‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 101 sur 178 · L'ERREUR · texte numérisé non relu

L'ERREUR

Si, conduit par mes sens à de faux résultats. Je vois dans un objet ce qu'il ne contient pas , Ou si je ne vois pas tout ce qui le compose, J'erre; et de mon esprit la borne en est la cause. Le seul Être infini ne se trompe jamais , Car en tous leurs rapports il voit tous les objets. L'homme n'est pas un dieu : Terreur est sou partage. Mais en quoi sa faiblesse est -elle un avantage? Le plus vaste génie , étant fort limité , Par des jugemens faux tient à l'humanité. Si les plus grands esprits, d'Aristote à Voltaire, Ont porté plus ou moins ce joug héréditaire. Loin de le croire utile, ils le trouvaient honteux; Alléguant les tributs qu'on payait avant eux, Par de constans efforts tous ont limé la chaîne Que l'erreur imposait à l'ignorance humaine; Et c'est par eux encor que leur postérité 'Mieux qu'eux, en certains points, connaît la vérité. Il est des songe-creux dont les erreurs paisibles N'ont pas d'utilité, mais sont très peu nuisibles. Chez les physiciens , chacun se faisant dieu , Suivant son bon plaisir met l'univers en jeu : Descartes, pour les siens, chassant les vieux fantômes. Veut par les tourbillons remplacer les atomes ; Aux monades Leibnitz dicte ses volontés; BufTorï prescrit des lois aux soleils encroûtés; Chacun dans son roman prolixcmcnt radote; Et de ces romans-Ih nul ne vaut Don-Oaichôlte.

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Mais enfin tous ces dieux, dans leurs discussions,

N'ont jamais altéré le sort des nations.

De même, en fait de goût, une erreur ridicule

N'ira pas tourmenter tout un peuple crédule.

Le talent des beaux vers et le sel des bons mots

S'uniront, j'y consens, pour châtier les sots:

Honneur aux traits lancés par Boileau, par Horace!

Mais quand Charles Perrault prétend qu'au Mont-Parnasse

Chapelain sur Homère a les honneurs du pas ;

Lorsque Antoine Suard, parodiant Midas,

Préfère aux chants heureux des cygnes dltalie

De l'Opéra français la triste psalmodie.

Que s'ensuit-il? On siffle. Un esprit de travers

Peut juger sottement de musique ou de vers.

Sans qu'il faille imputer à sa lourde faconde

Les troubles d'un empire ou les larmes du monde.

On a lieu de gémir quaiid, par de longs abus, Et des mœurs et des lois le vrai se trouve exclus ; Quand, au lieu de ce vrai que sema la nature, L'erreur cueille des fruits entés par l'imposture ; Quand l'aspect général de la société N'offre au contemplateur qu'un tripot détesté. Oïl des sots, se livrant à des filous avides. Vont les mains pleines d'or, reviennent les mains vides ;

Grimauds, toujours valets, souvent même espions.

Et de l'erreur qui paie effrontés champions.

11 faut, j'en suis d'accord, des dévotes aux prêtres.

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Des dupes aux fripons, des esclaves aux maîtres; Mais des maîtres enfin, des moines, des fripons, En faut-il? Si les loups ont besoin de moutons, Sans phébus de collège et sans phrases subtiles; Demandez aux moutons si les loups sont utiles? Au Castillan vaincu, s'il veut des conquérans? A tout peuple opprimé, s'il lui faut des tyrans? Or, entre les tyrans, connaissez- vous le pire? C'est l'erreur: elle seule a fondé tout empire; Tout, depuis les tréteaux oii l'humble diarlatan Aux badauds, pour deux sous, vend son orviétan. Jusqu'au trône où Philippe', en soumettant les ondes. Sans sortir de Madrid, régnait sur les deux mondes; Et depuis la banquette où Lise, le matin. Dit son œnfiteor aux pieds d^un bernardin , Jusqu'au siège où, couvert de la triple tiare, Hildebrand gouvernait l'Europe encor barbare. Aux peuples en révolte accordait son appui , Ou permettait aux rois d'être tyrans sous lui.

