‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 4)Chapitre 43 sur 246 · Acte n, scène xv, page 229, vers 6 et suiv · texte numérisé non relu

Acte n, scène xv, page 229, vers 6 et suiv

Malgré les qualités de diction , d'ordonnance et de costume, remarquables en cette tragédie, je partage le sentiment de son auteur, qui parsut se défier un peu lui-même de la tristesse empreinte également dans tout le sujet : c'est un triste spectacle que la défection des forces de l'héroïsme et de la vertu. Il eût fallu que des réactions plus puissantes

6a ANALYSE RA!SONNÉE

pussent animer ce tableau; mais on en doit apprécier la simplicité , d'après les justes principes qui dictèrent à Qiénier ces préceptes sur le vicieux abus des incidens et des coups de théâtre, auxquels il attribue la perte du bon genre, daùs sa dédicace à son frère.

(c Quand on n'est point en état d'instruire et « d'émouvoir, il faut bien tâcher de plaire aux yeux. a On est parvenu de celte manière k d^aturer la « tragédie, ce chef-d'œuvre de l'esprit humain. « ËUe n'est plus destinée à peindre les passions « les plus énergiques, à représenter les grandes ic époques de l'histoire du monde et les hommes « qui ont honoré l'humanité, à traiter en6n ces (c sublimes questions de morale «t de poliltqtSiè d qui intéressent tous les petiples : ce n'est plus t< qu'un roman dialogué, un amas d'événements « bizarres, d'aventures incroyables, terminé par « quelque machine digne à peine du théâtre lyri- « que , ou par quelque <XHip de théâtre d'une exé- « cution difficile , et dont le succès est dû , non a pas même au talent des acteurs, mais k Wur « force et à leur adresse ' . »

Ces mém^s principes avaient dirigé l'auteur dans l'œuvre savante qui commença la renommée qu'il s'^est acquise, en traçant, â la manière des graffids

ï. 'Phyet paglï 19A , tomeT des CÊmres posthumes.

maîtres, les rôles de Médicis, de son exécrable fils, du cardinal de Lorraine, de Guise et de Colîgny. Je ne crois pas qu'il ait aussi bien appliqué ses maximes au sujet de Timoléon que l'avait fait le sévère Alfiéri. Le crime d'usurper l'autorité des lois ne peut partir d'un homme irrésolu, sensible et soumis à l'instigation d'un ambitieux subalterne. Le transport qui rend vraisemblable le meurtre d'un frère ne peut ressembler à un acte firoidement médité. C'est ce que le poète italien a très -bien développé, lorsqu'il montra Timophane ne respirant que l'orgueil et la domination, n'agissant que par son impulsion personnelle, et réduisant son frère, qu'il prend dans un piège, à le poignarder pour sauver l'État, et pour échapper à la complicité de la proscription des citoyens que le tyran fait immoler.

Du reste , abstenons-nous de renouveler l'examen des ouvrages sur lesquels a prononcé le jugement public. Les personnes qui voudront fixer invariablement leur estime sur les titres de Chénier, et savoir combien il eut de droits à notre souvenir, n'ont qu'à lire l'excellente notice de sa vie et de ses œuvres, composée par le goût et l'impartialité de M. Daunou.

Chénier, moins entravé que d'autres littérateurs, a joui, vivant, de sa gloire; placé entre des factions contraires, attaqué parles unes, mais soutenu par

les autres, son talent a pu contrebalancer les efforts de l'injustice et de Tenvie. Si toutes les haines réunies, si toutes les rivalités sans contrepoids , s'étaient sourdement liguées pour le punir de sa supériorité, pour décrier et pour étouffer le mérite de ses ouvrages, et pour en obscurcir la publication, la critique des écrivains généreux aurait à les défendre des revers injustes qu'ils eussent essuyés; mais elle n'a pas même à prémunir les esprits contre la séduction de leurs succès équitablement obtenus , et confirmés aujourd'hui par le tems et par la lecture.

AZÉMIRE

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

RBPEiSBHlix, A FOMT AINULKAU y LE 4 HOVKMB&B I786; KT SUR LE THÉÂTRE DE LA COHBDIE-rEAHÇAISE y LE 6 OO MiHE MOIS.

Œuvres anciennes. I.

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LETTRE -

A M. DE PÂNGE'.

J B VOUS envoie, mon cher ami, la tragédie d'^^dmire. Vous y trouverez des passions et iiou des coups de théâtre; vous y trouverez, sinon les mœurs sévères de la scène grecque, du moins son extrême simplicité. Vous me direz peut-être que je n'ai pas trop bien pris mon tems; et j'en conwofàm.

