LA RAISON
DISCOURS
Aiirè du vtJki, faisons notre devoir; De la raison briguons les purs suffrages; Ni tes jotii^aifx, ni les gens à pouvoir Ne classèrent les laits et les ouvrages : Journaux d^hier aujourdliui sont passés; Arrétis du jour demain seront cassés.
Le juge intègre est la raison publique; C'est le bon sens, la raison qui fait tout : Vertu; génie, esprit, talent et goût.
Qu'est-ce vbrtu? raison mise en pratique; Talent? raison produite avec éclat; Esprit? raison qui finement s'exprime; Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat; Et le génie est la raison sublime.
Aux murs d'Athène, à Rome, et parmi nous^ Qui fîit l'appui de ces grands personnages, Justes héros, et véritables sages.
Persécutés par un destin jaloux ?
Contre l'exil, qui soutint Aristide?
Contre la mort, Socrate et Phocion?
Qui pénétra d'une ardeur intrépide
LA RAISON. a49
Et Régulus et le divin Catcm?
Aux chants d'Homère , aux écrits de Platon , Qui prodigua la grâce et la lumière; Rendit parfaits Virgile et Cicéron ; Ouvrit le ciel aux regards de Newton; Le cœur humain à Racine, à Molière?
Je le répète : une exquise raison.
Aussi je crois au paradoxe antique
Qu'ont enseigné les sages du Portique:
Fous et pervers sont nés proches parens.
Ils sont nombreux: partout le mauvais sens
Guide à la fois et le folliculaire,
Du vrai talent censeur atrabilaire;
Et le tartufe, et l'indigent fripon
Qui va ramer sur les mers de Toulon ;
Et le traitant qui, sous le nom de prince.
En un repas affame une province;
Et le soldat qui trahit son devoir,
Ose insulter à la loi souveraine.
Et, s'emparant d'un injuste pouvoir,
N'obtient des droits qu'à la publique haine.
Boileau dit vrai : ce femeux conquérant Qui de la Grèce et des forêts d'Épire Aux bords du Gange étendit son empire.
C'est comme fou qu'on peut l'appeler grand. Eh quoi! du Ht d'Olympia sa mère,
a5o LA RAISON.
Le roi des Dieux avait eu la moitié!
li était né d'un céleste adultène !
Crime diviu l'avait déifié!
On Timita : chaque empereur de Roipe
Devint yn dieu» ne pouvaiH être uni hûmme.
A ces voleurs de la terre ot du oîel
La servitude érigea maint airtel;
On les chôma, car ils étaient lés maîtres;
Un dieu payant peut compter sur des prêtres;
Et les &ém^ du pâle genre humain
Furent maudit;s, l'encensoir à la main.
P^sez les feil^s, Jlect^ur qui savez lire,
£t vous direz ; Ypilà du vrai délire.
Tous étaient Iqus; même ce grand César
Qui réunit r0nqensoîr et Tépée ,
Du nom d'heureux déposséda Pompée,
Et le premi^ traîna Rome à son char.
Je vois sa gloire en désastres féconde;
Indiquez-moi le bien qu'il fit au monde!
Caton mourant lui légua des vertus;
Brutus un fer, Cicéron du génie;
Mais le tyran qui tomba sous Brutus,
Qu'a-t-il laissé? rien que la tyrannie.
Craint de l'Europe, et par elle encensé.
Ce dieu«-dopné qui régna quinze lustres.
Ce grand Louis, doyen des rois illustres,
En fut-il moins un illustre insensé?
Sans vouloir même interroger l'histoire
DISCOURS. aSi
Sur un bonheur paré du nom de gloire; Sans demander s'il fut vraiment l'appui De vingt talens, délices de la France, Nés avant lui, grands en dépit de lui; Si Bossuet lui dut son éloquence; De Fénélon s'il polit l'élégance, Sans rappeler La Fontaine en oubli , Arnauld fuyant, et Corneille vieilli, Sur des lauriers mourant dans l'indigence; Il mit les arts au rang de ses flatteurs. Il fit des arts de brillons serviteurs. Il fut chanté; mais le nouvel Auguste Fut-il humain? fut-il bon? fut«-il juste?
