ACTE V, SCENE V. i4i
Qui, moi! le détester! ne le crains point, Turenne: En prononçant ton nom je ne sens plus ma haine ; Je meurs, et c'est pour toi. Viens , reviens en ces lieux ; Entends mes derniers cris. Je fus chère à tes yeux: Que ta main presse encor la main de ton amante; Si tu ne me hais pas , adieu , je meurs contente.
( Elle expire.) FIN d'aZ^MIRE.
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LETTRE
Paris, ce i5 novembre 1787.
Jl ERMETTEZ-Moi, MessieuFS , de vous adresser quelques réflexions sur l'extrait que vous avez donné de la tragédie ^Azémire dans votre feuille du a de ce mois. Mes occupations m'ont empêché de vous les faire parvenir plus tôt.
Je commencerai par vous remercier des éloges que vous voulez bien donner au rôle de d'Amboise ; mais, si vous avez quelque indulgence pour ce rôle , vous jugez bien sévèrement le reste de Touvrage. Vous assurez d'abord qu'il n'y a dans la marche SAzémire ni action, ni nœud, ni incidens, ni intérêt , ni par conséquent aucun art. Il était peutêtre inutile de parler de l'action : en effet, il ne saurait y avoir de l'action dans une pièce où il n'y a ni nœud , ni incidens. Cependant, Messieurs, l'arrivée de d'Amboise , la promesse que Turenne lui Eût de le suivre au camp des chrétiens , Turenne vaincu par les pleurs d'Azémire, cédant une seconde fois à d'Amboise , qui le fait rougir de sa fai-
i44 LETTRE AUX AUTEURS
blesse; le départ de Turenne, la mort d'Azémire: quel nom domiez-vous à tout cela, si vous lui refusez celui d'incidens ? Quant au nœud , il commence à la scène ou d'Amboise arrive. Il dure jusqu'au moment où Turenne part avec d'Amboise , à la troisième scène du cinquième acte.
Il est très-vrai , Messieurs, que, dans Jlzémire, les incidens sont plus fréquens et plus marqués que dans Bérénice; mais vous ne diriez point que Bérénice n'offre ni nœud, ni incidens. Les gens de lettres y trouvent beaucoup d'art, précisément parce que Racine a su remplir cinq actes avec très-peu d'incidens. S'il y en a peu dans Azéndre , ce que vous avez probablement voulu dire, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il n'y ait point d'art dans la marche de cette pièce; et votre conséquence n*esl pas juste.
Quant à l'intérêt , il ne me conviendrait pas de vouloir vous démontrer i\ayizémire est intéressante. Elle n'a eu, que quatre représentations. Le peu d'empressement que le public lui a témoigné semble vous donner gain de cause , au moins pour le moment; mais, vous le savez mieux que moi. Messieurs , des circonstances sans nombre peuvent influer sur la destinée d'une pièce de théâtre. Beaucoup ont réussi, qui périront; quelques-unes vivront , auxquelles on n'avait pas rendu justice en leur nouveauté. Ces exemples , dit quelque part
DU JOURNAL DE PARIS. i45
M. de Voltaire, doivent rendre les journalistes très -circonspects quand ils rendent compte des pièces nouvelles ; car ils ne peuvent savoir si le public, à la longue, jugera comme eux.
Tous dites que le personnage d'Azémire est indécent d'un- bout à l'autre , et que par là même il n'est pas digne de la tragédie. Si vous entendes^ que l'excès de sa passion lui fait oublier sa gloire , je crois que vous avez raison ; mais on ne peut admettre ce que vous en voulez conclure ; et c'est Toùbli de sa gloire même qui la rend un personnage tragique. Il Êiut sans doute des bornes à cet oubli; mais Azémire est bien loin de passer ces bornes. Voyez Ariane abandonnant pour Thésée sa patrie et sa famille ; Didon se livrant à un étranger , trahissant pour lui la mémoire de son époux , sa renommée , la pudeur, comme elle le dit elle-même; Armide amoureuse d'un prisonnier chrétien , ne demandant qu'à le suivre au camp des chrétiens , lui servir d'esclave , sprezzata anciila;Rox3i\ey Hermione, Médée, commettant des crimes; Phèdre, bien plus tragique encore, s'oubliant elle-même jusqu'à faire une déclaration d'amour au fils de son époux. Qu'il me soit per* mis de le dire : ce qui rend la situation de Bérénice beaucoup moins tragique que toutes les autres du même genre, c'est que Bérénice n'çsj;
Œuvnes aucienaet. I. ^O .
