‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 146 sur 178 · XX. Qui souffrirait maintenant un orateur · texte numérisé non relu

XX. Qui souffrirait maintenant un orateur

DIALOGUE SUR LES ORATEURS. /jSi

coromeoiçant par des excuses sur la faiblesse de sa santé ? tels sont presque tous les exordes de Messalla. Qui pourrait attendre cinq ouvrages contre Verres ? Qui , sur une fin de non-^recevoir, au sujet d'une formule, supporterait ces immenses volumes , appelés harangues pour TuUius ou pour Ckecina? Aujourd'hui le juge devance celui qui parle; eb, s'il n'est attiré , séduit par la rapidité des preuves , ou la couleur des pensées , ou l'éclat et l'élégance des descriptions, il est contraire à forateur. La foule même des assistaos, cet auditoire errant et nombreux , a pris Thabitude d'exiger dans le discours des formes riantes et gracieuses, et ne tolère pas plus en des plaidoyers iine an-*> tiquité triste et sans parure , que sur la scène un acteur copiant les gestes de Roscius et de Turpion ' . Les jeunes gens mêmes, et ceux qui , placés, pour ainsi dire, sur l'enclume des études, suivenl; nos orateurs afin de s'instruire, veulent et en^ tendre et encore rapporter chez eux quelque chose remarquable , et qui soit digne de souvenir. Ils se transmettent mutuellement, et souvent écrivent dans leurs villes, dans leurs provinces,

I . Roscius ( Quintus ) , le pins fameux comédien de ranti- <|uité. Il (ut asû Ae Cicéroo, qoî composa son éloge.

Turpiùn (Amb»ius)y l'uu des maîtres. de la troupe des comédiens qui jouèrent des pièees de Térence. ( Noie de l'édit. )

45a DIALOGUE SUR LES ORATEURS.

une pensée ingénieese, on trait de lumière, oa une tirade ornée <le tous les agrémens de la poésie; car on demande à Toratear jusqu'à cette grâce poétique^ non souillée de la lie d'Accius' ou de FaGUYÎus, mais ébncre <lu sanctuaire d'Ho» race, de Virgile et <le Lnciin- C*est donc pour satisfaire des oreilles diflbâles que leloquence, en notre âge, est plus belle et plus parée; et nos discours n*en sont pas moins conyaincans, parce qulls vont charmer les oreilles des juges. PenscKvoos , en effet , que les teariples soient aujourdlmi moins solides, psce qu'au lieu d^étre constnâts de grossier ciment et de Iniques infermes ib sont resplendissans de maibre et rayonnans d w? XXI. Pour moi, je vous avouerai naïvement que je ne puis m*empecher de rire en lisant quelques-uns des anciens, ni de dormir en lisant quelques autres : et je ne parle point du peuple des orateurs, d'un Canutius, d'un Arrius, d'un Furius, ni de tous ceux qui dans la même infirmerie étalent leurs os et leur maigreur. Calvus lui-même, quoiqu'il ait fait, je crcûs, vingt-un ouvrages, me satisfait à peine dans une ou deux courtes harangues ; et je vois que les autres ne

I . Accims tt Pacmrtms , poètes tragiques latins. Ik ont mis au ihéitre on grand nombre de pièces, qui ont sourent <»btenu rapprobation de leurs concitoyens, i 3Wr iir i'rdùrmr. \

diffèrent pas de mon sentiment Qui peut lire en effet ses discours contre Asitius, contre DrusUs? Mais, certes, vous trouvez entre les mains de tous les hommes lettrés ses harangues contre Natinius, et principalement la seconde; car elle est ornée d'expressions et de pensées propres à flatter l'oreille des juges : d'où vous pouvez connaître que Calvus aussi comprit ce qui était le mieux ; et que , pour être en général plus élevé , plus élégant, ce n'est pas la volonté , mais les forces et le génie qui lui manquèrent. Que di^ . rai-je des harangues de Cœlius ? eUes plaisent sans doute, sinon dans l'ensemble, au moins en des morceaux où nous reconnaissons l'éclat et la hau-* teur de ces tems-ci. Les termes bas, la composition décousue , les phrases mal construites : voilà ce qui ressent l'antiquité ; et personne, je crois , n'est assez antiquaire pour lou» Cœlius en cette partie où il est antique. Accordons à César que ses grands desseins et ses immenses occupations l'empêchèrent d'exceller dans l'éloquence, autant que son divin génie le demandait ; et certes , laissons Brutus à sa philosophie; car ses admirateurs confessent eux-mêmes qu'en ses discours il est inférieur à sa renommée. L'oraison de César pour Décius le Samnite , ou celle de Brutus pour le roi Déjotarus , et d'autres ouvrages de la même lenteur, de 'la même tiédeur: quelqu'un les lit-il par

hasard ? si ce n'est pourtant ceux qui admirent jusqu'à leuTB vers ; car ils ont fait aussi des vers ^ et ils les ont placés dans nos bibliothèques; poètes non plus habiles, mais plus heureux que Cicéroo^ puisque moins de gens savent qu'ils le ftffent. Asinius encore, quoique né plus près de nous, me semble avoir étudié entre les Ménénius et ks Appius: en vérité, c'est Pacuvins et Accius ifct'ù a retracés non-seulement dans ses tragédies, aoaîs dans ses harangues , tant il est dur et sec. Or, le discours ressemble au corps humain , qui , poM être beau ^ ne doit pas offrir des veines quî rts^ sortent, ni des os que l'on peut compter. Il £siil qn'uii sang pur et vermeil circule dans tous les membres , colore et couvre les muscles , et que l'ensemble soit embelli par d'heureul contours. Je n'attaquerai point Messalla : il n'a pas tenu à lui d'être aussi orné, aussi brillant qu'on l'est de nos jours; nous verrons si la force de son âioe ou celle de son esprit suffisait à son jugement.

