte compagne; cependant le Père visiteur a déjà donné la permission pour la faire entrer : c'est un commencement pour en obtenir davantage avec l'aide de Dieu ; et peut-être pourrai-je prendre encore cette pleureuse si vous le souhaitez ; mais ce ne sera pas pour Ségovie, car mon nombre est plus que complet.
Je prie Dieu qu'il fasse de vous un grand saint ; mais j'ai grande envie d'avoir avec vous une conversation au sujet de ces vaines appréhensions qui vous embarrassent l'esprit. Vous perdez le temps à vous y arrêter, et vous manquez d'humilité à ne vouloir pas me croire là-dessus. Je suis bien plus contente du P. Melchior; car pour une fois que je lui ai parlé à Avila, il a la bonté de dire qu'il a beaucoup profité avec moi, et qu'il m'a perpétuellement devant les les yeux. C'est, en vérité, un saint religieux et une âme qui doit être bien agréable au Seigneur; je ne puis vous dire combien il m'a édifiée; mais ne dirait-on pas que je n'ai à vous parler que de la piété des autres? Demeurez toujours uni avec Dieu, et
priez-le de. ne pas permettre que je fasse jamais rien contre votre volonté. Vous connaissez le sincère et respectueux attachement avec lequel je suis pour la vie, etc. 157ï.
A DON TUT0NI0 DE BRAGANCE, DEPUIS ARCHE- VEQUE d'éboba.
L'i sainte lui donne des avis utiles, le console, et le reintrcie de quelques aumônes.
La grâce de l'Esprit-Saint soit avec vous, Monsieur. J'apprends avec bien du plaisir que vous êtes arrivé heureusement et en bonne santé ; mais pour un si long trajet que celui que vous venez de faire, je trouve voire lettre bien courte; encore ne me dites-vous pas si vous avez réussi dans l'affaire qui était l'objet de votre voyage.
Ce n'est pas" chose si étrange que vous soyez mécontent de vous-même, et vous ne devez point être alarmé de ce que vous éprouvez un peu de tiédeur. C'est une suite de l'embarras et de la fatigue du voyage, qui ne vous ont pas permis de régler votre temps sur la route, comme vous avez coutume de le faire : mais vous ne serez pas plutôt rendu à vous-même, que la paix se rétablira dans votre âme.
Ma santé est assez passable, du moins en comparaison de ce qu'elle a été. Si j'avais, comme vous, le talent de me plaindre, je vous ferais convenir que mes maux sont fort au-dessus des vôtres. J'ai été surtout extrêmement malade pendant deux mois, et mes douleurs étaient si violentes, que l'intérieur s'en ressentait, au point que je ne savais si j'existais encore. L'intérieur va bien présentement, mais l'extérieur est toujours à peu près le même, malgré les secours que vous voulez bien me procurer, à moi et à mes sœurs, dont je prie Dieu de vous donner la récompense. J'en ai ici quelques-unes qui sont arrivées de Pastrane fort malades, parce que la maison était trop humide; mais grâce à vos charités, elles se portent beaucoup mieux. Ce sont de fort bonnes âmes avec qui vous auriez bien de la consolation de communiquer, surtout la Mère prieure.
Je savais déjà la mort du roi de France, J'envisage avec douleur les maux que cet événement va traîner après soi, et combien d'âmes sont menacées d'être la proie du démon ; Dieu veuille y remédier. Si nos prières y pouvaient quelque chose, nous ne les épargnons pas. Je ne cesse aussi de le supplier de vous rendre avec usure tout le bien (jue vous faites à noire ordre.
La Mère prieure se recommande à vos prières; toutes nos sœurs ont déjà bien prié, et continuent de prierle Seigneur pour vous. On en doit faire aulant à Médine, et partout ailleurs où l'on voudra me faire plaisir. La mauvaise santé du Père recteur me fait peine ; je prie Dieu qu'il lui en donne une meilleure; et à vous, Monsieur, toutes
les grâces spirituelles dont vous pouvez avuir besoin pour votre sanctification.
Je suis avec beaucoup de respect, etc.
Juin 1574.
A LA RÉVÉRENDE MÈBE MABIE-BAPTISTE , PRIEURE DU MONASTÈRE DE VALLADOLID.
La sainte lui annonce l'espérance quelle a conçue de voir bientôt la fin de la longue persécution quelle avait éprouvée à Séville, lui apprend les secours quelle a tirés de
'' son frère, dont elle fait l'éloge, ainsi que celui des Carmélites de cette ville, et traite divers autres sujets détachés,
La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, ma chère fille. Le courrier part demain, et je ne pensais pas à vous écrire, parce que je n'avais rien de bon à vous mander; mais on m'a envoyé dire ce soir, un peu avant que nous fermassions notre porte, que celui qui occupait la maison où nous devons passer, consent que nous y allions après demain, qui sera le jour de Saint-Jacques et Saint-Philippe ; ce qui me fait croire que Notre-Seigneur veut enfin apaiser la tempête qui nous agite depuis si longtemps.