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point du tout criminelle; c'est qu'elle demande des sacrifices , et qu'elle n'en fait point.
S'il y a de l'indécence dans les expressions dont se sert Azémire , c'est véritablement un grand défaut ; mais vous n'en citez qu'un exemple , et vous allez juger s'il est bien choisi. Selon vous. Mes* sieurs , une reine ne doit pas dire crûment qu'eRe ne veut point cacher ses amours perfides j crimi^ nettes: je suis entièrement de votre avis; mais la manière dont vous présentez ceci pourrait indinre en erreur ceux qui ne liront point la pièce. On prétend que votre cœur, dit Soliman k la Reine :
. Nourrit tranqaitlement de perfides amours; Que vous avez trahi votre loi, votre gloire : A ces feux criminels je n'ai point osé croire.
Azémire répond au discours de Soliman; et l'on trouve sa justification dans sa réponse.
Mais , quant à ces amours perfides , criminelles y etc. , c'est-à-dire que vous nommez perfides, criminelles, c'est une ellipse très-usitée. Pouvez-vous l'ignorer, Messieurs?
Pour ce qui regwde le style de cette tragédie, je vous rendrai gr&ce d'avoir cité quelques morceaui que vous voulez bien trouver beaux , et je ne défendrai ni les vers que vous appelez faibles, ni les expressions qui vous semblent hasardées : ces sortes de discussions sont toujours inutiles. Il est possible que vous ayez raison; mais, les vers
que TOUS condamnez fussent-ils excellens , il serait impossible de vovis démontrer qu'ils le sont.
Vous semblez me blâmer d'avoir choisi pour héroïne une reine qui n'a jamais existé; mais Zaïre, Alzire, Aménaïde, n'ont jamais existé. Vous parlez à ce sujet de la beauté et des vertus de Bérénice, qui, dites- vous, sont très-célèbres : il est assez peu important que Bérénice , il y a dix-huit siècles, ait été vertueuse ou non; mais enfin votre objection est encore sans fondement : de trois reines qui ont porté le nom de Bérénice, aucune n'a joui d'une réputation de vertu. Celle dont il s'agit surtout est connue par des mœurs très-peu austères; et, sans entrer dans un plus long détail, elle passait pour avoir un commerce incestueux avec son frère Agrippa.
J'ai l'honneur d'être, etc.
to.
OU
LA SAINT-BARTHÉLEMI
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
RtPBiSElITix , TOUR LA PBIMxiut VOXB, SUR LE TniATRE-FRAlir.AIS,
LI 4 IfOVEMBRK I789.
i5a DISCOURS
(Jaiis la belle nature, et se faisant ressortir les uns et les autres par un contraste perpétuel ; si ce gnind mérite n'est rien encore ; si l'on doit écrire l'ouvrage en vers; si les vers doivent être toujours travaillés, sans que le travail se fasse sentir; toujours pleins de poésie, sans que le poète s'étale, pour ainsi dire; forts sans dureté, majestueux sans enflure, simples sans familiarité, harmonieux ' sans que l'harmonie coûte rien au sens; s'il faut, par la magie de l'éloquence, remuer les cœurs, et faire verser des larmes de' pitié ou d'admiration, et tout cela pour inculquer aux hommes des vérités importantes, pour leur inspirer la haine de la tyrannie et de la superstition, l'horreur du crime, l'amour de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et pour la morale : cette religion universelle; si tel est, dis-je, le but de la tragédie, si telles sont les qualités nécessaires pour approcher, dans ce genre, de la perfection qu'il est impossible d'atteindre, on est forcé de se ranger à l'avis d'Aristote, et d'avouer qu'un pareil poème est la production la plus philosophique et la plus imposante du génie des hommes. Aucun ouvrage n'exige un esprit aussi flexible, une aussi grande variété de talens et de connaissances.