XXIL Je viens à Cicéron, qui soutint contre ses rivaux le même combat que je soutiens contre vous; car ils admiraient exclusivement les anciens. Cicéron préférait Téloquence de son siècle ; et c'est par le jugement surtout qu'il surpasse tous les orateurs du même teras. Le premier il orna le discours ; il mit le |H*eniier du choix dans les mots , de l'art dans la composition ; il risqua des

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passages brillans , trouva de belles pensées , pf mcipalement dans ces discours qu'il composa déjà vieu:! et Ters la fin de sa tie, c'est-à-dire, foi'sqne, perfectionné long-tems, il avait appris par de fréqueùs essais tjoel est le meilleur genre ofâtoîre. En effet, ses preftïiers discours ne sont pas exempts des défaots de Fantiquité : il est lent dans ses exordes, long dans ses narrations, oisettx dans ses digressions ; il s'émetft tard , s'écbatfffe rarement ; peu de ses phrases se tertninent heureusement et avec un certain éclat ; on n'en peut rien détacher, rien retenir; et c'est cortime nn édifice imparfait , dont ïa pierfe , d'aillctn^ solide / et durable , n'a pas assez de brillant et de poli. L'orateur est potu* moi ce riche et honofâbte père de famille, dont là rïiaison n'est pas seulement propre à le garantir de la pluie et an vent , mais encore à charmer les yeux; qni, dans sait mobiliei^ , ne se borne pas à l'absolu nécessaire , mais étale des objets de hixe, de l'or, des pierreries, que l'on peut souvent manier, considérer à plaisir, et qui relègue loin de lui tes objets vieillis ou dégradés. Que Forateur écarte de même tons les mots infectés de la rouille antique, toutes les phrases à construction tardive et lâche, dams le style des vieilles annales; qu'il ait soin de fuir une honteuse et impertinente bouffonnerie ; qu'il

varie sa composition ; et qu'il n'ait pas une formule habituelle pour terminer toutes ses périodes.

XXin. Je ne veux pas tourner en ridicule et la roue de fortune ^ et le droit verrin, et cet esse videalur qui, dans tous les discours de Cicéron, revient à chaque troisième phrase tenir la place d'une pensée. Je relève à regret ces défauts, et j'omets beaucoup d'autres choses , les seules poui^ tant qu'admirent et sachent imiter ceux qui s'appellent les anciens orateurs. Je ne nommerai personne : il me suffit d'avoir désigné la classe entière ; mais vous voyez tous les jours des hommes qui lisent Lucile plutôt qu'Horace, et Lucrèce de préférence à Virgile ; à qui l'éloquence de votre Bassus et de Nonianus semble vile au prix de celle de Sisenna ou de Varron; qui dédaignent et haïssent les traités de nos rhéteurs, pour admirer ceux de Calvus : gens qui plaident à l'ancienne manière, et que ne suit aucun auditoire, que n'écoute point le peuple, que supporte à peine un client. Toujours tristes et incultes, sont-ils sains , comme ils s'en glorifient : c'est au jeûne , et non pas à la vigueur, qu'ils le doivent. Pour le corps , les médecins même n'estiment pas une santé obtenue par le tourment de l'âme ; c'est peu de n'être point malade, je veux que l'on soit robuste, et joyeux, et dispos : celui qu'on loue

seulement d'être sain n'est qu'exempt d'infirmité. Pour vous, hommes éloquens, illustrez notre siècle comme vous le pouvez, comme vous le faites, par toutes les beautés de la parole. Car vous, Messala, je vois que vous imitez les anciens dans leurs parties les plus brillantes; et vous, Maternus , vous , Secundus , vous alliez si bien l'éclat et l'élégance des termes à la gravité des périodes; vous avez tant de choix dans l'invention, tant d'ordre dans la distribution ; quand la cause l'exige, tant d'abondance; quand elle le permet, tant de brièveté ; tant de grâce dans la composition, de naturel dans les pensées, d'énergie dans les passions, de mesure dans la liberté , qu'en vain la malice et l'envie ont retardé à votre égard la justice contemporaine : un jour la postérité parlera de vous.

XXIV. Lorsque Aper eut cessé de parler, reconnaissez-vous, dit Maternus, la véhémence et l'ardeur de notre Aper? quel torrent, quelle impétuosité dans l'apologie de notre siècle! quelle abondance et quelle variété dans la satire des anciens! de combien de talent et d'esprit, de combien même d'érudition et d'art s'est-il armé chez eux pour les combattre! Vous devez pourtant , Messala , tenir vos engagemens sans y rien changer : car nous n'exigeons pas pour les anciens une défense en forme; et nul d'entre nous, malgré

toutes les lauanges d'Aper, ne se compare aux hommes qu'il vient d'attaquer. Lui-même ne prense pas tout-à^fait ainsi; mais, suivant un vieil usage en honneur chez les philosophes ^ il s'est constîtifé la partie adverse. Donnez-'nous , non le panégyrique des anciens : leur renomntée sufiGrt à leur éloge i mais l'exposé des causes qui nous oM tellement écartés de leur éloquence , tandis cju'il s'est à peine écoulé cent vingt ans depni» la mort de Cicéron jusqu'à ce jour.

