DU THÉÂTRE
PAE M. L.-N. LEMERCIERy de l'jhstitut de feancr.
o'iL est vrai que la réputation des hommes ne soit justement évaluée qu'après leur mort, c'est surtout à l'égard de ceux qui ont parcouru leiu: carrière au milieu des partis, que multiplient les révolutions politiques. Là , les meilleurs titres, étant sans cesse contestés par les haines, qui deviennent sitôt les alliées de l'envie ,^t sans cesse défendus contre les attaques par le zèle exagéré de l'enthousiasme , perdent leur poids réel dans l'opinion : elle flotte incertaine aux yeux des contemporains , que trompent mille influences contraires. Mais, l'homme meurt : l'inimitié particulière, qui lui survit, se sent étouffée par la voix publique; et, dèslors, la balance est saisie par la postérité, qui fixe équitablement le prix des actions et des ouvrages. Observons aussi que l'admiration ou la censure contemporaine, trop hâtive et par conséquent ca-
pricieuse, presque locale et, en quelque sorte, personnelle y n'a point encore le caractère d'un jugement général. Celui qui prononce son avis sur un fait ou sûr un livre , à l'instant de sa publicité , ne donne qu'une critique isolée, partielle; pièce qui peut sembler fautive et récusable, pièce soumise elle-même à révision; mais le lent examen des choses sur lesquelles la réunion de tous les esprits a eu le tems de délibérer confirme un arrêt unanime, d'autant moins susceptible d'erreur que celui qui le rédige ne fait que transcrire les idées et les sentimens de tous. Il n'impose pas ses propres pensées au lecteur; il constate simplement les décisions du goût universel.
Je m'honore d'être chargé d'une tâche si agréable à remplir, relativement à la publication complète des OEuvres dramatiques de Chéjvier, qui fut l'un de mes plus illustres collègues à l'Institut de France. Le précieux recueil de ses pièces de théâtre se compose à la fois des huit tragédies qu'il a fait représenter, puis imprimer aux époques des succès (ju'elles obtinrent presque toutes pendant sa Vie, et en outre, de cinq ombrages post* humes ^ suivis de quelques fragmens. Je diviserai donc le compte que j'en dois rendre en deux parties : l'une concernera ce que l'auteur a publié de son vivant; l'autre,. ce que ses héritiers publient en son nom. Dans la première, il me suffira de
reproduire, en de succinctes analyses, les raisons sur lesquelles le public entier a définitivement fondé le renom mérité du poète : à celle-ci s'appliquent les maximes que j'énonçai^, en commençant , sur les justes appréciations qui ne s'établissent qu'à la longue. Dans la seconde partie, la nouveauté des objets que j'expose me contraint k devancer les opinions qui ne sont pas encore formées, à déduire les miennes, à les accompagner de mes propres remarques et de celles des personnes éclairées que j'ai consultées, comme les plus capables de prévoir les décisions générales parieurs vives lumières. Toutefois, en songeant qu'un peu de pratique m'a révélé les secrets de la tragédie théâtrale ; que les règles de l'art sont essentiellement applicables, dans un même genre, aux diverses formes des inventions originales ou des imitations; que le beau reconnu sert à découvrir le beau inconnu; que les effets produits sont les points de comparaison avec les effets à produire ; que , d'ailleurs, les qualités du style de Chénier, sa méthode, sa philosophie, sont des choses déjà jugées dans ses écrits antérieurs à ceux qu'il n'a pu nous offrir lui-même; enfin, me sentant assez appuyé dans ma marche, étranger à tout esprit de parti , sur de n'être pas aveuglé par les préventions qu'il inspire, j'ose espérer que mes éloges ou mes motifs de restriction dans mes
louanges ne manqueront point de solidité. Je me flatte même que l'assentiment public approuvera mes jugemens, et que j'éprouverai la douceur d'avoir pressenti les nouveaux suffrages qui vont agrandir la célébrité de Chénier, dont les travaux me paraissent une brillante réfutation de tant de vains discours où l'on impute un caractère de décadence à la haute littérature française.