Autour de lui la lyre, les pinceaux,
Rendaien]; hommage à ce rpi de (hé^tre,
Idolâtrç, 4e lui-m$iiie\i4plâ|r:e;
Il a d^uisé , soiWîdQ îWw$, bwce^wt;, ;
Pour Montespan, Ia Vftllière, Pont^ge;
Tout était bien, si :1e aultan franç^^.
N'eût aspiré qu'à de gala^is sucions ;; . .
Mais au Tei^el, miuB au Châteat^S^int-Auge,
De son sérail, il imposait des lois;
Il attaquait la liberté batave ;
Du peuple anglais il menaçait Les droits ;
Il eût voulu rendre la terre esclave»
Lorsque affaissé sous le poids d'un grand nQn^ ,
Entre un jésuite et sa vieille maîtresse.
îi5a LA RAISON.
Amant blasé de la veuve Scarron , Il se traînait du boudoir à confesse , Feux, allumés par son ordre inhumain, Étincelaient dans les cités germaines ; Dragons dévots prêchaient dans les Cévennes De par le roi, le cimeterre en main; Les carrousels, les monumens, les fêtes. Et les revers, et même les conquêtes^ Appauvrissaient un peuple désolé, D'enfans de France et d'impôts accablé!
En gémissant ce peuple était docile; Mais, quand il vit son monarque enterré, Pourquoi rit-il? La réponse est facile:
Sous le grand homme il avait trop pleuré.
L'Anglais Cromwel, tartufe heureux et brave ^ Et l'Anglais Monk, ambitieux esclave, Fous déguisés sous des masques divers, A d'autres fous ont su donner des fers. Bref, usurper ou vendre la puissance, Courber le front sous d'insolentes lois, C'est, n'en déplaise aux Anglais d'autrefois. Ou despotique ou servile démence.
Qui que tu sois, ami de la raison.
Aperçois- tu Sottise qui s'élève.
Marchands d'erreurs débitant leur poison y Lois sans égide, or allié du glaive, Noirs espions de richesses gorgés,
DISCOURS. 253
Chargés d'honneurs, de honte surchargés; Art de ramper, devenant habitude; Gens à placet, briguant la servitude; Gens à pouvoir, commandant à genoux ; Tyrans valets sous le tyran suprême ; Dis hardiment : Tous ces gens-là sont fous; Et le plus fou, c'est le tyran lui-même.
Tartufe arrive, et, d'un ton nasillard.
Me dit : « Mon fils , craignez les anathèmes : Concile aucun n'appix>uva ces systèmes; Chiens de saint Roch et chiens de saint Médard Vont aboyer: c'est peut-être un peu tard; Mais du vieux temps nous aimons les usages; £t notre siècle est dégoûté des sages.
Gille-Esménard fait contre ces pervers Un long poème, et dit qu'il est en vers; D'esprits divins une épaisse couvée :
Geofifroi, Nisas, et le docte Fiévée, Châteaubriant, sauvage par accès.
Toujours chrétien, mais pas toujours Français, Dans les élans de leur pieux délire.
Fouettent Rousseau, Voltaire, Montesquieu: Méchans auteurs que l'on s'obstine à lire. Que Dieu punit d'avoir adoré Dieu. »
£t, selon vous, notre cause est perdue! Des vils Geofifrois qu'importe la cohue?
a54 LA RAISON.
Que pariez- vous de cinq ou six grimauds. Plats barbouilleurs de cinq ou six joumaniL? Dans le néant, où leurs feuilles descendent, Fréron, Zoîle et C]iotin les attendent; Châteaubriailt, pour avoir un peu nui.
S'est trop souvent réfuté par Tennui ; Gille-Esménard, corsaire du Parnasse, A disparu, submergé dans la glace; Et le sifflet, courant après Nisas, Trouve un écho jusque dans Pézenas.
Ils ont vieilli les contes de grand'mères ! Si le présent parait les rajeunir.
Faibles succès! triomphes éphémères!