XXy . Je suivrai la marebe indiquée par ^otrs , répondit Alessafla, car il ne £siut pas réfuter loiigtems Aper , qtri ^ je pense , ^ève d'abord une dispute de mots en ne voulant pas que Vmk nofume anciens des hommes qui vivaîefït il y a plus d'un siècle. Nous n'aurons pas de contestation sur un terme : qu'il les appelle anciens ou nos pères, qu'il leur donne le nom qu'il voudra, pourvu qu'on reconnaisse la supériorité de leur éloquence. Je ne contredirai même pas la partie de son discours où il établit que les formes oratoires ont varié non-seulement de siècle en siècle , mais dans le même âge. Toutefois, comme, entre les orateurs athéniens, on met Démosthènes au premier rang; Eschine, Hypéride, Lysias, Lycurgue au second; mais que, du consentement général, le tems où vécurent ces orateurs est le plus bel âge de l'éloquence; ainsi, parmi nous.

Cicéron, il est vrai, surpassa tous ses contefilporains; maisCalvus, Asinius, César, Ccelrus, BrutUs n'en sont pas moins préférés avec justice à leurs devanciers et à leurs successeurs ; et peu impofte qu'ils diffèrent dans Tespèce, lorsqu'ils se te^ semblent dans le genre. Cal vus est plus précis, Asiniusplus nombreux, César plus brillant, Cceliiis plus amer , Brutus plus grave , Cicéron plus véhément, plus nouîri, plus riche; mais tme saltie éloquence leur est commune à tous, au poiiit que, si vous prenez k la fois leurs écrits, ma^ré la diversité des talens, vous reconnaissez entre eux pour le jugement ^ le to^ général , rnie certaine ressemblance, un air de famille. Si, d'ailleurs, ils se sont k l'envi décriés, si dans quelques-iines de leors lettres on découvre une malignité mutuelle , blâmons en eux les hommes, non les dratetir». Calvos, en effet, Asitmis^ Cicéron lui-tiiéme^ fut^tit, je crois ^ sujets à la jalousie et aint aistre^ défdtits de l'humaine faiblesse. Paatni eux ié sdtll BrufiBs, ce me semble, a révélé sans envie, dans mail* veillance, mais avec une franchise ingénue, M qu'il pensait au fond de l'âme. Eût-il etivié Cicéron f lui qui me parait n'avoir p»& même enVié César ? Po«r Galba , Lilius et tcais cesf orateuts surannés qu'Aper dénigre sans cesse , \étit cause n'exige pas de défenseur; car, je l'avouerai moi*

46o DULOGUE SUR LES ORATEURS.

même, quelque chose manquait à leur éloquence> naissante encore et trop peu formée.

XXVI. Au reste , s'il fallait choisir des formes oratoires, en exceptant le genre que j'ai marqué comme le meilleur et le plus parfait, certes, je préférerais la fougue de Caïus Gracchus et la maturité de Crassus aux bluettes de Mécénas et au cliquetis de Gallion : tant il vaut mieux que l'orateur soit revêtu de la toge, fut-elle de bure, qu'orné du fard et des ajustemens d'une courtisane! Elle n'est digne ni d'un orateur, ni même d'un homme, cette parure, dont aujourd'hui presque tous les avocats font un tel usage que , par l'afféterie des expressions , la frivolité des pensées, le mépris des règles, ils imitent les modes voluptueux des histrions, et que même, devrait-il être permis de l'entendre , ils se vantent comme d'un titre de gloire , et d'une preuve de talent , que leurs plaidoyers sont chantés et dansés. De là viennent ces exclamations ignobles , contraires au bon sens , et toutefois si usitées , sur des ora^ teurs qui parlent avec mollesse , ou des histrions qui dansent avec éloquence. Je ne nierai point que Cassius Sévérus , le seul qu'Aper ait osé nommer, ne puisse être mis au rang dea orateurs, si on le compare à ceux des derniers tems, quoique^ dans la plupart de ses discours, il ait plus île

mouvement que de substance. Le premier, méprisant la méthode , négligeant la modestie et la pudeur des mots, inhabile à manier les armes qu'il choisît lui-même, et, dans l'ardeur de frapper, restant presque toujours découvert, il ne combat point : il querelle. Cependant , comme je le disais , comparé à ses successeurs , il les sur^ passe de beaucoup pour l'érudition, pour la grâce, et tnéme pour la force; et, parmi eux, il n'en est pas un seul qu'Aper ait essayé de nommer , de présenter comme en bataille. Pour moi , je m'attendais qu'après avoir déprimé Asinius, Coelius, et Calvus, il produirait une armée nouvelle; qu'il en nommerait davantage, ou au moins autant; qu'il opposerait l'un à Cicéron, l'autre à César, chacun à son adversaire; tnais, content d'avoir décrié séparément les orateurs anciens , il n'a osé louer les modernes qu'en général , et , pour ains^ dire, en masse : craignant, je pense, d'en offenser beaucoup, s'il en distinguait un petit nombre. En effet , quel régent dans nos écoles ne se flatte d'être supérieur à Cicéron , mais ne s'avoue sans peine inférieur à Gabinianus?