En effet, n'eussions-nous de lui que la collection de ses pièces jouées à la scène, nous le distinguerions éminemment du vulgaire des écrivains dramatiques, dont nous avons ce qu'on appelle leurs théâtres dans les bibliothèques, et qui , pour la plupart, quoique imprimés , soit de leur vivant , soit après leur mort , n'ont pu sortir de la classe des auteurs médiocres; tandis que les premiers ouvrages de Chénier le placeraient au niveau de nos bons littérateurs, sans que nous connussions les derniers droits qu'il s'est acquis à la mémoire. Je citerai d'abord ceux-ci, pour mieux satisfaire la curiosité publique, en cédant à mou empressement d'exposer tous les titres réunis du théâtre de Chénier, et d'annoncer que la France possède vraiment un Tragique de plus.
On n'attendra pas, sans doute , que je le mette en parallèle avec le sublime et profond Corneille , que je l'élève à l'égal du pur et admirable Racine, ni que je lui assigne une même place qu'au bril-
lant Voltaire : tous trois gardent les prééminences de leur rang. Cbénîer,qui n'a point la perfection poétique de lauteur d'^A^^/iie^ ni le grand éclat de l'auteur de Mahomet ^ me semble dignement s'asseoir avec les premiers du second ordre , c'est-à-dire , entre Ducis et Crébillon , qui , moins corrects, moins sévères que lui, mais plus pathétiques, ont parfois atteint à des beautés supérieures.
Il est facile, je crois, de discerner l'essence des ouvrages d'un auteur , son tour d'esprit , sa couleur distincte, et le but qu'il se propose en toute sa carrière, dès qu'on a remarqué l'axiome qu'il affectionne le plus, et qu'il applique à son art. Qu'on me dise quelle est la maxime favorite d'un écrivain, et je pourrai signaler sa tendance naturelle. Quiconque aura fait attention à ce que Chénier répète d'après Aristote devinera le penchant qu'a dû suivre son génie. « La tragédie est plus philosophique et plus instructive que l'histoire ' . » Telles sont les paroles qui l'ont frappé dans le rhéteur grec , les seules sur lesquelles il s'appuie , et qu'il emprunte textuellement pour les reproduire dans ses préfaces. Réfléchissons sur l'importance
I. Voyez le tome IV des OEui'res anciennes , pa^e ^^7, à l'ouvrage intitulé : De la Liberté du Théâtre en France.
( Note fie l'Éditeur, )
8 ANALYSE RAISONNEE
qu'il donne à cette citation, et considérons ensuite le seul titre de ses drames, nous trouverons dans le rapport qui les unit ce que nous avions prévu : c'est que Finclination du poète , tournée aux conceptions politiques , lui a suggéré le choix des sujets les plus grands et les plus propres à renfermer des leçons graves pour les peuples. Il reste à savoir si c'est en lui propension réelle ou prétention vaine ; s'il ressemble à ces auteurs jaloux de traiter les matières élevées qu'ils n'ont pas même la force de mesurer ni de comprendre^ et qu'ils ne choisissent que par l'ostentation d'une capacité qui leur manque. Rien de si aisé que d'appliquer à une tragédie un titre imposant; mais rien de si rare que de le bien remplir. Le nom d'un personnage fameux, la date d'un beau siècle, ne sont que d'apparat sur l'affiche d'un drame , si l'ouvrage ne soutient pas la hauteur de l'époque ou du caractère qu'elle annonce.
Au premier coup-d'œil, le théâtre de Chénier présente une série de sujets instructif, qui tous se rattachent aux tems les plus mémorables de l'histoire des nations et de la philosophie : Charles IX \ Henri f^III, Fénélon^^ dont les noms sont si remarquables dans les annales modernes ;