Loin du présent, savourons l'avenir, Car c'est demain que l'avenir commence; Et le présent n'est jamais qu'aujourd'hui. Sur le présent ne fond^ point d'appui : Il est étroit; l'avenir est immense.
Homère a peint les coursiers d'Apollon:
En quatre pas ils traversaient la terre ; Dans le grand siècle, élève de Voltaire, Ainsi marcha la publique raison.
Les esprits lourds sont restés sur la route; Des vrais talens elle a guidé les pas; Par son courage, après de longs combats, Les préjugés furent mis en déroute.
Us ont péri ; mais elle a survécu.
DISCOURS. îî55
La vaincra-t'on quand elle a tout vaincu? Elle est aux bords où serpente la Seine, Où la Newa roule sous des. glaçons, Où dans l'Eurin mugit le Borysthène, Où le Tésin rit dans For des moissons. Elle est aux bords où Taltière Tamise S'enorgueillit de Locke et de Newton ; A ses décrets rAmérique soumise A vu les lois régner sur Washington.
C'est son regard qui fait rougir l'esclave ; C'est à sa voix que le tyran pâlit; Elle est partout où l'homme pense et lit. Pour l'Esprit-saint prise un jour au conclave y Elle y créa certaine sainteté :
Lambertini lui dut la papauté.
Taisez- vous donc, friponneaux moralistes, Petits valets forgeant petits écrits.
Calomniant, prêchant à juste prix; Petits rimeurs et petits journalistes , Fermant les yeux, et criant : Il fait nuit. Vous vous trompez: le jour encor nous luit; Oui, la lumière est au centre du monde. Ce pur soleil, des Guèbres adoré, Tournant sur lui, de globes entouré.
Les remplit tous de sa chaleur féconde. Quelque planète, en parcourant les cieux. Peut un moment l'obscurcir à nos yeux;
a56 LA RAISON.
Mais, à des lois constamment asservie, DW pas égal elle poursuit son cours; Et, plus serein, J'astre qui âît les jours Répand à flots la lumière et la vie.
DISCOURS
SUR
J j' HOMME seul, l'homme agit, et sa raison le guide;
Mais de cette raison, chancelante et timide,
Nous voulons découvrir le mobile éternel.
Quel est-il? c'est, dit-on, l'intérêt personnel.
Nous agissons par lui : son empire est suprême.
Des vices, des vertus, l'origine est la même:
Le sage ou l'insensé, le juste ou le pervers.
Soit qu'il traîne ses jours sous le poids des revers.
Soit qu'en ses moindres vœux le destin le seconde,
De lui seul occupé, se fait centre du monde.
Tout cherche son bien-être, et chacun vit pour soi :
Des êtres animés c'est l'immuable loi.
Dans les airs, sous les eaux, ainsi que sur la terre,
L'intérêt fait l'amour, l'intérêt fait la guerre.
Quand, pour huit sous par jour, deux cent mille héros
Vont sur les bords du Rhin ferrailler en champ clos,
I^es vautours du pays, les loups du voisinage.
Certains de leur pâture, attendent le carnage;
OEnyres posthumes. IL I 7
a58 DISCOURS
Un vieux soldat manchot, devenu caporal, Rend grâce à sa blessure, et court à Thôpital; Aux dépens du vaincu, quHI assomme et qu'il vole, Le vainqueur croit fixer la gloire qui s'envole; Et du prochain hameau le curé, bon chrétien. Gémit sur tant de morts qui ne rapportent rien.
— Soit, mais votre système admet quelque réserve. Régnier a-t-il raison quand il dit avec verve :
« L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus?»
— Il a tort : c'est juger d'après les seuls abus. On chôme l'intérêt; tous les jours c'est sa fête; De son autel chéri la pompe est toujours prête ; Chaque heure y voit saris cesse accourir à grands flots Et des prêtres fervens, et de zélés dévots;
Sous le saint aux pieds d'or l'espèce humaine entière Ne courbe pourtant pas son front dans la poussière. Si la foule est pour lui; s'il est fêté, chanté; Si l'autel du vieux saint n'est pas si fréquenté. Le vieux saint, toutefois, a plus d'un prosélyte: Sans chanter l'intérêt, quelques mortels d'élite Vont offrir à l'honneur de pudiques accens, Et brûler devant lui leur solitaire encens.