XXVIL Je ne craindrai pas , moi , de les nommer l'un après l'autre, afin que des exemples démontrent par quels degrés on a vu l'éloquence abattue et presque anéantie. Hâtez -vous plutôt, dit Maternus, d'accomplir votre promesse; car

/|6a DIALOGUE SUR I.ES ORATEURS.

nous ne désirons pas que Ton nous prouve la supériorité des anciens; et, quant à moi, je la reconnais; mais nous en recherchons les cauises: SiHJet que vous avez l'habitude de traiter, nous disiez- vous tout à Theure, plus indulgent dans votre éloquence, et moins irrité contre QoCre siècle, avant qu'Aper vous eut aigit, en attaquant vos ancêtres. Je ne m'offense pas du discours d'Aper , répondit Messala ; et il est convenable aussi que vous ne vous ofiCensiez pas , si par hasard quelque mot efiaroachait vos oreilles. Vous savez que la première loi de ces sortes d'entretiens est d'exprimer sa pensée entière, sauf ce qui pourrait blesser l'amitié. Poursuivez, ajouta Maternus; et, en parlant des anciens, usez de l'ancienne liberté dont nous avons dégénéré plus encore que de l'ancienne éloquence.

XXVIII. Alors Messala reprit : les causes que vous recherchez , Maternus , ne sont point cachées; elles ne sont secrètes ni pour vous, ni pour Secundus, ni pour Aper, quoique vous m'ayez réservé l'honneur d'énoncer devant roiis ce que nous savons tous. Et qui pourait ignorer qiie l'éloqueuce et les autres arts sont déchus de leur gloire, non par la disette des hommes, mais par la paresse des jeunes gens , la négligence des pères , l'inhabileté des maîtres , et l'oubli des mœurs antiques? Ces abus, nés dans Rome,

bientôt répandus dans l'Italie , déjà circulent dans les provinces. Ce qui est près de nous est ce que nous connaissons le mieux : je vais donc parler de Rome , et des vices corrupteurs qui lui sont propres, que reçoivent les citoyens à leur naissance, qui les accompagnent en s'accroissant dans tous les âges de la vie; mais, auparavant, je dirai quelques mots de la sévère discipline observée par nos ancêtres , pour élever ef; former leurs ^nfans. D'abord chaque fils d'une mère honorable était noiu*ri , non dans la cabane d'une nourrice achetée, mais dans le sein de sa propre mère, dont la principale gloire était de gouverner la maison , de se consacrer à sa famille. On choisissait ensuite une parente respectable , et par son âge , et par ses mœ^rs : à ses soins étaient confiés tous les rejetons d'une même race. Devant elle, il semblait impossible de prononcer un mot immodeste , ou de faire une action immorale ; et ce n'était pas seulement les travaux, les études, mais les récréations mêmes, les jeux des enfans, qu'elle sanctifiait par sa décence. Ainsi, nous dit-on, une Cornélie, mère des Graeques; une Aurélie, mère de César; une Atia, mère d'Auguste, présidèrent à l'éducation de leurs enfans, et en firent les premiers hommes de l'État. Telle était l'effica/cité de cette discipline austère que la nature intègre, pure, inaccessible à la dépravation , saisissait avi-

dément et sans délai tous les arts honnêtes, et, se tournant vers Tart militaire , la science du droit ou l'éloquence, embrassait cette unique étude, et répuisait tout entière.

XXIX. Aujourd'hui l'enfant, dès qu'il vient de naître , est abandonné à quelque servante grecque, à laquelle on associe un ou deux esclaves pris dans la foule , presque toujours les plus vik et les moins capables d'un emploi sérieux. De leurs faibles et de leurs erreurs sont imbues ces âmes tendres et neuves encore; et nul dans toute la maison ne s'embarrasse de ce qu'il fait , de ce qu'il dit devant son maître au berceau. Rien plus , les pères accoutument leurs enfans, non pas aux moeurs, k la modestie , mais à une liberté licencieuse. A sa suite se glissent bientôt l'impudence, le mépris de soi-même et d'autrui. Mais des vices partîcu-* liers à cette ville y semblent innés : le goût pour les histrions , la manie des gladiateurs , des chevaux; et, quand ces viles passions obsèdent l'âme, quelle place y reste - 1 - il pour les arts honnêtes ? A la maison, quel enfant parle d'autre chose? Entrons dans les écoles, n'est-ce pas l'unique conversation des jeunes gens ? Les instituteurs eux-mêmes n'ont pas avec leur auditoire de plus fréquent sujet d'entretien ; car ce n est point par la sévérité de la discipline , ou par des preuves de talent, qu'ils accumulent des disciples, mais

par l'assiduité des visites et par les caresses de l'adulation. Je ne m'arrête pas sur les premiers élémens des études; ils sont pourtant] trop peu cultivés: on ne s'applique point assez à lire les auteurs , à parcourir l'antiquité , à prendre connaissance des choses , des hommes , des tems ; et l'on cherche avec empressement ceux que l'on nomme les rhéteurs. Je dirai bientôt quand leur profession s'introduisit pour la première fois dans Rome, et combien chez nos aïeux elle était peu considérée.

