ACTE II, SCÈNE I. 3ii
Hélas! ce prince aveugle, à lui-même contraire,
Repoussait les conseils et le cœur de sa mère.
Vous ne me voyez pas vous confondre avec lui.
Que dans les champs guerriers d* Anjou soit votre appui :
Un tel honneur convient à la seconde place.
Je sais que votre cœur, plein d*une noble audace ,
A pour les grands exploits un penchant glorieux ;
Je sais que bien souvent on a vu vos aïeux ,
Entourés au combat de sang et de poussière ,
Dans leur propre péril jeter la France entière :
Pour moi, je les condamne; et le Chef de TEtat
Ne doit pas affecter les vertus d'un soldât.
Il est d autres honneurs, il est une autre gloire;
Et l'art de gouverner vaut mieux qu'une victoire.
Nièce du grand Léon , fille des Médicis ,
Dans ce chemin glissant je puis guider mon fils.
L'esprit qui les forma fut aussi mon partage;
Et j'ai su, les Français m'en rendront témoignage,
Punir ou caresser, suivant nos intérêts^
L'orgueil séditieux de vos premiers sujets ;
Feindre de voir en eux tout l'appui de la France;
Des honneurs les plus grands enfler leur espérance ;
Renverser tout-à-coup cette gloire d'un jour ;
Les flatter, les gagner, les tromper tour à tour ;
Et, contre eux tous enfin m'armant de leur faiblesse,
Régner par la discorde et diviser sans cesse.
Quand , durant votre enfance , on vit les protestans
S'unir contre la cour aux princes mécontens.
De Guise et de son frère élevant la puissance ,
Je voulus arrêter le mal en sa naissance ;
Mais enfin, devenus trop grands par mes bienfaits,
Ils régnaient dans ce Louvre; et je conclus la paix.
3i4 CHARLES IX.
LB CARDINAL
Ecoutez donc son ordre , et laissez-vous conduire.
LE ROI DB FRANCE
J'attends avec respect cet ordre redouté.
LE CARDINAL
Le Dieu que nous servons est un Dieu de bonté; Mais ce Dieu de bonté, de paix et d'indulgence, Commande quelquefois la guerre et la vengeance. Sur le mont Sinaï, (lavez-vous oublié?) Étouffant les clameurs d une indigne pitié , Les enfans de Lévi , ministres sanguinaires , Pour plaire au Dieu jaloux ont immolé leurs frères; Et la faveur du Ciel , apaisé désormais , Sur les fils de leurs fils descendit à jamais. S*il a tonné , ce Dieu , par la voix de Moïse , Il emprunte aujourd'hui la voix de son Eglise. Pensez-vous qu'un monarque ait droit d'examiner Ce que veut l'Etemel , ce qu'il peut ordonner ? Mais vous, Roi très-chrétien; vous /le qui la jeunesse Semble avoir obtenu le don de la sagesse; Vous, de tant de saints rois noble postérité, De leur zèle héroïque avez- vous hérité ? Fils aîné de l'Eglise, en vous l'Eglise espère: Eveillez-vous, frappez, et vengez votre mère; Frappez ; n'attendez pas que son sein déchiré Accuse votre nom vainement imploré.
Craignez, jeune imprudent, de recevoir des maîtres; Tremblez que, vous ôtant le rang de vos ancêtres. Dieu ne vous fasse encor répondre de nos pleurs, Et des maux de l'Église , et de tous vos malheurs.
LE ROI DE FRANCE
Arrêtez : loin de moi cet avenir horrible !