Acte d'amour et de contrition
La satisfaire en sa dévotion
Était vraiment chose fort difficile :
N'y suffisaient, moines, abbés, prélats;
Du saint devoir le Concile était las :
Immense était l'ouvrage du Concile.
Cette beauté n'est la seule d'ailleurs Dont il obtient les fréquentes faveurs.
Voulant tenir les bons Pères en joie , De tous côtés l'Europe leur envoie Jeunes objets, doux, tendres, séduisans.
Dévots de cœur, et surtout complaisans.
Ils accouraient des sept monts où le Tibre Vit les Césars détrôner Rome libre , Et des Prélats détrôner les Césars; Des beaux vallons où les eaux de la Seine Baignent Paris; des campagnes où Vienne Voit le Danube arroser ses remparts ; Des mers de Londre où règne la Tamise,
Et du rivage où l'aimable Venise,
Par les plaisirs attirant l'Univers ,
Comme Cypris jaillit du sein des mers.
Sept cent dix-huit courtisanes en titre
En la cité formaient joyeux chapitre ,
Sans y compter femmes d'ambassadeurs ,
De grands barons, de princes, d'électeurs.
En un gala, chez le Chef de l'empire.
Advint un jour que l'archicliancelier,
Bouffon très-grave, et de ceux qui font rire.
En s'égayant , et voulant égayer
Dîner germain, long, fastueux et triste,
A Sigismond fit apporter la liste
Qui contenait des galantes beautés
Les noms, prénoms, surnoms et qualités.
« Si voit-on bien que la ville est bénite,
« Dit l'Empereur; mais un nom que l'on cite
<c En cet endroit n'est point commémoré. )»
D'un tel reproche on sentit la justice :
On contempja l'auguste impératrice;
Au fond des cœurs l'oubli fut réparé.
Du doux bercail les jours étaient prospères ;
Car les pasteurs avaient des soins de pères.
Comme en effet l'amour est un trésor.
Ils achetaient l'amour au poids de l'or:
Saintes Phrynés , moyennant récompense,
Participaient à leurs dévotions.
Et leur vendaient les péchés à Constance,
33o LE CONCILE DE CONSTANCE.
Comme ils vendaient les absolutions.
Quand tous ce^ gens qu'on nomme le vulgaire
En leur taudis expiraient de misère ,
Rubis, saphirs, perles et diamans.
De maint tendron couvraient les vêtemens;
L'or emplissait son galant domicile:
L'or des tributs d'un peuple consterné!
Besoin criant payait luxe effréné: .
Tous deux étaient l'ouvrage dti Concile.
Peuple qui jeûne est bien près de crier. Par un spectacle on voulut l'égayer.
Lui donner jeux, non pas jeux olympiques. Bien moins encor jeux des rives attiques. Oïl d*un laurier vingt poètes épris, Sophocle, Eschyle, Euripide, Ménandre, Venaient charmer, en disputant le prix, Un peuple ému, digne de les entendre.
On prépara sacrifices sanglans :
Jeux de cagots; c'étaient les jeux du teins. Des tonsurés la race impitoyable Un hérétique allait encor brûler. Calomniant le dieu qu'ils font parler, Ces tonsurés sont lieutenans du diable.
Sur des balcons parés dor et de fleurs, Prés de César la cour était assise ; Pigeons de Gnide et Vautours de l'Eglise De leur plumage étalaient les couleurs.
CONTE. 33i
Les sept chansons dites de pénitence Assourdissaient les dévots de Constance ; Portant chasuble, ou capuce hideux, Gens à col tors défilaient deux à deux: Prêtres, valets, sainte et loiu*de canaille. Docteurs fourrés , chapelains , monacaille. Un porte-dieu marchait bannière en main ; A coups de brosse un barbouilleur germain Peignit en bas , sur ladite bannière , Démons cornus remuant leur chaudière.
Démons plus doux qu'empereurs et prélats ; Peignit en haut Saints riant aux éclats. Et le bon Dieu qui paraissait leur dire : « Courage! on vient au paradis pour rire, ic Troupeau d'élus. Peuple prédestiné, (c Soyez heureux : c'est encore un damné. » Hiéronime, en la fête exécrable.
Portant l'habit de ces fStes d'enfer, San-bénito, feux et diables en l'air, Présentait seul un front inaltérable, Et s'avançait vers le bûcher fatal.
Comme un héros sur le char triomphal.
c< Ecoutez-moi , vous , dont l'arrêt m'opprime , c( Bourreaux puissans, couronnés ou mitres, « S'écria-t-il : la raison fut mon crime; ce Et je péris sous des tyrans sacrés. « Je vais me joindre aux martyrs mémorables : (c Je suis mon maître, innocent oom»e moi;
(c Sur le bûcher je moate sans effroi , te Non sans pleurer sur des juges coupables. i< Je leur pardonne en m'élevant aux cieux. V Je vais trouver le juge incorruptible; a Et puissiez- VOUS trouver grâce à ses yeux! n Mais l'avenir, l'avenir inflexible, (c Verra le sang répandu par vos mains. « C'est par l'abus que tout pouvoir expire; « Régnez : un jour croulera votre empire ; (C Ce jour sera la fête des humains. » Il dit et meurt. Suppôts du monachisme, Grinçant les dents à ce terrible adieu , Criaient : a Oyez : le méchant bénit Dieu , « Et nous maudit : c'est preuve d'athéisme. » Ils étaient crus. Et voilà vos destins. Profanateurs des mortelles idoles !
Siècle présent est sourd à vos paroles; Siècles suivans sont des échos lointains! Dans les accens d'une rage imbécille, IjCs spectateurs glorifiaient le ciel ; Et tout un peuple était sot et cruel.