XXX. Il est nécessaire que je reporte vos esprits à via discipline observée par ces orateurs qui nous ont attesté dans leurs livres mêmes et leurs travaux infinis ^ et leur méditation continuelle, et leurs exercices en tout genre d'études. Nous connaissons spécialement un ouvrage de Cicéron, le traité qui a pour titre : BruUus. La première partie est consacrée au souvenir des anciens, orateurs. Dans la dernière, Cicéron noqs fait savoir quels furent ses commencemens , ses progrès, et, en quelque sorte, l'éducation de son éloquence; qu'il avait appris le droit civil chez Mucius; que chez Philon l'académique et chez le stoïcien Diodore il avait étudié à fond toutes les parties de la philosophie ; que , non content de ces maîtres, qui se trouvaient en foule à Rome , il avait parcouru la Grèce et l'Asie, pour embrasser le cercle entier

GEoTres posthones. H. -^O

fie l^msMXDK^tion : tuBsi est-il aisé de reaiarqusr ciaM 4e$ lÎTreft "de (^idéron qa'il n'ignom ni h géonnéttie, m là mtoîque, bî U granotnaîre, ni aucane science libérale. Il cotiiiut la subtilité de ia dialectique, Tufilwéde la ifiMrate, tes omtffe» meôfs du monde et letnrs causes. C'est «n ^eBkst ainsi, tiômines recominasidables, c'est d'me vaste éraditîoâ , d'un gmnd nombre d'arts , d^me science univen^le , qae s'écoule à flots abooâam cette admirable éloquence ; et 4e talent oratoÎK n'a point, comme tant d'autres choses, une lirnîte étroite et courte; mais cdui-là esit orateur qui, s«r toute question , peut s'énoncer avec élégaaœ, avec agréiiMBt, d'tttie tnaniére persuasive, adap* tée A ta dignité dès sujets , à la conveoaiioe «des «ems , au phnsir des ^uditeors.

XXXI. Ainsi pcmsatent les ancieiis, et, pom réussir, ils sentaient qu'il n'était pas besoin de déclamer dans les écoles des rhéteurs , d'exercer seulement la langue €ft ta voix à des controverses imaginaires , et sans iml rapport avec la vérité , mais qu'il fellfidit se remplir l'âme de ces sciences qui traitent du 'bieâ et du mal , de l'boonéte et du vil, du juste et de 4*hijuste: en effet, c'est Isi une matière qui s'^fire sans cesse k f orâtewr. Presque toujours , dans les jugemens ^ nocrs discourons sur la justice; dans les délibéraftions, sur l'honnêteté ; de soiHe pourtant que oes àenx

choses sont le plus souv^it mêlées ensemble ; et nul n'en peut parler en termes faciles, variés, agréables ^ hors celui qui étudia la nature hu<maiue , TexceUence des Tertus , la perversité des vices , et les sensations indifférentes qui ne sont ni du nombre des vices , ni au rang des vertus. Telle est la source èes succès. Il irritera ou adodcira plus aisément la colère des juges, celui qpi sait ce qu'est la ccdère ; il sera plus habile à les rendre compatissans , celui qui sait ce qu'est 9a compassion , et par quels mouvemens on l'esekè.' L'orateur versé dans ces arts, dans ces exercices, aura-t-il à parler devant la malveillance ou la cupidité, ou l'envie, ou la tristesse, ou la crainte^ n'importe : il tiendra les rênes des âmes, et, ^loii chaque caractère, avec une habileté vigi^aerte, il tempérera ses discours , trouvant dans son *él^ quence un instrument toujours prêt, et diap^ nible à tout usage. Chez quekpses^ns, une diction concise, endsiainée, vesserrant chaqtte prenne, est ce qui ointient le p^ de confiance ; il sera utile auprès d'eux d'a<«>oif approfondi la ditalectkpie. D'awtres aimeM mieux une éloqueùce égaile, abondante ^ fondée sur des idées générblè^; et, pour émouvoir ceux-là, nous emprunterons quelque chose aux péripatéticiens : ils nous fourrîroot des pensées déjà prêter pour toule didcii^ sion; les académiciens nous donneront la farce

polémique ; Platon la hauteur , Kénophon Fagrémeut. Tirer d'Épicure même et de Métrodore ' quelques maximes honnêtes , et les placer à propos, ne sera pas interdit à Forateur ; car ce n'est ni le sage, ni la république des stoïciens que nous formons : c'est un homme qui. doit cultiyer, non certains arts , mais tous les arts à la fois. C'est pourquoi les anciens orateurs embrassaient l'étude entière du droit civil, et s'instruisaient aussi sur la grammaire, sur la musique , sur la géométrie ; car la connaissance du droit est nécessaire en beaucoup de causes, ou pour mieux dire en presque toutes ; mais , ea un grand nombre, ces autres sciences ne sont pas non plus iautiles.

XXXII. Et qu'on ne réponde pas qu'il nous su£Ëit d'acquérir pour le moment une instruction simple et générale. D'abord nous usons d'un bien qui nous est propre autrement que d'un bien qui nous est prêté : la différence est manifeste entre celui qui possède et celui qui emprunte ce qu'il dit. De plus , des connaissances variées nous font briller jusque dans les questions qui leur sont étrangères; et, quand nous y pensons le moins.

