DONNÉES A LA LITTÉRATURE
.LJes lettres qui jadis ont fait notre grandeur Vous voulez, dites -vous, ranimer la splendeur. Tje projet est fort beau : sans elles point de gloire. Des ignorans cruels ont flétri la victoire : Sésostris, Alexandre, au brelan des combats, N'étaient pas plus heureux que Gengis etThamas; L'imbécile Alaric subjugua par l'épée L'empire qu'usurpa le vainqueur de Pompée; Miltiade implorait l'égide de Pallas; Suwarow, plus chrétien, suivait saint Nicolas; Et, depuis trois mille ans aux héros condamnée, La terre n'a pu voir une innocente année Où du sanglant récit de ses faits éclatans Un héros n'ait souillé les gazettes du tems. Chaque peuple à son tour eut le glaive et l'empire; Mais, dans l'art de penser, de parler et d'écrire. Des nations d'élite, et des siècles heureux, En cet espace étroit des talens peu nombreux ,
a7o DISCOURS SUR LES ENTRAVES Flambeaux jetés au loin dans une nuit profonde. Ont semé la lumière et consolé le monde.
Nous conservons du moins leur brillant souvenir:
Ils ont lait le présent; ils feront l'avenir.
De la postérité conquérans pacifiques,
Ces écrivains, ces tems, ces nations classiques.
Ont dicté les leçons qu'il nous faut écouter,
Ont montré les écueils qu'il nous faut redouter,
Et les moyens d'ouvrir des roules aperçues,
Et l'art de se frayer des routes inconnues.
On néglige cet art : vous en êtes surpris!
Ce n'est pas en rampant qu'on peut gjtgner le prix.
Ne dites point courez, en fermant la barrière;
Le talent ne sait pas rétrécir sa carrière :
Vous n'en ferez jamais qu'un esclave indompté;
Sa force est la Raison ; son cri la Liberté.
Certes, du bien-aimé quelque ministre habile
De nos matins aïeux aurait ému la bile.
S'il eût dit: s Ecoutez: Mécène par état,
•• Des lettres, des beaux-arts, je soutiendrai l'éclat;
0 Mais je crains la Rnison, qui devient trop hardie.
u On pense : c'est terrible; et l'Encyclopédie
« A corrompu Chatllot, Gonesse et Saint-Germain.
tt Du lait des préjugés sevrant le genre humain,
a Voltaire en esprit fort a changé Melpomène :
s De Mahomet, d'Alzire, il faut purger la scène;
DONNÉES A I.A LITTÉRATURE. ^-jt
a Fermons-lui le théâtre, ouvert à Pellegrin.
« Gloire à Simon-le-Frane! Si Voltaire est chagrin,
(f 11 lui sera loisible, afin de se distraire,
c( D'aider Martin Fréron dans TAne littéraire.
(( D'un certain Montesquieu l'on parle quelquefois:
<( Défense expresse à lui d'écrire sur les lois ;
« Mais ledit Montesquieu d'une plume discrète
u Pourra, sous trois commis, rédiger la gazette.
« Jean Jacque est un peu fou ; mais, comme il écrit bien,
« Il faudra l'enrôler pour le journal chrétien.
« Que Buffon , désormais , en prose poétique ,
« D'après les livres saints démontre la physique.
ft D'Alembert sait l'algèbre, il fera des chansons;
« Fréret des mandemens, Diderot des sermons. ^
Les bons journaux du tems auraient vanté peut-être Le discours du valet parlant au nom du maître; Mais, accueilli bientôt par vingt joyeux pamphlets. Il eût fait, dans Paris, renchérir les sifflets.
«Oh! répond Clistorel^ ministre apothicaire:
« Tant de littérature est fort peu nécessaire;
€< Personne n'écrit bien quand tout le monde écrit;
« On baisse; et, je le sens, nous n'avons plus d'esprit.»
L'ami, pas d'injustice. En la cité gothique.
Dans un humble réduit qu'aucuns nommaient boutique.
Impunément bavard, tu pouvais délayer.