Pour faire aussi l'ouvrage du Concile.
On révolta les esprits généreux :
Notez ceci, révérends personnages, Qui prétendez, reculant de quatre âges.
Nous ramener à ces tems désastreux; Vous qui, fermant une faible paupière, Osez nier la raison qui nous luit ,
Ou qui voulez éteindre sa lumière, * Et replonger les siècles dans la nuit. Jean Guttemberg n'avait en Germanie Peint la pensée et fixé le génie; £t toutefois l'aurore du bon sens Déjà pointait au milieu des ténèbres ; Déjà perçait de ses rayons naissans Un ciel chargé de nuages funèbres.
De zèle impur quand le peuple enivré Applaudissait aux vengeances de Rome, Et louait Dieu du supplice d'un homme, Par gens de bien cet homme était pleuré. Le Pogge était du pape secrétaire: Osa pourtant le docte Florentin Rendre justice au vertueux sectaire.
Dans une épître écrite en beau latin ^ On y trouvait éloquence facile, Esprit , savoir , talent et vérité , Saine raison , touchante humanité :
Car ce n'était l'ouvrage du Concile.
Brûler son homme est un plaisir d'élus.
I. Poggio Braccioiini , ne à Florence , et appelë communëment le PoGGS , fut secrëtaîre des papes Jean XXUI et Martin Y. En 1416, il assista au supplice de l'infortuné Jérôme de Prague, et en écrivit Thistoire dans une lettre à Léonard Arëtin , son ami intime, et secrétaire des brefs sous Innocent VU. Arëtin le cynique n'a de commun avec celui-ci que son nom. (iV. de l'éditeur.)
Mais en plaisir point de monotonie;
Et comme un bal réjouit encor plus,
Un bal paré suit la cérémonie.
Là Sigismond régnait avec splendeur:
Les menuets, les danses pédantesques
Faisaient briller maint grave ambassadeur;
Maint cardinal préférait les grotesques.
Beaux chevaliers, bachelettes de cour,
Ayant au bal doux rendez-vous d'amour.
Se réservaient contredanse française.
Vive polaque et sémillante anglaise,
Walse germaine, où couples amoureux.
De pas en pas accélérant la danse.
Rasent le sol et tournent en cadence.
Tels que zéphyrs voltigeant deux à deux.
Filles d'honneur ef&caient les plus belles ;
Sans ornement, Cécile, au milieu d'elles,
Eclipsait tout par ses appas naissans :
Ses grands yeux noirs, tendres et languissans,
Laissaient percer douce mélancolie;
Et son chagrin la rendait plus jolie.
Elle voilait sa timide beauté.
Ainsi qu'on voit, aux apprêts d'un orage,
L'astre des nuits, de nuage en nuage,
Cacher l'éclat de son disque argenté.
Stérile effort! Dliommages poursuivie,
Elle dansait sans en avoir envie,
Tout en baissant des regards pudibonds.
L'impératrice aivait les yeux très-bons ,
Quoique moins beaux ^ et vit certaine enflure:
« Ceci , dit-elle , est un mal d'aventure.
« Eh quoi , déjà ? vous n'avez que seize ans !
« Trop d'embonpoint ne sied pas à votre âge :
« Les médisans ne vous croiront pas sage;
« Fille dlionneur doit faire peu d'enfans.
(( C'est un de fait : qu'il soit donc fils unique.
« Son père, au moins, est-^il vrai Chevalier?
« Est-ce un Baron? est-ce uii Grand«*écuyer?
(( Peut'-il entrer dans l'ordre teutonique?
a Serait-ce point quelque Sérénité?
« Une Excellence? ou peut-être une Altesse?
ce — Nenni. — Vraiment , est-ce une Majesté?
« L'ingrat César, oubliant ma tendresse,
a M'aurait-il Êiit Une infidélité?
(( — Rassurez-vous^ mon auguste maîtresse,
«Répond Cécile, en levant ses beaux yeux:
(c Ce qui m'arrîve est le secret des cieux.
« Il faut parler, hélas! et j'en soupire :
« J'aurais bravé le charme suborneur
« Des hauts Barons et du Chef de l'empire :
« Car, après tout, on est fille d'honneur.
« Aux vanités Cécile n'est soumise;
i< Mais résister aux lois de sainte église!
« Il faut avoir du respect pour la foi.
<c Vous en ave2 , Madame , et pluâ que moi :
« Vous faites honte à la pauvre Cécile;
<( Et sans raison : Dieu me gard' du péché!
. « Pour cet enfant, qui m'est tant reproché,
« C'est... c'est encor l'ouvrage du (Concile. »
De cet aveu tout fut sanctifié :
On salua la brunette chérie
Du nom sacré de nouvelle Marie.
Si l'Empereur en fut édifié,
L'Impératrice y parut trop sensible.
Le Fou prédit qu'il viendrait un garçon ;
Qu'avant quinze ans le céleste poupon
Vaudrait son père, et serait infaillible.
Ce fut le terme et l'exploit triomphant
Du saint Concile. On ne se plaindrait guère
S'il n'eût jamais produit que cet enfant;
Mais, par malheur, il enfanta la guerre.
Qui déchaîna contre l'humanité
Peste et famine, effroyables. compagnes.
Plus de moissons : des stériles campagnes
Crêpe sanglant couvrait la nudité;
Le glaive errait des bords de la Baltique
Au Pont-Euxin, au golfe adriatique;
Les noirs ageus du pontife romain
Chantaient la messe un poignard à la main ,
Comme on chantait les vêpres en Sicile;
Dans les cités, veuves de combattans.
Le sang humain coula pendant vingt ans :
C'était toujours l'ouvrage du Concile.
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