T. Métrodore, philosophe athénien, ami particnlier et disciple d'Épicure , a écrit un grand nombre d'ouvrages dont Diogène Laerce a fait le dénombrement. {Note de l* Éditeur,)

elles éclatent^ elles excellent : cela est senti notK seulement de l'auditeur éclairé, mais du peuple même ; et sur-le-champ il vous loue d'avoir fait les études nécessaires, d'avoir monté par tous les degrés de l'éloquence; il vous avoue enfin pour orateur : car je soutiens qu'il n'en peut exister , qu'il n'en exista jamaisi d'autre que celui qui, pareil au guerrier marchant aux combats avec une armure complète , se présente au bar-^ reau armé de toutes les sciences : ce que les diserts d'aujourd'hui négligent tellement, qu'On sent dans leurs plaidoyers la lie des conversations jouiv nalières; qu'on y remarque de honteux défauts; qu'ils ignorent les lois ; qu'ils ne se rappellent pas les sénatus-consultes; qu'ils riraient volontiers de la jurisprudence ; ^ qu'ils ont d'ailleurs dans une horteur complète l'étude de la sagesse ;et les préceptes des philosophes; qu'ils resserrent en un très'petît nombre de phrases, en d'étroites peu* seées, l'éloqnence exilée de son empire^ au- point que cette antique souveraine des sciences^ qui, jadis accompagnée d'un si brillant cortège, entrait dans les cœurs et les remplissait , aùjouiv d'hui mutilée, sans appareil , sans honneur, presque déchue du rang des arts libéraux , est apprise comme un des plus vils métiers. C'est, à mon avis, pour cette cause principalement que nous avons tant dégénéré de l'ancienne éloquence. Yeut-on

470 I)IAI/)GUE SUR LES ORÀTEU&&

des téœoîgiiagas? pQi»»je en citer cle plus imposant

que Démosthenes cbez les Grecs ? ii fut , comiDe

y la tradition nous ta transmis^ le plus studiem

élève de Platon ; que Cicéron parmi nous ? il dît^ en propres termes, ce me semble, que tout son talent pour Téloquence, il l'avait acquis mm danf les écoles des rhéteurs , mais dans les promenades de FAcadémie. U est d'autres causes importantes et graves qu'il est juste de vous laisser développer ; car pouv moi j'ai rempli ma* tâche , et, selon ma coutume, je n!at offensé que trop de gens, qui, s'ils m-enteBdaient par hasard, diraient, j'en sins sur, qu'en louant la jurisprudence et k philoso* phie cominç des sciences néeessairiss à l'orateur, î'applandis à mes folles études.

XXXQI. Bien loin, reprit Matemus^ que vous ayez rempli votre tJiche, vous me iemblea l'avoir à peine commencée ; vous n'avez tracé qu^one première esquisse. Vous avez dit par qtteb moyens se formaient les anciens orateurs; vous avez prouvé combien notre paresse et notre igiu|* rance diffèrent de leurs études actives et fécôn*^ des ; j'attends le reste. Après vous avoir entendu exposer ce qu'ils savaient et ce que nous ignorons, je veux aussi connaître par quels exercices les jeunes gens , après leur entrée au barreau , fortifiaient et nourrissaient leur esprit; car la science et l'art ne suffisent pas ; c'est l'habitude bien phi^

JHKWGVE SUR LES 0»ATlSX»»i i^f

encore qui forme Véloqv^m» : yom9 ne U ^M^vi^^. pafi, ^aoa ^ciMlie^ et «m amia sracibkiit f^i'approM^ yev d'u A fftgi^^ îLofsqim Apw e^ Seteim4w çuf^qA appuya ôetle desoapd^it Measala CMfvmvn^PK comimide veiftvwu : Puîaqu^l! p^nr^t'^ dit-il» qufi j'ai suffîaamnijeiyt empbqiAé l'origii^ et le» MwoM de raociemne ékxfueoce^ ej) fmU^Eil <^ni¥ili^e;|^ quelles études se focnment c* a'ioatriwaieM.iaii arateuTs, je passe npainten^iit à l'«$ierpîc^:d«J(ew art, quoiqu'il ae trouve dam oes ^tudm.n^éQJ^^ et qift'oD ne puis^a acquéfif timtj 4» wtmmst^nf^ profondes et variées , sam qu^ lu ipéditaiHPfîr fim vis» à la scÀenee*, TbftbitHc^ dft la pitfpii^^^4t^ méditation, et la force 4ei l-^^iieqpe 4$ l't^iMiki de la parole^ Man ai q^et^i'v» tKOiUveirfaa|)emé^ obscum» et sépare la dbi^ie de la pv^^tiqw^^a^ moina nccotdéra-^il ^u'ua esprii; £^09d^;inounrt par une lutruotiou ai jrtebe* esi niiempicépairif que tout autrt à ces ^^rcicea ^ par^« es^entitU^ de l'art oratoijra*

XXSJY* Çhea nos aïewi donc , le jeune hoauufi qui se destmaiti à l'éloqnence pdidaire , iaibûdé)si de l'éducation dQRtes£»}«M , létaifc eondait par ^ ami père ou par aea proebea olim l'prateur q^iU9tisà% le premier rang dans la v^ki: m'aecompagnaifr^ le suivait, assîatait à tous ses disoouvat soit au barrefRi , 6oit au forum; recueillait seadiscuasioiia» intervenait à ses querelles: c'est au cqmbatr pPt^r

47î^ DIALOGUE SUR LES ORATEURS.