Cet honneur, direz-vous, c'est pour soi qu'on l'implore, Et, sous un plus beau nom, c'est l'intérêt encore. J'en doute : expliquons-nous. Que d'ordres chamarré. Par les honneurs du temps Giton déshonoré.
SUR L'INTÉRÊT PERSONNEL. îiSg
Pour prix des lâchetés qu'il nomme ses services, Montre autant de cordons qu'il veut cacher de vices, On lui rend à son gré l'hommage qu'on lui doit: On a les yeux sur lui ; car on le montre au doigt Il jouit; c'est un sot que l'intérêt inspire. Mais parmi les mortels soumis au même empire Comptez-vous Callisthène, entouré d'imposteurs. Du conquérant de l'Inde ardens adulateurs? Comme eux à des bienfaits il aurait pu prétendre, S'il eût voulu comme eux faire un dieu d'Alexandre. Est-ce par intérêt qu'on lui voit à leur sort Préférer la disgrâce, et les fers et la mort?
— Oui, car il les choisit, me répond un sophiste.
— Et de vingt choix pareils que prouverait la liste?
— or Qu'il est des glorieux comme des courtisans. On chérit les malheurs quand ils sont éclatans; On se dit : nous souffrons, mais le peuple nous loue. Pour sauver les Romains Décius se dévoue; Régulus, en quittant leur sénat éploré.
Va chercher à Carthage un supplice assuré ; Plus faible que César au grand jeu des batailles , Caton veut rester libre, et s'ouvre les entrailles. Que sont'ils ces gens-là? d'illustres fanfarons. Certains que l'avenir consacrera leurs noms, Et que la déité qui tient les cent trompettes Du récit de leur mort enflera les gazettes. Tous ces faits merveilleux dont vous vous entichez,
26o . DISCOURS
Les chrétiens les nommaient de splendides péchés. Des chrétiens à leur tour n avons-nous rien à dire? L'intérêt personnel les poussait au martyre. Avides du trépas, ces sectaires pieux Terminaient leur exil , et conquéraient les cieux. Au temps de saintBernard, quand nos benêts d'ancêtres Vendaient, en se croisant, leur héritage aux prêtres, De ces champs qu'ils cédaient par des contrats écrits Us exigaient le double aux champs du paradis; Us gagnaient cent pour cent; et, par devant notaire, On faisait, des deux parts, une excellente af&ire. Selon les tems, les lieux, chaque homme a ses désirs; D'après son caractère il se fait des plaisirs. L'avare enfouit l'or; le prodigue le jette; La prude fuit l'éclat que cherche la coquette; Lucrèce et Virginie aiment la chasteté; Maintenon le pouvoir, Ninon la volupté; Richelieu, promenant ses banales tendresses, A cinquante ans passés trompe encor vingt maîtresses; Et Rancé, dès trente ans, infidèle aux amours. Au désert de la Trappe ensevelit ses jours. Par Cornus et Pomone une table fournie, •Délicate, abondante, et cinq fois regarnie, N'épuise point les vœux du lourd Apicius; Un plat mal apprêté satisfait Curius.
Des athlétiques jeux Sparte fait ses délices ; Sybaris, effrayée, y verrait des supplices. Marc-Aurèle est modeste au palais des Césars ;
L'orgueilleux Diogène, appelant les regards, Étale en un tonneau, dans la place publique, L'appareil dégoûtant de son faste cynique. Néron, las de chanter, s'applique à des for&its; Vindex à des exploits, Titus à des bienfaits; Frédéric fait des vers, et gagne des batailles; Louis-Quinze avili ne fait rien à Versailles. ]jes goûts sont variés, et chacun suit son goût; Mais je vois toujours l'homme et l'intérêt partout. »
— Non : l'homme n'est point là ; l'intérêt fait nos vices: 11 les cache avec art sous des vertus factices ; Mais la vertu réelle est dans les cœurs bien nés. Sous vos crayons malins ses traits sont profanés; Des sentimens moraux vous effacez Tirnage. Si l'homme est isolé, c'est dans l'état sauvage. Cet état n'est qu'un rêve; et la Divinité Forma le genre humain pour la société.