Fut-il un siècle d'or? Oui : l'austère sagesse Aime et sait expliquer ces fables de la Grèce: Mensonges instructifs, symboles enchanteurs. Qui sont des fictions et non pas des erreurs. Le blé n'attendit pas Cérès et Triptolème,

Philippe H.

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Mais au travail de l'homme il s'offrit de lui-même;

Et le prix du travail fut la propriété

Qui fonda, qui maintint toute société.

La lyre d'Amphion, du sein d'une carrière,

Sur les remparts thébains ne guida point la pierre;

Mais des cités partout la puissance des arts

Dessina, construisit, décora les remparts.

Jjà vertu, seule Astrée, embellit leur enceinte;

Jours heureux, temps paisible, où l'égalité sainte

A des frères unis garantissait leurs droits;

Où les mœurs gouvernaient plus encor que les lois;

Où les humains pieux, sans temples et sans prêtres,

Justes sans tribunaux, surbordonnés sans maîtres.

Reposaient sous l'abri du pouvoir paternel ,

Inventaient l'art des vers pour bénir l'Éternel, .

Sur la cime des monts lui rendaient leur hommage.

Et chantaient le soleil, sa plus brillante image!

Après l'âge trop court des premiers bienfaiteurs. Vint le siècle hideux des premiers imposteurs. On s'arma : la Discorde aiguisa pour la guerre Le fer laborieux qui fécondait la terre ; T^ plus fort eut raison; sa raison fit la loi; Le soldat devint chef, et ce chef devint roi ; Ce roi fut conquérant. Au gré de son caprice, Deux ministres zélés : l'Orgueil et l'Avarice, A l'espoir attentif confiant ses projets, De ses égaux d'hier lui firent des sujets.

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Une cour, avec art par lui-même flétrie , Pour l'or et les honneurs lui vendit la patrie. Le peuple osa crier : tout, d'un commun effort. Vînt contre le plus faible au secours du plus fort. Le guerrier, pour un mot , vexant une province. Parla, le sabre en main, de la bonté du prince; Le financier, pillant jusqu'au moindre hameau. Au nom du bien public taxa la terre et l'eau; Et des Pussort ' du temps l'infernale cohorte Mit , à force de lois, la justice à la porte.

On vit par les vainqueurs l'esclavage établi. Et l'antique union bientôt mise en oubli ; Chacun de sa Ëimille élevant la fortune; * Chacun désavouant la pimille commune; Des mortels primitifs les énfans divisés. Et dans un même état des peuples opposés; L'orgueil insocial des castes sans mélange. Souillant les bords heureux de l'Indus et du Gange; Des satrapes persans, des mandarins chinois. Les nombreux échelons remontant jusqu'aux rois ; Et les patriciens sur les rives du Tibre, Malgré l'exil des rois bravant un peuple libre. Sous les brigands du nord, altérés de tributs. L'avide parchemin scella tous les abus.

I. Pussort, conseiller au grand -conseil, oncle du minislrp Colbcrt.

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Trouvant dans son berceau ses titres de noblesse, L'enfant porta les noms de grandeur et d'altesse. C'est peu : de la vertu l'honneur fut séparé ; De cordons fastueux le vice fîit paré; On forgea du blason la gothique imposture; On flétrit le travail; tous les arts en roture Servirent à genoux la noble Oisiveté. "^ Tandis qu'un monstre impur, la Féodalité, A la glèbe servile attachait ses victimes, Le genre humain, déchu de ses droits légitimes. Au joug usurpateur semblait partout s'ofirir. Et méritait sa honte en daignant la souffrir.