ainsi dire , qu'il apprenait à combattre. De ià les jeunes gens acquéraient tout de suite un grand usage, beaucoup d'assurance et de jugement; car ils étudiaient en plein jour, au milieu de ces dé* bafts où nul ne peut se contredire ou déraisonner impunément, et sans être rebuté par le juge, in^ jurié par l'adversaire , méprisé des cliens eux^ mêmes. Ik se nourrissaient sans tarder d'une véritable et pure éloquence; et, quoiqu'ils suivissent un seul maître, ils entendaient dans un grand iK>mbre de causes tous les avocats du même tems'; ib ébôiitaient aussi le peuple et la foule des opiniotis diverses y d'où ils pouvaient aisément saisir €e' qu'on approuvait ou ce qui déplaisait dans' chaque orateur. Us avaient ainsi un maître excellent, ulu maître d'élite, qui leur oflBrait, non le simulacre, mais les traits mêmes de l'éloquence; ils voyaient des adversaires, des rivaux, non s'exercer aux combats , mais s'en livrer de véritables; un auditoire toujours plein, toujours renouvelé, où des envieux et des partisans ne laissaient rien échapper de ce qui était mal ou bien dit. Car, vous le savez, pour devenir vaste et durable, la réputation d'un orateur a besoin de s'établir moins sur les bancs où il siège luimême que sur ceux de ses ennemis*: c'est de là qu'elle s'élève avec plus d'assurance, là qu'elle s'affermit et se fortifie. Aussi voyait-on, sous de

teb maîtres , le jeune homme dont nous parlons ; ce disciple des grands orateurs , cet élève du barreau, ce témoin des jugemens, cet observateur d'épreuves instructives, acquérir par cette assi* duité, par ce qu'il entendait et contemplait chaque jour , une telle connaissance des lois , et de la physionomie des juges , et des usages d'une assemblée, et des dispositions du public, que, s'il entreprenait lui-même ou d'accuser, ou de défendre, seul et sans aide, il se trouvait, dès son début, au niveau de toutes les causes. A dix-neuf ans, L. Crasstis; à vingt-un. César; presque ati même âge , Asinius Pôllion et Calvus , prononcèrent contre Carbon, Dolabella,Caton,yatitiins, ces harangues énergiques que nous lisons, que nous admirons encore aujourd'hui.

XXXY . Mais , aujourd'hui, nos enfans sorit coii^ duits aux écoles de ces histrions qui s'appellent rhéteurs, et qui ont commencé peu avant l'époque de Cicéron , qui déjà même avaient déplu' k nos ancêtres, puisque Cicéron nous apprend que, sous les censeurs L. Grassus et Domitius , ils reçurent ordre de fermer ce puéril tibéâtré d'effronterie; Aujourd'hui donc, puisqu'il faut achever de le dire, nos élèves sont menés à ces écoles, où je ne sais' trop ce qui du lieu même , ou des condisciples , ou du genre d'études , est le plus nuisible aux esprits. Le lieu n'a rien d'imposant: tous ceux qui le fréquentent sont également inha-

474 £(IAU>&U£ SUK LES OiUir£1KI&

bikfiu Nul profift n^est k ratirer dfes condiscîpl»: rén£u4 d'y reneootre que des ei^Euis ^ Vapprei^ qm àe^ apprentis^ loi» parUnJ:, éamtant avec b sécurilé 4e Tignoraoce. lusqu'ans: 6xfircîce&, tout est pluftoanioins dangereux. £n e^t, les H^abirta ^i se traitent cbes les ridéteurs ae divisent en deux genres : l\in, délîjbér^îf ou de oeaaeils; Fàujtre, judiciaire ou decoDtPOveraes. Les pvennères oomme plu3 lacîlea , et exigcani moinsi d'mslTOetion , sont abandoniiées a«x enfeias ; iea contro- YCffses sont réservées à de plus forts élèves ; maiSf de bonne foi , (foei fruit espérer éè si étranges , de si isfecroyaUes compoeitions! La maftîàre nlotfrant jamais rien de véel/la- dâofaunation est l'ynique ressouvccL II s-ag^t des récompenses* à décerner aux tyrannickies, du parti à prendre par des filles outragées, des moyens de faire cesser une peste, ou bien du crime d'une mère incestueuse; enfin de questions qui ae présentent bien rarement au barreau, ou même ne s'y élèv^oit jamais : des élèves obligés de les agiter chaque jour dans les écoles, ont recours à une ^cution gigantesque; et lorsque, dans la suite, ils arrivent devant de véritables juges.../ méditer son sujet, n'employer aucune expression basse ou rampante. XXXVI. La grande éloquence est comme la flamme : la matière la nourrit , le mouvement

I . Il ciU^le ûoi une lacune dfuv le texte Litin. {Note d€ l'ÉdU,)