Or, du nœud social quelle est la garantie ? C'est le pouvoir secret qu'on nomme sympathie : Ce besoin de sortir des limites du moi y De vivre utile au monde en vivant hors de soi. De là ces doux liens d'époux, de fils, de pères; La tendresse angéliquc empreinte au cœur des mères ;^ Et les épanchemeus de la tendre amitié ; Et les bienfaits pieux que répand la pitié; Ij'amour, consolateur des peines de la vie; Ce qui fait les héros : l'amour dr la patrie;
aôsi DISCOURS
Et, ce que célébrait un éloquent Romain,
La source des vertus, l'amour du genre humain.
D'un juge plein d'honneur la justice égarée Fit priver de ses biens une veuve éplorée : Détrompé, réparant l'irrévocable arrêt.
Il rend tout à la veuve; est-ce par intérêt? Non : l'intérêt commande au juge tyrannique Prononçant d'un front calme une sentence inique, Et du temple des lois chassant avec courroux L'orphelin dépouillé qui pleure à ses genoux. Bourbon , da nos guerriers long-tems le chef suprême , Blessé dans son orgueil, dans sa fortune même, S'indigne, et, désertant les étendards français, i>'un monarque étranger va subir les bienfaits : C'est à l'intérêt seul que Bourbon sacrifie ; Mais Catinat vainqueur commande en Italie : Je le vois, sans murmure, à l'ordre de son roi. Soldat obéissant, marchant sous Yilleroi. L'intérêt produit-il un dévoûment si rare? Dans les remparts de Dreux un fléau se déclare : A le fuir invité, l'auteur de fFenceslas Y reste, attend son heure, et reçoit le trépas. Quand Marseille est en proie à la même influence. Le héros de Denain gouverne la Provence ; Cent mille infortunés l'appellent à grands cris; Il les plaint, les exhorte, et demeure à Paris. Tous deux à l'intérêt les trouvez- vous sensibles?
SUR L'INTÉRÊT PERSONNEL. a63
Est-ce un commun motif qui les retient paisibles : Rotrou , dans le séjour où le trépas l'attend : Yillars, loin du- péril, à la cour du Régent?
Le plomb n'est point tiré des mines de Golconde. Près des monts d'Ibérie une eau pure et féconde Dans les corps languissans fait couler la santé; Cette eau n'a point sa source au marais empesté Dont la fièvre homicide habite les rivages, Et qui, dans un été, dépeuple vingt villages. Ah! que sur les bons cœurs la vertu règue en paix! L'intérêt personnel n'a que trop de sujets. C'est le roi du tyran sous qui trente ans de guerre De flots de sang et d'or ont épuisé la terre; Le roi du courtisan qui vendit son honneur. Et fut esclave liabile afin d'être oppresseur; Du publicain pervers qui, du sein des rapines, Insulte, en s'enivrant, aux publiques ruines; Du charlatan sacré qui , la crosse à la main , Vit, inutile au monde, aux frais du genre humain. On voit même souvent l'orgueil et le caprice. L'hypocrisie impure, et jusqu'à l'avarice. D'une fausse vertu calculant les produits, Semer quelques bienfaits pour en cueillir les fruits; Donner pour envahir, et, par un vil manège, Usurper sans pudeur un renom sacrilège; Mais il est, grâce au ciel, des esprits généreux Qui font le bien pour tous, qui ne font rien pour eux.
a64 DISCOURS
Brunswick, en secourant un peuple qui se noie^ De l'Oder en fureur est lui-même la proie. Vous reviendrez peut-être à votre vieux propos : Brunswick, issu des rois, et neveu d'un héros. Sera mort, selon vous, dans la douce espérance Qu'il allait des journaux exercer l'éloquence. Et que^ pour le chanter, dans les murs de Paris, Exprès chez les Quarante on fonderait un prix. Mais quoi! le même espoir, à l'aspect d'un naufirage. Au signal de détresse aperçu du rivage, Pousse-t-il loin du port tant d'obscurs matelots , Qui prodiguent leurs jours, et vont braver les flots, Quand la mer, autour d'eux, entr'ouvre mille abîmes! Là, dans un incendie, aux clameurs des victimes. Voyez les citoyens, l'un par l'autre animés, S'élancer à l'envi sous des toits enflammés : Qui peut leur inspirer ces élans respectables ? Rien , rien que le besoin de sauver leurs semblables.