Envoyez, je vous prie, la présente lettre, le plus tôt que vous pourrez, à la Mère prieure de Médine ; je crains que celle que je lui ai écrite en dernier lieu ne l'ait trop inquiétée, quoique cette lettre ne renfermât qu'un léger crayon de nos souffrances. Je puis bien dire que toutes les persécutions que nous avons essuyées depuis la fondation de Saint-Joseph d'Avila, n'ont rien été en comparaison de celle-ci. Quand vous saurez le détail de ce qui s'est passé ici, vous conviendrez que j'ai raison et que c'est un grand effet de la miséricorde de Dieu, si nous en sortons à notre satisfaction : c'est cependant ce que nous avons tout lieu d'espérer présentement. Que béni soit le Seigneur qui sait tirer de tout un bien : vous ne sauriez croire le contentement que j'ai eu d'un changement si subit; mais si mon frère n'eût pas été ici, nous serions encore dans le même embarras. Le pauvre homme a beaucoup souffert; il a dépensé son argent, et supporté tous les revers avec une générosité et un courage dont nous ne saurions trop louer et remercier le Seigneur : c'est bien avec raison que nos sœurs l'aiment; car nous n'avons eu de secours que de lui seul, et tout le monde était contre nous. Il est présentement réfugié dans un couvent par rapport à nous; et il n'a tenu à rien qu'on ne l'ait traîné dans la prison de la ville, qui est une espèce d'enfer. 11 n'y a point de justice à attendre de ces gens-ci; on nous demande ce que nous ne devons pas, et on s'en prend à lui comme à notre caution. Nous espérons faire cesser celte vexation, en portant l'affaire en cour; car ici nous n'en verrions jamais la tin. Pour mon frère, il est enchanté de souffrir que.-
ESPRIT DE SAINTE THERESE.— PART. IV. LETTRES CHOISIES
qm; chose pour Dieu; il est actuellement chez les Carmes avec notre Père; et quoique les peines et les chagrins tombent sur lui comme de la grêle, il est encore plus touché de ce que nous souffrons que de ce qu'il souffre lui-même, en quoi il n'a pas tout à fait tort; c'est ce qui m'engage à lui déguiser nos rnaux autant que je le puis.
Pour vous en donner quelque idée, ma chère fille, vous avez déjà vu par une de nies lettres les faussetés que publiait de nous celle novice qui est sortie; eh bien ! ce n'est rien en comparaison de ce qu'elle nous a imputé depuis : vous en entendrez bientôt parler. Tout ce que je puis vous dire, c'est que Dieu m'a fait la grâce d'écouter toutes ces calomnies comme si c'eussent été les choses du monde les plus agréables; et j'avais beau me représenter les grands maux qui en pouvaient résulter sur toutes nos maisons, cette idée affligeante n'empêchait pas que la joie ne prît le dessus dans mon cœur. C'est quelque chose de bien satisfaisant que le témoignage d'une bonne conscience, et l'on est bien aguerri quand on n'a rien à se reprocher.
L'autre novice est entrée dans un autre monastère, et l'on me dit hier que la tête lui avait tourné, rien que de nous avoir quittées. Considérez, je vous prie, la profondeur des jugements de Dieu : tôt ou tard il fait triompher la vérité; et sans doute il fera bientôt connaître l'extravagance des mauvais bruits qui ont couru de nous, comme de dire que nous attachions les religieuses par les pieds et par les mains, et qu'après nous les fouettions. Et plût à Dieu qu'on n'eût rien dit de plus ! mais on a publié mille horreurs contre notre sainte réforme; et les choses ont été portées à un tel excès, que je n'ai pas douté un seul moment que le dessein de Dieu ne fût de nous mortifier pendant quelque temps, pour ensuite terminer tout à notre plus grand avantage : mon attente n'a point été trompée. Ne soyez donc point en peine de nous.
Nos sœurs d'ici sont des tilles d'une vertu sublime, la prieure surtout ; je n'ai jamais vu un courage pareil au sien : j'en suis tout étonnée. Vraiment c'est bien un autre sujet que moi. Ce n'est pas qu'elles ne se soient bien trouvées de m'avoir chez elles, car les plus grands coups sont tombés sur moi. La prieure a de plus le jugement très-sain, et, selon moi, elle possède éminemment toutes les qualités requises pour être prieure en Andalousie. Bien nous en prend d'avoir si bien choisi toutes ces sœurs. Ah! la mauvaise année que j'ai passée dans ce pays-ci !
N'oubliez pas d'envoyer ma lettre à la Mère prieure de Médine, qui ensuite l'enverra à la prieure de Salamanque, de manière que la même lettre servira pour vous trois. Dieu vous rende sainte, ma chère fille. Je vous avoue que les gens de ce paysci ne m'accommodent point, et que je souhaite ardemment de me voir dans la terre de promission, si Dieu veut m'en faire la grâce. Si je savais cependant lui être plus agréable
en demeurant ici, il n'est pas douteux que j'y resterais de bon cœur : c'est à lui d'en ordonner. Je suis toute à vous, etc.
A Séville, le 23 avril 1576.