Voilà ce qu'était la tragédie dans Athènes. Ajoutez qu'on n'y représentait que des pièces natio-
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uales. Le théâtre grec retentissait des louanges de la Grèce et de ses héros, quelquefois même des vlvans. Les guerriers qui à Salamine avaient vaincu le grand roi entendaient célébrer leur vaillance dans la tragédie des Perses. Souvent, en faisant parler les fameux personnages des tems passés , le poète insérait dans sa pièce des détails relatifs aux tems présens. VQEdipe à Coloney entre autres , est plein d'allusions à la guerre du Péloponèse. Peut-on s'étonner, après cela, de l'enthousiasme qu'inspiraient à la nation la plus sensible de la terre ces chefs-d'œuvre d'éloquence , représentés sur des théâtres magnifiques, avec un appareil digne des poètes et de l'auditoire ? Les spectacles , dans la Grèce, étaient des fêtes publiques , et laissaient des traces profondes , parce qu'ils n'étaient pas trop souvent répétés.
Le poète sublime qui a créé la scène française avait tous les talens nécessaires pour l'élever à la hauteur du théâtre grec; mais des obstacles sans nombre l'en ont empêché. D'abord, il était impossible de traiter dignement des sujets nationaux sous le règne absolu du cardinal de Richelieu. Les malheurs de la France , occasionés presque toujours par la faiblesse des rois, par le despotisme •des ministres , et l'esprit Êinatique du clergé , auraient nécessairement rempli de véritables pièces nationales. Le gouvernement n'était point assez
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raisonnable pour le permettre; et les Françû n'étaient pas encore capables de les sentir.
Quant aux défauts de Corneille , on a dit souvent qu'il les devait à son siècle ; et rien n'est ploa vrai ; mais on pouvait ajouter qu'il les a rendus très - dangereux , en leur donnant une force qui appartenait à son génie, et qui les a consacrés comme des beautés dans l'esprit de la multitude Les romans de la Calprenède et de mademoiseUc Scudéri étaient devenus en France une espèce de poétique du théâtre : de là ces intrigues sans fin. ces noms supposés, ces épisodes continuels, ces passions sans naïveté ; et , pour tout dire en un mot, cette nature factice que tant de mauvaû critiques ont ridiculement préférée à l'exquise aim* plicité de la scène grecque. Le Cid fit pleura toute la France ; Cirma fixa notre langue; on admira dans Horace des beautés inconnues avant Corneille ; mais ce génie , vieillissant, produisit um foule de pièces aussi monstrueuses pour les moeun que pour la diction. Il semblait vouloir replongei le théâtre dans la barbarie dont ses chefe-d'œuvrc l'avaient tiré.
Racine ne bannit pas entièrement l'afféterie qu s était emparée du théâtre , mais il sut mettre danf ses vers le naturel le plus élégant; il rejeta cette froide^métaphysique prodiguée avant lui jusqu'au sein des conjurations , du parricide et de l'inceste.
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On ne vit plus paraître ces sublimes princesses qui ne s^abaissaient jamais à pleurer. Cependant, par les suites d'un goût détestable, les larmes de Monime, d'Andromaque et d'Iphigénie, ne faisaient pas soupçonner au public qu'il avait admiré des fautes énormes. Nombre de gens regrettaient encore le ton mâle et guindé de Y iriate et de Pulchérie.
On chercherait en vain dans Racine des détails politiques comparables aux beaux morceaux de Cùma ; mais il y a plus de morale dans ses bons ouvrages que dans ceux de Corneille. Après avoir abandonné la scène à trente-huit ans, il conçut dans son loisir, trop long pour la gloire de notre littérature , il conçut, dis-je, qu'il pouvait surpasser Corneille et lui-même , et peut-être égaler Sophocle : il fit jithalie , Touvrage le plus parfait qui ait illustré la scène française. Ce chef-d'œuvre n'est pas dirigé contre le fanatisme : on ne l'eût pas souffert à la cour; mais il est dirigé contre les flatteurs , contre les prêtres courtisans , contre la politique cruelle des ambitieux. Les leçons que donne le pontife au jeune roi qu'il vient de couronner sont d'un pathétique admirable , et d'une raison sublime. On concevra que Racine ne pou* vait se permettre davantage, si l'on veut examiner avec attention le siècle brillant qui lui doit une partie de sa gloire. On verra quelle était la
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servitude des pensées sous le règne de Louis XIV; et Ton sentira combien il eût été dangereux de vouloir secouer ces chaînes de Tesprit. Le tems nous a permis d'oser beaucoup plus ; et nos descendans oseront plus que nous. S'il eût vécu dan» notre siècle , cet homme à qui la nature avait accordé tant de facilité pour le travail et tant de patience , une raison si droite et une sensibilité si exquise , il aurait mis sans doute plus de hardiesse dans les mœurs et dans les détails de ses immortels ouvrages. Non content d'égaler l'hannonie enchanteresse des vers de Sophocle et d'Euripide , la grâce et la majesté de leur diction, la variété de leur éloquence, il les aurait encore imités dans l'art de donner un grand but au poëme tragique. Comme eux , il aurait mis sous les yeux de sa patrie ses lois, son gouvernement, ses grands hommes , les époques célèbres de son histoire ; comme eux , il aurait instruit ses contemporains en retraçant les malheurs et les fautes de leurs ancêtres ; et la France aurait des modèles de tragédies nationales.
