‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 4)Chapitre 40 sur 246 · I. Voyez le tcMiit» I des OEuvrcs posthumes , page · texte numérisé non relu

I. Voyez le tcMiit» I des OEuvrcs posthumes , page

DU THÉÂTRE DE CHÉNIER. Bj

lement d'une sorte d'ingratitude envers celui dont ils ont emprunté le fond même de leur plan et de leurs idées. C'est un rare privilège, sans doute, que de savoir mettre en œuvre les matériaux primitifs, et de corriger les inventions originales; mais c'en est un plus grand que de savoir fouiller, trouver et créer soi-même : tel est le mérite de Shakespeare. Ce qu'il a d'informe tient à son siècle; ce qu'il a d'admirable tient à son génie : voilà ce que n'atténueront jamais les dépréciations intéressées , ni les sarcasmes un peu jaloux de Voltaire , qui le dépouille en le raillant , et qui dénigre son Othello en appropriant à Orosmane ce qu'il y a de meilleur dans les libres créations anglaises. Je souhaiterais plus de bonne foi, plus d'équité littéraire , et que le commerce du génie ne dégénérât point en une piraterie condamnable. L'école du philosophe de Femey a suivi plus souvent ses boutades que ses excellens préceptes et que ses beaux exemples.

On démêle aisément la ruse des citations de quelques vers mal tournés , de quelques expressions bizarres, de quelques paroles grossières ou proverbiales dans les scènes fortement conçues et devenues fameuses par leurs beautés. C'est trancher en aveugle que de ne reconnaître, comme récrit Chénier, qu'un tissu formé par Vignorance et la barbarie dans cette querelle de Cassius avec

Brulus, qui reproche à celui-ci seâ déprédations des fonds réservés aux besoins de la cause publique, et qui , dans le débat , étant accusé par son ami de céder à ses humeurs chagrines , et de perdre son égalité d'âme, lui apprend la nouvelle de la perte d'une femme adorée: malheur domestique dont il ne lui parlait pas. Ces simples mots : Potvie est morte ! tracent profondément ce grand caractère.

Le dialogue des personnages, très-convenahle sous le rapport des sentimens , ne me parait défectueux que par des locutions familières et peu locales ; car je diffère d'opinion avec Chénier en ce point. Je lui accorde que les hommes de Plutarque, les chefs des républiques, ne doivent point avoir les expressions du peuple ; mais je lui refuse d'admettre qu'ils n'en aient pas les idées , puisque la seule nature inspire les sentimens de la liberté, et qu'elle en donne l'éducation première.

Cette scène fondamentale est mieux préparée dans Shakespeare par celles qui la précèdent entre Brutus et la fille de Caton, pour laquelle on voit son amoiu* conjugal et sa vertueuse confiance. Les mots qui terminent cette même scène y sont plus frappans que dans la pièce de Chénier ; mais elle devient la base de son exposition, de son nœud et de sa catastrophe. On retrouve dans celleci tous les germes tragiques semés dans l'autre:

la mélancolie du héros qu'attriste l'image de sa victime; le souvenir du spectre qui le consterne à Philippes ; la bonté de ses affections publiques et privées; les dissensions des chefs républicains, et leur mutuel dévouement à la patrie. Mais ce que le goût de notre auteur ajoute à l'original , ce sont dq nobles développemens des âmes romaines ; ce sont les convenances du langage ; c'est la conformité des mœurs avec les discours ; c'est la décence , l'ordre des parties ; enfin le rôle prolongé de Porcie, dont une fausse nouvelle avait fait pleorer la mort à sa famille, et dont la présence inattendue ranime l'intérêt, et fournit matière à un dénouement qui manquait à la fable théâtrale. La seule entrevue de Brutus avec Agrippa , député des Triumvirs , fera juger au lecteur la manière dont cette tragédie est écrite : il y sentira l'heureuse énergie de la plume qui versa tant d'éloquence dans les harangues de Caïus-Gracchus, et qui traça le grand caractère de sa mère Cornélie. Voici comment l'envoyé des trois oppresseurs exprime , en faveur de leur cause , les raisons sans cesse reproduites par les agens de la tyrannie, afin que ses ennemis désespèrent toujours de lui résister :

Que prétend, dites-moi, ce langage héroïque. Cet inflexible orgueil d'une vertu stoique? Oui, si tous les Homains savent vous imiter,

6o ANALYSE RAISONNÉE

La forme de l'État peut encor subsister ;

Mais tout est bien changé. Fiers de leur opulence ,

De tous vos magistrats contemplez Tinsolence ;

Contemplez un État accablé de langueur ,

Les vices triomphans et les lois sans vigueur ;

Par des tyrans obscurs vos dignités flétries ;

Vos Nobles marchandant les voix des centuries ;

L'or achetant le Peuple et jusqu'aux Sénateurs ;

L'or nommant vos Consuls, vos Tribuns, vos Questeiirs;

Citoyens sans amour pour la chose publique;

Généraux éblouis du pouvoir despotique ;

La Liberté mourante; et l'Empire incertain,

Avec le glaive impie errant de main en main.

Et, après avoir cité les noms de tous les prescripteurs populaires et patriciens qui ont précipité rÉtat vers sa ruine :

Insensés! l'édifice assiégé par le temps Veut un appui solide à ses vieux fondemens ; Et le vaisseau , pressé des vents et de l'orage , Sans un pilote habile est certain du naufrage.

Puis , poursuivant sur le même Ion :

Toi , que César aimait d'une amitié si tendre, Nous plaignons tes foreurs et ton aveuglement. Ta généreuse main nous vengea lâchement ; Mais crains....

BEUTUS.

Je suis Brutus.

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