XX NOTICE
De SCS passions, qui toutes étaient vives , la plus dévorante fut le désir de contribuer aox progrès des lumières: Il aimait les lettres et la vérité encore plus que la gloire. L'extrême imperfection de l'enseignement dans les écoles publiques l'avait frappé dès son jeune âge : il n'omit aucun soin pour y remédier, soit lorsqu'il concourut à la rédaction des projets de loi qui concernaient cette importante matière, soit lorsqu'il exerça les fonctions de membre du jury d'instruction du département de la Seine, puis celles d*inspectcur-général des études. L'état déplorable de sa santé ne modéra point son zèle : il parcourut, en 180^9 les départemens de l'ouest, y visita toutes les écoles, ranima partout les études et l'émulation ; jamais sa maladie ne l'a plus affligé qu'en le forçant d'interrompre ces utiles et laborieux voyages. Lorsqu'après la publication de l'épître à Voltaire il eut été si scandaleusement destitué de cette place d'inspecteur, il continua du moins de prendre part aux travaux de la classe de l'Institut à laquelle il appartenait, et y concentra souvent toute l'activité de son esprit et de son ame: ses quatre dernières années ont été consacrées au service et à la gloire de cette compagnie. H entreprit pour elle le Tableau de la Littérature française depuis 1789; et, quoiqu'elle ne paraisse point avoir revendiqué cet ouvrage, il doit être permis de dire qu'elle n'a guère vu naître dans son sein de productions plus honorables. Mais il s'intéressait vivement à tous les autres objets des discussions académiques, particulièrement aux concours d'éloquence et de poésie ;'zélé défenseur des vrais talens, toujours sur de les discerner, et presque toujours d'obtenir pour eux des triomphes. S'il en fallait citer des exemples, nous nommerions MM. Jay et Yictorin Fabre, dont les succès ont commencé par le suffrage de Chénier. Tel était enfin son dévouement à tous les genres de travaux littéraires que le dictionnaire même de l'Académie françabe l'a occupé sérieusement, et qu'on retrouve dans ses papiers les traces des efforts qu'il a faits pour le perfectionner, ou du moins pour substituer des exemples
SUR M.-J. CHÉNIER. xxi
classiques aux phrases triviales , insignifiantes et quelquefois incorrectes qui le remplissent.
Nul n'a su mieux que hii jouir de tons les succès de ses plus dignes rivaux : c'étaient pour lui des jours de fête que ceux où la littérature s'enrichissait d'un hel ouvrage, de 1*0thetto de Ducis, de XAgamemrton de M. Lemercier, des Vénl" tiens de M. Amault, d'une comédie de M. Andrienx. Il louait éloqneomient même ses ennemis, La Harpe par exemple, qui, après avoir reçu de lui d'éminents services^, l'outragea plds qo'auparavailt. Il est vrai que Chénier s'est vengé, par qdélqtws traits satiriques, de cet excès d'ingratitude et d*injustîcè^ ■lais il connut les bornes que devaient avoir ces représailles!. Dès qu'il sut que La Harpe était malade, il retira des mains de l'imprimeur une dernière satire oii ce littérateur célébré était jugé sévèrement. Ce n'est là qu'un acte d'humanité bieti simple et bien vulgaire dans les mœurs de Chénier: mais, lorsqu'il était maladeet presque moribond lui-même, ses ennemie n'avaient pas coutume d'être si généreux.
Dans la société Chénier recevait, de tout ce qu'il entendait et voyait, des impressions extrêmement fortes; et, au moment où elles s'emparaient de lui, il ne savait pas les dissimuler: vmlà pourquoi ceux qui n'ont pas eu avec lui des relations très -intimes ont pu quelquefois ne pas trouver ses mœurs assez douces. Qui Ta bien connu doit rendre hommage ^ tii noblesse et à la bonté de son cïtractèfe : tous 1^ sendmens honnêtes, humains, vertueux, remplissaient son ame active.' l^oiit' l'estimer et le chérir, il suffisait de le voir de près. H n'était
I. Aa commencement d'octobre 1795, Chénier, membre du comilé de saint public, dëchîn publiquement et avec indignation un mandat d*aiTèt décerné contre La Harpe par un autre comité, et qn*nn personnage dès lors très-puissant ( Bonaparte ) était impatient de mettre à exécodon. Ce fnt encore Chénier qui se chargea de veiller à la sûreté de La Harpe en septembre 1797.
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daos la vie privée qu*uii homme e&oeUeot et le meilleur des amis.
Nous ne dissimulerons point qu'il avait cootracto, dès sa jeunesse , un goût pour la magnificence, qui daos l'état de «fi fortune pouvait sembler excessif: mais ce qui mérite aussi d'être observé, c'est que, malgré l'empire de oe penchant, M ne s'est jamais occupé , durant dix années de fonctions publiques, des moyens de le tatisfiôre; et que» depuis t?^ jn»* qu'en 1802, quand l'opulence et les bonneors étaient pour des honunes tek que lui le prix assuré de l'adulation et des oom* plaisances, loin de rendre à la tyrannie aucun des services qii'elle récompensait avec tant de prodigalité i il s'est tiotm constamment et sciemment sur la ligne qui n'aboutissait qu'à des disgrâces. La toute-puissance ne s'étût pas attendue à trouver d^ns un ami du luxe une conscience si pure , un caractère si noble, un désintéressement si austère. Ayant toujours porté dans ses affaires personnelles 1^ probité, la délieatesse, malheureusement aussi la négligence au plus haut degré possible, il est sorti des assemblées nationales beaucoup plus pauvre qu'il n'y était entré. Il y arrivait eu 179a plein de santé, et déjà riche des produits de ses premiers travaux littéraives: il* s-est retiré en iSoa malade, exténué, endetté, si^ns autre ressource qu'un talent dont on ne lui permettait plus de recueillir les fruits honorables. Bientôt, malgré les réclamations du public, en dépit du aèle et de l'intérêt des acteurs, la représentation de toutes ses pièces de théâtre fut .partout interdite; et de tous les biens de ce monde il ne lui restait plus qu'une grande renommée, lorsque, cédant aux conseils de ses amis, il accepta en 1806 un obscur et modique emploi dans une administration particulière'. D'autres travaux dont il se chargea depuis l'aidèrent à mieux pourvoir à ses besoins : mais, vers la fin de novembre 18 10, sa maladie