Sur les sentimeus purs et désintéressés L'âme de Fénélon doit nous instruire assez. Il faut, prétendait-il, aimer Dieu pour lui-même. S'il n'expliquait pas bien son mystique système, S'il fut par ses rivaux justement combattu , C'était ainsi du moins qu'il aimait la vertu. C'est ce qu'il voulait dire; et c'est aussi peut-être Ce que sentaient trop bien ses rivaux et son maître. I-ia vertu se suffit : son exquise pudeur
moni
SUR LINTÉRET PERSONNEL. 265
Laisse à la vanité, qui s'appelle grandeur^ D'un éloge vénal les tributs emphatiques, t le bruit commandé des fanfares publiques. nquéran|f immortels par des calamités,
ns debout surchargent les cités !
t l'impôt d'une terreur profonde, lébré les oppresseurs du monde, lement nommer ses bienfaiteurs ?
emoir quels sont les inventeurs?
déserts en campagnes fertiles?
nt créé les premiers arts utiles ?
découverts ont transmis les leçons?
génie, analysant les sons,
vous pa; monde ^ourrait-il Du soc et Qui changea Quels morte Quels des a Et quel di
Figurant Jmos yeux les signes du langage. De toujffds arts futurs nous conquit l'héritage? Sur anun monument leur nom n'est établi : Cora» on brigue l'éclat , ils ont brigué l'oubli ; Et «HT un vol sublime échappant à l'histoire,
is hautes vertus sont des vertus sans gloire.
vie ordinaire examinons le cours:
méte homme paisible aime à cacher ses jours ; bruyans jongleurs auront la complaisance ivoyer aux journaux leurs traits de bienfaisance. Kpin vécut trente ans, chétif et demi-nu, des faquins obscurs fut le plus inconnu. 11 obtient par la brigue un rang considérable ; Vingt millions volés l'ont rendu respeclabic.
a64 DISCOURS
Brunswick, en secourant un peuple qui se noie« De l'Oder en fureur est lui-même la proie. Vous reviendrez peut-être à votre vieux propos: Brunswick, issu des rois, et neveu d'un héros. Sera mort, selon vous, dans la douce espérance Qu'il allait des journaux exercer l'éloquence. Et que^ pour le chanter, dans les murs de Paris, Exprès chez les Quarante on fonderait un prix. Mais quoi! le même espoir, à l'aspect d'un naufrage, Au signal de détresse aperçu du rivage, Pousse-t-il loin du port tant d'obscurs matelots , Qui prodiguent leurs jours, et vont braver les flots, Quand la mer, autour d'eux, entr'ouvre mille abîmes! Là, dans un incendie, aux clameurs des victimes. Voyez les citoyens, l'un par l'autre animés. S'élancer à l'envi sous des toits enflammés : Qui peut leur inspirer ces élans respectables ? Rien , rien que le besoin de sauver leurs semblables.
Sur les sentimens purs et désintéressés L'âme de Fénélon doit nous instruire assez. Il faut, prétendait-il, aimer Dieu pour lui-même. S'il n'expliquait pas bien son mystique système. S'il fut par ses rivaux justement combattu. C'était ainsi du moins qu'il aimait la vertu. C'est ce qu'il voulait dire; et c'est aussi peut-être Ce que sentaient trop bien ses rivaux et son maître. La vertu se suffit : son exquise pudeur
SUR L'INTÉRÊT PERSONNEL. aôS
Laisse à la vanité, qui s'appelle grandeur, D'un éloge vénal les tributs emphatiques, Et le bruit commandé des fanfares publiques. Conquérans, immortels par des calamités, Vos monumens debout surchargent les cités! En vous payant l'impôt d'une terreur profonde, Le monde a célébré les oppresseurs du monde. Pourrait-il seulement nommer ses bienfaiteurs ? Du soc et du semoir quels sont les inventeurs? Qui changea les déserts en campagnes fertiles? Quels mortels ont créé les premiers arts utiles ? Quels des arts découverts ont transmis les leçons? Et quel divin génie, analysant les sons, Figurant à nos yeux les signes du langage, De tous les arts futurs nous conquit l'héritage? Sur aucun monument leur nom n'est établi : Comme on brigue l'éclat , ils ont brigué l'oubli ; Et, par un vol sublime échappant à l'histoire. Les plus hautes vertus sont des vertus sans gloire.