Des esclaves sans peine on fait des fanatiques : Il fallut qu'à l'amas des erreurs politiques Vînt s'unii*, et peser sur Tunivers tremblant. Des mensonges sacrés l'amas plus accablant; Que, du sommet des monts, au milieu des tempêtes. Moïse et Zoroastre, ambitieux prophètes.

Descendant, la Genèse et le Sadder en main, Vinssent au nom de Dieu tromper le genre humain ; Qu'à son vieux Testament Dieu lui-même indocile Fit, en devenant homme, un nouveau codicille; Qu'après le doux Jésus, qui fut roi sans pouvoir. Législateur sans code, et Dieu sans le savoir, Mahomet, au G)ran joignant le cimeterre. Combattît l'Évangile et subjuguât la terre; Que, de Rome à la Chine élevant leurs autels,

GEavres posthnmes. II. It)

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Mille et mille jongleurs, dés crédules ttlottels Berçant jusqu'au tombeau l'intermîtlabfe en&nce, Régnant là par là clraintë, ici par TeSpérànbe, Du pouvoir absc^u tantôt valets soutnis, Tantôt guides adrbits^ tantôt fiers ennemis. Sur le malheur constant de tout ce qui respire Parvinssent à Tondef leUr sacrilège empiré. Dans ce mélange impur de fkbles et dliotrëors. Quelles sont à vos yeux les utiles erreurs ? Toutes, répondres-tous, si, du peuple adoréâi. Elles restent pour lui des vérités sacrée^; Si le moindhs examen lui semble criminel; Si dans ce noir chaos il voit l'ordre éternel. Des imnraables lois l'éndiainement suprême. Ce qui fait l'nBÎvers, ce qu'a voulu Dien même, r^es humaiiA doivent donc, esclaves eomplaiisans. En calomniant Dieu disculper leurs tyrans ; Eteindre ce rayon de lumière étemelle Que fait luire à leurs yeux sa bonté paternelle; Lui rejeter au ciel son bienfait le pins beau ; De la raison, leur guide, éteindre le flambeau; Et lâdiement ingrats, aveugles volontaires, Sous un triple fardeau d'abus héréditaines , Se traîner à tâtons, de feux pas en faux pas. De la nuit de la vie à la nuit du trépas !

Ils le voudraient en vain. Souvent, pour s*entre4iuire. Leurs communs oppresseurs ont osé les instruire.

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Hélas! la rs^isôn seule auitiit toujours eu tort,

Si toujours les erreurs âivaietit niarché d'aeeord ;

Mais sans cesse on les voit, pointilleuses rivafles,

De leurs jaloux débats affidief* les Scandales:

On voit partout s'armer, au nom des mêmes droits,

Les rois contre tes grands, les grande èontre les rcÂs,

Les prêtres contre tous; les pontifes suprêmes

Asservir, usurper, vendre les diadèmes;

Et les clefs de saint Pierre orner les étendards

Qui ferment l'Italie à l'aigle des Césars.

Guelfe, de Barberousse éprouvant la furie.

Sur les débris fumans des murs d'Alexandrie

Tu crus pouvoir maudire un tyran destructeur.

Lorsque dans Parthénope un sombre usurpateur.

Du sang de Gonradin cimentant sa puissmce,

A la voix d'un pontife égorgeait Pimiiôcence.

Gibelin , consterné d'un spectacle cruel ,

Tu dévouas sans doute aux vengeances du ciel.

Et ce roi qui frappait sa royale yictîme.

Et ce prêtre inhumain qui trafiquait du criivie.

Mais allons plus avant : si , pour un grand pouvoir,

La guerre a divisé le sceptre et l'encensoir.

Que trouvonsHfious du moins dans l'asile des temples?

Des leçons de concorde, et non pas des exemples:

I^ musulman , le juif, abhorrent le dnrétien;

Sous une même loi , le dur pharisien ,

Isolé par l'orgueil, aveuglé par le zèle,

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