Ressasser, compiler, commenter Lavoisier;
a66 DISCOURS
Rapin vient de mourir, des fripons regretté :
Ceux qui volaient sous lui vantaient sa probité.
Voyez, voyez encor jusqu'à l'asile sombre
Tout ce troupeau servile accompagner son ombre.
C'est peu: l'airain guerrier pour lui va retentir;
Pour lui dans cette chaire un prêtre va mentir;
Le mensonge est gravé sur la pierre funèbre,
Et du nom d'un pied-plat va faire un nom célèbre;
Et ce sage, à l'étude, aux pauvres consacré,
Qui, portant le savoir sous leur toit ignoré.
Allait guérir leurs maux, consoler leur vieillesse;
Celui qui de leurs fils instruisait la jeunesse ;
Ce riche, satisfait d'un modeste séjour.
Mais que l'agriculture occupait chaque jour.
Qui payait le travail, secourait l'indigence,
£t pour prix d'un bienfait demandait le silence;
Le Sylva, le Rollin, le Sully du hameau.
Sont là, sans épitaphe, en un même tombeau.
Si l'éclat d'un vain nom fut l'objet de leur crainte.
D'un pur amour du bien reconnaissez l'empreinte;
Respectez-en la source; et ne prétendez plus
Que jamais l'égoïsme ait fondé les vertus.
Oh! qu'il connaît bien mieux leur véritable base, Ce bon, ce vieux Chrêmes, éloquent sans emphase, Qui dit à Ménédènie, ardent à s'affliger: « Homme, chez les humains rien ne m'est étranger.)) A ce vers de Térence on a vu Rome antique
SUR LlNTÉRÊÏ PERSONNEL. 267
Répondre avec transport par un cri sympathique.
C'est qu'elle y retrouvait un sentiment sacré.
Par l'humanité même à Térence inspiré:
Chrêmes offrait de l'homme une honorable image.
Ou s'en déclarait digne en lui rendant hommage.
S'il eût dit: a Je suis homme, et ne songe qu'à moi. »
Rome n'eût répondu que par un cri d'effroi;
Et, du vers inhumain punissant le scandale,
Un sifflet vertueux eût vengé la morale.
L'intérêt personnel attire tout à lui ;
La sympathie aspire à vivre dans autrui.
Si dans tous les mortels l'un voit des adversaires,
L'autre y voit des amis, des alliés, des frères;
L'un Ic^ fait détester , l'autre les fait chérir.
Et pour eux, avec eux, nous enseigne à souffrir.
Par quels abus de mots, dans votre vain système,
Nommez- vous intérêt l'abandon de soi-même?
Faut-il, en poursuivant d'utiles vérités.
S'égarer à plaisir en dès subtilités?
L'esprit dans cet abime en vain cherche une route;
Et, malgré son flambeau, la raison n'y voit goutte.
Autant vaut rajeunir les rêves de Platon,
Ou devers Alcala, sur un plus aigre ton.
Se mettre, en ergotant, l'esprit à la torture
Pour accorder Thomas, Scot ou Bonaventure.
Philosophes français, nés dans Tîîge éclairé Que les fils de Tartufe ont en v»iin dénigré,
a68 DISC. SUK L'INTÉRÊT PERSONNEL. Cultivant cliaque jour l'intelligence humaine, Vous avez fait valoir et grossi son domaine. Si le profond René, qui fut trop créateur, Du doute méthodique heureux législateur.
Mais infidèle aux lois par lui-même fixées, De nos sensations sépara nos pensées; Si cet autre rêveur qui voyait tout en Dieu Ne se fit pas comprendre, et se comprit fort pi Si, dans la Germanie, un charlatan gothique, Ose, en illuminé, prêcher sa scholastique; Les chemins qu'entrevit Bacon le précurseur. Et dont Locke en tremblant sonda la profondei Offrant h vos efforts un terrain plus docile. Désormais, grâce à vous, sont d'un accès làcile Guidés par la nature, et cherchant pas à pas. Vous étudiez l'homme, et ne l'inventez pas; Des effets démontrés vous remontez aux causes Mais pesez bien les mots, car les mots font les cl
DISCOURS