‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 91 sur 178 · Cimarosa · texte numérisé non relu

Cimarosa

Devienne en déclamant un plus mauvais acteur; Ailleurs, que les deux arts conservent leur puissance: L'un, ses beautés sans nombre et sa riche élégance, Ses chants toujours heureux dans leur diversité; L'autre, son débit noble avec simplicité; Que Crescentini chante, et que Talma déclame; Plus ils sont différens, plus tous deux vont à l'âme; Dans leur sphère tous deux s'étendent sans écart : L'art suffit au talent qui suffit à son art.

En un drame muet, notre scène lyrique,

Unissant quelquefois la danse et la musique.

Les gestes figurés, les tableaux gracieux,

Sans occuper l'esprit, sait amuser les yeux,

La Pantomime est due à l'antique Italie ,

Où même elle éclipsa Melpomène et Thalie.

Élégant traducteur, Térence avait en vain

De Ménandre avec goût chaussé le brodequin;

Varius parThyeste, Ovide par Médée,

Du cothurne des Grecs en vain donnaient l'idée;

Rome entière, et, conune elle, Auguste et Mécénas,

D'émulés plus chéris épousaient les débats:

Pylade balançait Varius et Virgile;

Et l'oppresseur d'Ovide a protégé Bathile.

D'abord le nouvel art, au théâtre exercé.

Par ses maîtres nombreux fut bientôt professé;

Au sénateur oisif et lourdement frivole

II fallut qu'un décret interdît leur école.

CHANT PREMIER. aoi

La scène en factions divisa les Romains; Arma des bleus, des verts, les imprudentes mains. Deux fois la Macédoine, en désastres féconde, Avait vu leurs aïeux risquer le sort du monde; Les enfans des consuls et des triomphateurs Sans honte combattaient pour le choix des acteurs. Au ridicule aspect de ces partis aux prises. Soit que Néron craignît de nobles entreprises. Et le soudain réveil des peuples enhardis, Soit qu'il voulût punir ses rivaux applaudis. On vit les histrions chers à Rome en délire Bannis par lliistrion qui gouvernait l'empire. Mais sous d'autres tyrans ils furent rappelés, Enivrés de faveur, de richesse accablés; Et Rome, au sein des jeux, se consolant des crimes. Veuve de ses héros, chanta ses pantomimes.

Sans être aussi fameux, mais sans troubler l'État, Les nôtres à leur art ont donné quelque éclat. Varié, séduisant, cet art est fait pour plaire. Lorsqu'il n'affecte point un essor téméraire; Jusque dans les ballets il faut de la raison. Je n'aime point à voir les enfans de Jason, Egorgés en dansant par leur mère qui danse , Sous des coups mesurés expirer en cadence. Si le sort a choisi les trois frères romains Pour combattre en champ clos les trois frères albains, Sied-il qu'en terminant cette lutte homicide

aoa ESSAI SUR LES ARTS.

Du sort d'Albe et de Rome un entrechat décide? Non; respectez le goût : c'est ce que fait Gardcl. Noverre , sur un art , qu'il crut universel , Du ton le plus auguste endoctrinant l'Europe, Eût fait danser Joad , Phèdre et le Misanthrope. Oh! combien il vaut mieux, loin de ces grands objets, Borner la pantomime à d'aimables sujets; Tracer à nos regards quelque fable charmante : Psyché qu'Amour chérit, et que Vénus tourmente; Zéphire épris de Flore, ou Paris enchanté Décernant à Vénus le prix de la beauté! Là rien d'ambitieux : c'est là que Terpsychore, Sans parole, sans voix, sait nous parler encore. D'autres avec les mots sauront tout exprimer; D'autres nous instruiront ; elle doit nous charmer. Le tableau des travers de l'humaine nature. Ou de nos passions l'énergique peinture. Des Muses qu'on révère au Théâtre-Français Exigent la puissance, et fondent les succès.

La musique embellit l'ouvrage du poète; Mais, compagne orgueilleuse, et souvent indiscrète, On l'a vue, écoutant un bizarre travers. Au joug de sa cadence assujétir les vers. Auteurs, n'enfreignez plus des règles légitimes. Vous rimez en français : il faut que dans vos rimes Les sexes différens se montrent tour à tour; L'oreille impatiente appelle leur retour.

CHANT PREMIER. 2o3

Dans la forme des vers neuf syllabes rangées Font des lignes en prose, et de rimes chargées. Si Quinault pour Lulli^ Voltaire pour Rameau^ Usèrent quelquefois de ce mètre nouveau, Racine, plus fidèle au rhythme poétique. Renouvelant ces chœurs qu'aimait la scène antique. Sut offrir en des vers faits pour être chantés Et la rigueur de l'art, et toutes ses beautés. Les dieux, soumis au frein de leur langue choisie, N'oseraient altérer l'auguste Poésie»

A cet art souverain saches donc obéir : Il doit donner des lois, et non pas en subir.

La Nature a partout placé des intervalles. Vous n'aller pas sans doute aux tulipes rivales , Dont l'amateur batave assortit les couleurs, Demander les parfums de la reine des fleurs; A la vigne où mûrit la grappe transparente, I>e fruit qui ralentit la course d'Atalante; L'ombrage des forêts au saule ami des eaux; Ni la vigueur du chêne aux flexibles roseaux. Le bœuf laborieux qui féconde la terre Abandonne au coursier les travaux de la guerre ; Le cerf, au pied rapide, au front majestueux. Franchissant les taillis par bonds impétueux, A la valeur des chiens rend un paisible hommage; I^ paon, qu'enorgueillit l'éclat de son plumage, Laisse le rossignol de sa touchante voix

ao4 ESSAI SUR LES ARTS.

Charmer durant les nuits le silence des bois; Et le cygne, unissant la grâce et la noblesse, Roi du lac argenté, s'y baigne avec mollesse, Sans vouloir conquérir sur l'aigle audacieux, Ou la cime des monts, ou la plaine des cieux. La beauté s'enlaidit de beautés étrangères : Dans les regards malins des Dryades légères Ne cherchez point d'Hébé les attraits ingénus; Minerve imite mal le souris de Vénus.

Les dons sont partagés : la Nature infinie Sépare les objets qu'elle étale au génie; Séparez donc les arts. Ces brillans créateurs Ne peuvent-ils régner sans être usurpateurs? Talens formés pour eux, la Gloire vous contemple! Quel que soit le chemin qui vous mène à son temple, Vous tous, qui prétendez, honorables rivaux , Léguer à l'avenir vos noms et vos travaux, Songez-y : la Nature est votre seul modèle! L'Art, s'il imite un art, est déjà trop loin d'elle.

FRAGMENS

Page 1