Campistron, La Grange - Chancel et quelques autres perdirent le théâtre. On vit reparaître sur la scène tragique les princesses déguisées , les princes qui ne se connaissent pas eux-mêmes, les intrigues compliquées, et tous les beaux seutimens de Cassandre et de Clélie. Cependant les chefs-d'œu-
vre de Racine n'eurent jamais autant de succès dans leur nouveauté que les faibles ouvrages de Campistron ; et Tiridate faisait les délices de Paris à peu près dans le tems où l'incomparable Athalie passait pour un mauvais ouvrage. C'était la mode de s'ennuyer en la lisant. Cette mode ne cessa iju'au commencement de ce siècle , quand la France avait perdu Racine.
Entre la dernière tragédie de cet homme éloquent et la première de M. de Voltaire, il s'écoula un espace de près de trente années. Pendant tout ce tems, la scène fut livrée à des poètes sans génie, à des écrivains dont les meilleurs étaient médiocres. On croyait la carrière fermée, lorsque OEdipe parut. Il est imprudent d'annoncer à la mort des hommes illustres qu'ils n'auront plus d'égaux. Je conçois qu'un tel arrêt satisfait l'amour-propre de celui qui le prononce; mais c'est prédire un fait impossible ; et, par conséquent, c'est une absurdité.
La révolution dans les idées , maintenant si avancée d'un bout de l'Europe à l'autre , commençait à éclore sur la fin du règne de Louis XIV ". La révocation de l'édit de Nantes , funeste aux intérêts politiques de la France , fut utile aux progrès de l'esprit général. Les protestans, chassés de
I. Voyez rÉpîtie à Voltaire, tome lU des Œuvres anciennes, page 85. {Note de V Éditeur.)
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France, accusèrent, dans une foule de livres, la religion qui les persécutait. Les matières relir gieuses furent soumises à la discussion; et la discussion chez quelques-uns produisit le scepticisme. La raison humaine fit plus de pas en vingt ans qu'elle n'en avait fait depuis un siècle avant cette époque. Parmi les ouvrages nés dans ces tems orageux , il faut distinguer ceux de notre grand dialecticien Bayle, et surtout son dictionnaire, le seul ouvrage de cette espèce où il y ait du génie , et l'un des plus beaux monumens qu'ait élevés la philosophie. Au gouvernement monacal des der* nières années de Louis XIV succéda , sous la régence, une espèce de liberté de penser. Fonte* nelle, un moment persécuté par les Jésuites, jouissait alors d'une haute réputation : il la devait à ses Éloges^ et à cette histoire des Oracles qui d'abord avait failli le perdre. C'est dans cette aurore du bon sens que parurent les premiers essais de M. de Voltaire. Il ne créa point l'esprit philosophique en France : il l'y trouva ; mais il sut l'applir quer à tous les genres d'ouvrages littéraires ; il le mit à la portée de toutes les classes de la société ; il en fit , pour ainsi dire , la monnaie courante, et parvint à exercer sur tout son siècle l'empire le plus cher et le plus universel , celui du génie et (le la raison.