Cette simplicité est û remarquable dans Sophocle et dans Euripide que nos meilleurs poètes, «D présentant sur la scène française des tragédies grecques , ont presque toujours gâté leur sujet par «ne double intrigue, afin de remplir la mesure fies cinq actes : mesure indispensable au jugement d'Horace , mais qu'Aristote ne prescrit point , et que la raison ne prescrit pas davantage. Vous savez d'ailleurs , mon cher ami , que les Grecs n'ont jamais connu cette règle. Il ne faut que Ure avec

I. M. le chevalier de Pange, homme de beaucoup d'esprit et d'une vaste érudition, est auteur de différentes brochures i^arles premiers temps de la révolution. Il coopéra d'abord au Joomal de la Société de 17B9, et ensuite au Journal de Pa« ris. Il est mort en 1 792. ( Note de l'Éditeur. )

68 LETTRE

attention leurs ouvrages pour se convaincre qu'on Àcs représentait sans aucune interruption. Si Ton . ^ devait regarder comme des entr'actes les endroits où le chœur reste seul en scène, VOEdipe à Co^ lone serait en deux actes. Le chœur ne reste seul que vers la fin de la pièce, depuis le départ d'Œdipe jusqu'au moment où Ton vient annoncer sa mort. Il se trouverait alors que le second acte aurait un peu plus de cent vers, et le premier près de dix-sept cents.

Aristote , ce grand admirateur de la tragédie , qu'il élève même an -dessus de l'épopée, ce critique philosophe, qui a réfléchi si profondénoent sur la nature des arts, Aristote recommande expressément la simplicité de l'action tragique '. U avertit les poètes que la fable d'une tragédie ne doit pas être celle d'une épopée ; il blâme Agathon d'avoir resserré tout le plan de V Iliade dans une seule tragédie * ; et , véritablement , cette tragédie d' Agathon , qui ne réussit point chez les Grecs , ne pouvait être , par sa constitution , qu'un ouvrage déraisonnable.

Le même critique demande que la terreur et k pitié soient excitées par le fonds même du drame ,

X. Voyez la Poétique d* Aristote , tradaitc par Chcnier, chap. Vni, page 5oS, tome II des GEnvres posthumes.

( Note de l'Édifrar.) a. /&«£., Chap. XVIII, page 5a3. (Note de r Éditeur.}

et aon par le spectacle. Il veut qu'on puisse ou pleurer ou frémir en fermant les yeux , et seulement en écoutant la tragédie : ce qui ne peut avoir lieu que par la vérité des situations et par Téloquence du style. Quand l'effet ne vient que du spectacle^, ajoute-t-il , tout le mérite appartient au décorateur, et non pas au poète ^ M. de Voltaire a souvent développé ce principe ; mais , depuis la mort de M. de Voltaire , vous savez combieu on a perfectionné la tragédie.

Cest à quoi je n'avais pas songé, mon cher ami , en composant Azémire. Elle fut d'abord représentée à Fontainebleau: j'avais alors vingt- un ans; et, comme il Ëiut encourager les jeunes gens, la pièce fut sifflée d'un bout à l'autre. Jamais , m'at-on dit, pareille aventure n'était arrivée à Fontainebleau. Le rôle de d'Amboise fut plus sifïlé que tout le reste. Les huées surtout furent très- longues , quand on en vint à ces vers :

Que diront les Français, que dira ton vieux père, Alors qu'il apprendra, etc.

Quelques personnes, et même quelques prétendus gens de lettres avaient entendu :

Que dira Dieu le père , etc.

I. Voyez la Poétique d'jirisiote , tradiiite par Chénicr, chap. XIV, page 5i3, tome II des Œuvres posthumes.

(Noie fù! l'Édiieur.)

70 LETTRE

On convint généralement que cette idée était bien ridicule; et j'avoue que je suis du même avis. Dans tout cela pourtant deux choses m'étonnaient : l'acteur qui a rendu admirablement le rôle de d'Amboise joint au mérite si rare d'être toujours énergique et noble le mérite de prononcer nettement; et ceux qui croyaient avoir entendu que dira Dieu le père n'étaient pas soupçonnés de manquer d'oreilles.

La pièce , représentée à Paris, réussit infiniment mieux qu'à Fontainebleau , quoi qu'en ait dit le journaliste de Paris'. L'absence d'une actrice a longtems interrompu les représentations d'^z^ mire. La seconde et les deux suivantes, données dans le mois de juillet dernier, ont été beaucoup plus favorablement reçues que la première, quoi qu'en ait dit encore le journaliste dont je vous ai déjà parlé.

D'autres ont été plus indulgens. Parmi les écrivains périodiques qui ont parlé de cet ouvrage , il faut distinguer l'auteur de V Année Littéraires^ le seul qui ait véritablement rendu compte de la pièce; et, malgré les ébges dont il m'a comblé, c'est dans ce compte même qu'on trouvera les critiques les plus sévères. La plupart m'ont paru

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