De la vie ordinaire examinons le cours : L'honnête homme paisible aime à cacher ses jours ; Et de bruyans jongleurs auront la complaisance D'envoyer aux journaux leurs traits de bienfaisance. Rapin vécut trente ans, chétif et demi-nu, Et des faquins obscurs fut le plus inconnu. 11 obtient par la brigue un rang considérable; Vingt millions volés l'ont rendu respeclabic.
a66 DISCOURS
Rapin vient de mourir, des fripons regretté :
Ceux qui volaient sous lui vantaient sa probité.
Voyez, voyez cncor jusqu'à Tasile sombre
Tout ce troupeau servile accompagner son ombre.
C'est peu: l'airain guerrier pour lui va retentir;
Pour lui dans cette chaire un prêtre va mentir;
Le mensonge est gravé sur la pierre funèbre,
Et du nom d'un pied-plat va faire un nom célèbre;
Et ce sage, à l'étude, aux pauvres consacré,
Qui, portant le savoir sous leur toit ignoré.
Allait guérir leurs maux, consoler leur vieillesse;
Celui qui de leurs fils instruisait la jeunesse ;
Ce riche, satisfait d'un modeste séjour.
Mais que l'agriailture occupait chaque jour.
Qui payait le travail, secourait l'indigence.
Et pour prix d'un bienfait demandait le silence;
Le Sylva, le RoUin, le Sully du hameau.
Sont là, sans épitaphe, en un même tombeau.
Si l'éclat d'un vain nom fut l'objet de leur crainte.
D'un pur amour du bien reconnaissez l'empreinte;
Respectez-eu la source; et ne prétendez plus
Que jamais l'égoïsme ait fondé les vertus.
Oh! qu'il connaît bien mieux leur véritable base. Ce bon, ce vieux Chrêmes, éloquent sans emphase, Qui dit à Ménédcnie, ardent à s'affliger: a Homme, chez les humains rien ne m'est étranger.» A ce vers de Térence on a vu Roine antique
Répondre avec transport par un cri sympathique. C'est qu'elle y retrouvait un sentiment sacré, Par riiumanité même à Térence inspiré:
Chrêmes offrait de l'homme une honorable image, Ou s'en déclarait digne en lui rendant hommage. S'il eût dit: « Je suis homme, et ne songe qu'à moi. » Rome n'eût répondu que par un cri d'effroi; Et, du vers inhumain punissant le scandale. Un sifHet vertueux eût vengé la morale. L'intérêt personnel attire tout à lui ; La sympathie aspire à vivre dans autrui. Si dans tous les mortels l'un voit des adversaires. L'autre y voit des amis, des alliés, des frères; L'un le^ fait détester , l'autre les fait chérir. Et pour eux, avec eux, nous enseigne à souffrir. Par quels abus de mots, dans votre vain système. Nommez-vous intérêt l'abandon de soi-même? Faut-il, en poursuivant d'utiles vérités. S'égarer à plaisir en des subtilités?
L'esprit dans cet abîme en vain cherche une route; Et, malgré son flambeau, la raison n'y voit goutte. Autant vaut rajeunir les rêves de Platon, Ou devers Alcala, sur un plus aigre ton, Se mettre, en ergotant, l'esprit à la torture Pour accorder Thomas, Scot ou Bonaventure.