C'est surtout à ses tragédies que M. de Voltaire
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doit son influence sur FEurope entière. Un livre, quelque bon quHl soit, ne saurait agir sur l'esprit public d'une manière aussi prompte , aussi vigoureuse qu'une belle pièce de théâtre. Des scènes d'un grand sens , des pensées lumineuses , des vé* rites de sentiment exprimées en vers harmonieux, se gravent aisément dans la tête de la plupart des spectateurs. Les détails sont perdus pour la multitude ; le fil des raisonnemens intermédiaires lui édiappe ; elle ne saisit que les résultats. Toutes nos idées viennent de nos sens; mais l'homme isolé n'est ému que médiocrement; les hommes rassemblés reçoivent des impressions fortes et durables. Personne chez les modernes n'a si bien conçu que M. de Voltaire cette électricité du théâtre. On a critiqué ses plans , et peut-être avec nason : il y a quelquefois plus de richesse que d'ordre dans l'économie de ses tragédies ; il n'a pas toujours observé la vraisemblance; on peut préparer les événemens mieux que lui. Mais, pour de légères Êiutes de composition , que de beautés de toute espèce ! quelle grandeur dans les conceptions ! c'est là sa partie dominante; que de situations tragiques! que de passions! que de mouvement ! La tragédie de Manlius est beaucoup mieux conduite que Mahomet, Alzircy ou Sémiramis ; mais le cinquième acte ^Alzire vaut dix tragédies comme Manlius. Il faut une espèce d'imaginatiou
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pour éveiller sans cesse U curiosité par de nouveaux inddens : il faut donc beaucoup d'adresse pour éviter toutes les invraisemblances; mais il faut du génie pour mettre la raison en sentiment ; il faut du génie pour échauffer le cœur, pour éclairer l'esprit, et pour enchanter l'oreille.
Les nombreux succès de M. de Voltaire irritaient l'Envie. Elle avait besoin d'un rival à lui opposer : elle se saisît de Crébillon. L'auteur de quelques pièces romanesques et mal écrites fut, pendant quarante ans , préféré par des journalistes à l'auteur de Mérope et àiAlzire j au plus beau génie du dix-huitième siècle. Le dernier soupir du grand homme fut fatal à la réputation de Crébillon. Le nom de ce poète incorrect et sans naturel cessa d'être prononcé avec ceux de Corneille et de Racine; et l'enthousiasme qu'il avait inspiré tomba de lui-même, par la raison que ses admirateurs ne poi^vaient le lire.
M. de Voltaire a plus approfondi dans ses tragédies la morale proprement dite que la politique. Il a combattu la superstition durant soixante ans. Sa plume a sans cesse retracé les usurpations du sacerdoce , rarement les prétentions arbitraires des rois et des grands. Il a fait quelques tragédies où le public français entendait au moins prononcer des noms français; mais, parmi ces tragédies, d ailleurs fondées siu* des faits inventés, Zaïre est
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là seule qui soit admirée des connaisseurs; et les Fk'ançais n'y sont qu'accessoires. Les obstacles qui ont empêché Corneille et Racine de représenter leur nation sur la scène tragique existaient encore pour M. de Voltaire : grâce à lui-même , grâce à quelques philosophes qui ne se sont pas occupés du théâtre, ces obstacles n'existent plus pour nous. Les hommes supérieurs font marcher l'esprit hu« main : sans eux il resterait immobile^ Les pas que ces maîtres fameux ont fait faire à notre siècle d<Mvent exciter notre émulation. Continuons Ja route, s'il est possible , en partant du point où ib se sont arrêtés.
« ' Échauffé dès mon enfance par les écrits des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie, passionné pour rindépendance , et révolté contre toute espèce de tyrannie, mais, par une suite de ce caractère , me sentant très-incapable de parvenir à la faveur sous un gouvernement arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. Tavais compris que, dans un état où l'intrigue dis-
I.. Tous les alinéas marqués par des guillemets, à partir de celni-ciy se retrouvent dans le morceau intitulé: /)« la Liberté du Théâtre en France, tome IV, pages -356 et suiv. des OEwpfes anciennes. On concevra facilement la cause de ce double emploi, lorsqu'on aura parcouru cet écrit. {Note de l'Édit,)
OCoTres anciennes. I. 'I
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pose de toutes les places, un bon livre, c'est-adire , un livre utile , devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut poûat descendre à des démarches humiliantes. Entnûné vers la tragédie , non-seulement par un penchant irrésistible, mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit puMic, j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne , et particulièrement de l'histoire nationale; d'attacher à des passions, à des événemens tragiques, un grand intérêt politique, \in grand but moral. J'avais cru qu'on pouvait rendre notre théâtre plus sévère encore que celui d'Athènes; j'avais cru qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables mons* trueuses, toujours répétées dans les anciens poètes.