BIA£i3GU£ sua LES ORATEURS. 47a

Texcite , et c'est en brillant qu'elle éclaire ; ainsi dani^ Rome s'éleva, chez nos aïeux, l'art de la parole. En efFet, quoique les orateurs de notre tems possèdent les qualités qu'il est permis d'avoir sous un gouvernement réglé, trancpille, heureux, toutefois le trouble et la licence donnaient beau*> coup d'éclat aux talens, lorsque, tons les citoyens étant mêlés ensemble, et sans chef suprême, chaque on^eur était réputé sage , en proportion de l'autorité persuasive qu'il exerçait sur un peuple inconstant. De là ces lois continuelles et ce renon| populaire; de là ces harangues des magistrats passant presque les nufts à la tribune ; de là œs accusations contre de puissans coupables, et les inimitiés attachées même aux familles ; de là ce^ factions des grands et ces luttes continuelles du sénat contre le peuple* Chacune de ces choses ^ quoique troublant la; république, ef^erçait pour* tant l'éloqijience , 1^ lui présentait des récompense^ constdénables : car pl^^ on ét^it habile à parler, piu6i on obtenait aisément les honneurs ; |>lus, datts ces honneurs , on l'emportait sur ses collè^ gués; p|p3 on acquérait diOiCrédit chez les premiers citoyens, d'autoiité dans le sénat, de bruit et de nom parmi le peuple. C'était des orateurs cér lèbres que les nations étrangères venaient grosr sir la clientèle ; c'étaient eux que lea magistrats nommés aux gouvernemens honoraient à leur

départ, courtisaient à leur retour; eux que semblaient appeler avec complaisance et les prétures et les consulats ; eux qui dans l'état privé même ne restaient pas sans pouvoir, puisqu'ils gouver* naient le peuple et le sénat par la sagesse et la modération. Bien plus , ils étaient persuadés que, sans l'éloquence, aucun ne pouvait dans Rome atteindre et garder un poste éminent ; et cette idée n'avait rien d'étrange, puisque, malgré eux ^ on les produisait devant le peuple; puisque c'était peu d'opiner brièvement au sénat , et qu'il fallait encore employer le talent oratoire pour défendre son opinion ; puisqu-à la haine, aux accusations, il fallait répondre de vive voix ; puisque enfin , jusqu'aux dépositions dans les tribunaux , on ne les envoyait point absentes et par écrit, mais qu'on les donnait soi-même, en présence des juges: ainsi, aux grands avantages de l'éloquence se joignait la nécessité urgente et de tous les jours. Il était glorieux de passer pour éloquent: rester sans réponse et muet en apparence était réputé vil. Les orateurs n'étaient donc pas moins excités par la honte que par les récompenses. Ils craignaient d'être au nombre dés cliens, et non plus des patrons ; de voir passer à d'autres ces amitiés héréditaires transmises par leurs ancêtres; de paraître fainéans et incapables d'exercer les magistratures , en ne pouvant les obtenir , ou en les conservant mal après les avoir obtenues.

XXXVIL Je ne sais s'il vous est tombé entre les mains de ces vieux écrits qui nous restent encore des bibliothèques anciennes, et que Mucien ' rassemble avec une extrême recherche. Onze livres de harangues, et trois livres de lettres, ont été, je crois, déjà recueillis et publiés. On peut s'y convaincre que Pompée et Crassus ne se distinguèrent pas seulement par la force et par les armes, mais aussi par le talent et par la diction ; que les Lentulus, les Métellus, les LucuUus, les Curions, et toute Télite des grands, donnèrent à ces études beaucoup de travail et de soin ; et que , sans l'appui de l'éloquence , aucun Romain de ces tems-là n'atteignit un grand pouvoir. Ajoutons des faits éclatans^des causes importantes, tout ce qui sert le plus l'éloquence. En effet , il est bien difiFérent d'avoir à parler sur un vol , sur une formule , sur un interdit , ou sur la brigue des comices, sur les aUiés dépouillés, sur les citoyens égorgés. Il vaut mieux que ces maux n'arrivent pas; et le meilleur gouvernement est celui sans

I. Licinius Mucien, orateur, guerrier, jurisconsulte, littérateur, etc. , vivait sous Vespasien. Pline le cite souvent pour des observations d'histoire et de géographie orientale. H compila et donna au public tout ce qu'il put trouver dans les anciennes bibliothèques de monumens de l'esprit et de l'éloquence des illustres Romains qui fleurirent pendant les derniers tems de la république. {Note de l'Éditeur.)

doute où nous n'avons rien de tel à sou£^; «uds enfin quand ils arrivent , iis fournissent à Téloquence une haute matière. Le génie s'aocrolt . avec les grands objets; et, sans une cause brillante, personne ne peut fake un briUfflit discoors. Démostiiènes ne s'est pas<, je pense, illustré par ses plaidoyers contre ses tuteurs ; et ce qui Êit de Cicéron ua orateur admirable, oe n'est pas la défense de Quintîiss et celle d'Archias : GalîURa , Milon, Verres, Aaiitoine; voilà «eux qm fondèrent sa renommée; non que pour la Tépubtique le malheur d'avoir produit de mauvais citoyens soit compensé par la riche matière qu'ils fournissent ma orateurs; mais^ je me hâte d'en avertir , rappelons*-nous la question : eeei prouve que nous parlons d^un art dont l'existence a plus d'éclat dans les tems de trouble et d'aigitation. Qni ne sait qu'il est plus utile et plus doux de jouir de ta paix que d'ietre ixexé par la guerre ? C'est pourtamt la guerre «t non la paix qui produit les bons généraux. Il en est ainsi de l'éloquence. Plus l'orateur aura livré de combats , porté , reçu d'honorables coups , lutté contre de puissans adversaires^ plus il sera véhément, élevé, sublime ; ^t c'est alors qu'ennobli par les périls, il est porté dans la bouche des hommes , dont la nature est d'estimer peu les triomphes paisibles.

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