Philosophes français, nés dans l'âge éclairé Que les fils de Tartufe ont en vain dénigré,
a66 DISCOURS
Rapin vient de mourir, des fripons regretté :
Ceux qui volaient sous lui vantaient sa probité.
Voyez, voyez encor jusqu'à Tasile sombre
Tout ce troupeau servile accompagner son ombre.
C'est peu: l'airain guerrier pour lui va retentir;
Pour lui dans cette chaire un prêtre va mentir;
Le mensonge est gravé sur la pierre funèbre.
Et du nom d'un pied-plat va faire un nom célèbre;
Et ce sage, à l'étude, aux pauvres consacré.
Qui, portant le savoir sous leur toit ignoré.
Allait guérir leurs maux, consoler leur vieillesse;
Celui qui de leurs fils instruisait la jeunesse ;
Ce riche, satisfait d'un modeste séjour.
Mais que l'agriculture occupait chaque jour.
Qui payait le travail, secourait l'indigence,
Et pour prix d'un bienfait demandait le silence;
Le Sylva, le Rollin, le Sully du hameau.
Sont là, sans épitaphe, en un même tombeau.
Si l'éclat d'un vain nom fut l'objet de leur crainte.
D'un pur amour du bien reconnaissez l'empreinte;
Respectez-eu la source; et ne prétendez plus
Que jamais l'égoïsme ait fondé les vertus.
Oh! qu'il connaît bien mieux leur véritable base. Ce bon, ce vieux Chrêmes, éloquent sans emphase. Qui dit à Ménédème, ardent à s'affliger: « Homme, chez les humains rien ne m'est «Hranger.» A ce vers de Téreuoe on a vu Rome antique
Répondre avec transport par un cri sympathique.
C'est qu'elle y retrouvait un sentiment sacré,
Par l'humanité même à Térence inspiré:
Chrêmes offrait de l'homme une honorable image,
Ou s'en déclarait digne en lui rendant hommage.
S'il eût dit: (( Je suis homme, et ne songe qu'à moi. »
Rome n'eût répondu que par un cri d'effroi;
Et, du vers inhumain punissant le scandale,
Un sifHet vertueux eût vengé la morale.
L'intérêt personnel attire tout à lui ;
La sympathie aspire à vivre dans autrui.
Si dans tous les mortels l'un voit des adversaires.
L'autre y voit des amis, des alliés, des frères;
L'un le^ fait détester , l'autre les fait chérir.
Et pour eux, avec eux, nous enseigne à souffrir.
Par quels abus de mots, dans votre vain système,
Nommez- vous intérêt l'abandon de soi-même?
Faut-il, en poursuivant d'utiles vérités.
S'égarer à plaisir en des subtilités?
L'esprit dans cet abîme en vain cherche une route;
Et, malgré son flambeau, la raison n'y voit goutte.
Autant vaut rajeunir les rêves de Platon ,
Ou devers Alcala, sur un plus aigre ton,
Se mettre, en ergotant, l'esprit à la torture
Pour accorder Thomas, Scot ou Bonaventure.
Philosophes français, nés dans l'âge éclairé Que les fils de Tartufe ont en vain dénigré.
a68 DISC. SUR LINTÉRÈT PERSONNEL.
Cultivant chaque jour rintellîgence humaine^
Vous avez Êiit valoir et grossi son domaine.
Si le profond René, qui fut trop créateur.
Du doute méthodique heureux législateur.
Mais infidèle aux lois par lui-même fixées.
De nos sensations sépara nos pensées;
Si cet autre rêveur qui voyait tout en Dieu
Ne se fit pas comprendre, et se comprit fort peu;
Si, dans la Germanie, un charlatan gothique.
Ose, en illuminé, prêcher sa scholastique;
Les chemins qu entrevit Bacon le précurseur.
Et dont Locke en tremblant sonda la profondeur.
Offrant à vos efforts un terrain plus docile.
Désormais, grâce à vous, sont d*un accès &cile.
Guidés par la nature, et cherchant pas à pas,
Vous étudiez l'homme , et ne l'inventez pas ;
Des effets démontrés vous remontez aux causes ;
Mais pesez bien les mots, car If s mots font les choses.
DISCOURS