(V J'ai du moins saisi la seule gloire à laquelle il m'était permis d'aspirer : celle d'ouvrir la route , et de composer le premier une tragédie vraiment nationale. Je dis le premier, car tout le monde doit sentir que des romans en dialogues sur des faits très-peu importans, ou traités avec l'esprit de la servitude , ne sauraient s'appeler des tragédies nationales; et les personnes un peu lettrées n'ignorent pas qu'on a fait, il y a plus d'un siède,
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des tentatives en ce genre. On a écrit, dans ces derniers tems, quelques tragédies sur des sujets français; mais ces pièces sont une école de préjugés , de servitude et de mauvais style. Du Belloy , calculateur d'effets de théâtre , a substitué aux grands intérêts publics des niaiseries chevaleresques, des rodomontades militantes; il a sacrifié sans cesse à la vanité de quelques maisons puissantes et à l'autorité arbitraire : il a donc fait des tragédies anti-nationales ; et y si les hommes d'un go&t délicat souf&ent en écoulant de pareils ouvrages, ce n'est pas, dans le fond, parce qu'ils ne s^Mit point assez conformes à l'histoire , c'est parce qpa'ils ne sont point du tout conformes au sens oomraun.
«J'ai choisi pour mon coup d'essai le sujet, j'ose le dire, le plus tragique de l'histoire moderne: la Saint-Barthélemi. Nul autre ne pouvait ofirir peutêtre une aussi forte peinture de la tyrannie jointe au fanatisme. Que le public me permette de l'entretenir un moment des prétendus inconvéniens que quelques gens ont trouvés à la représentation de cet ouvrage : mes lecteurs voudront bien remarquer qu'en répondant aux objections faites à ce sujet j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale , avec cette haine
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des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se tronve, et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jeteront un coup-d'œil sur cet écrit; s'il se trouTe des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrage ne serait pas moins utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'il se trouve , et certainement il s'en trouvera , des personnes étonaées de la puérilité des objections que je m'apprête k réfuter, je les prie d'observer que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre ; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce point leur voix à la mieime, et d'employer, pour soutenir la raison, un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.
(c N'est-il pas d'une extrême indécence de représenter sur le théâtre un roi de Fran/ce tout à la fois homicide et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets? voilà la première objection. Que veut -elle dire? A qui craint -on de manquer de respect? Sont -ce des courtisans de Charles IX qui parlent? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, vea Louis XII, un Henri IV; mais, quand un roi de vingt -deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du monde fasse mention, celui d un roi qui conspire contre son peuple , Tin-
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décence est, sans contredit, à penser un seul moment qu'une nation , victime de sa rage , lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger après deux siècles écoulés , en livrant, sur le théâtre, la mémoire de ce monstre à l'exécration publique.
tr ITest-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion , surtout si Ton fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie de Tartufe. Ainsi les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu; mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non, sans doute, un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs ; n^n , sans doute, un ouvrage où la tolérance est préchée sans cesse ne saurait nuire à la religion , à moins que la religion ne fût essentiellement fanatique et prodigue du sang des hommes. Si cela était , ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité; mais cela n'est pas. Les jours ^ont venus où la religion s'épure et s'identifie, pour ainsi dire, avec la mo* raie. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres; et l'on sait qu'un ministre
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de Dieu peut être coupable. Le prêtre convaincu d'un crime est puni comme un autre honune; et les privilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ailleurs , par la raison , maintenant connue, qu'un privilège est une chose. absurde.
ce On m'a fait une troisième objection, qui me serait bien plus sensible, si elle n'était parfaitement ridicule , et peut-être indigne de la réponse sérieuse que j'y vais faire. « Vous voulez composer ce des tragédies nationales; et, pour coup d'essai, « vous choisissez dans l'histoire de France un fait « qui est l'opprobre de la nation ; vous voulez race tracer à vos concitoyens une époque flétrissante ce pour eux, et qui devrait à jamais être effacée ce du souvenir des hommes. » Courtisans patriotes! Vous croyez donc que le massacre de la Saint- Barthélemi est l'opprobre de la nation ? J'admets pour un moment cette proposition, que je vais bientôt vous nier : Vous ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en 1572 puisse flétrir la nation française en 1789. Quand les Danois, assemblés par Représentans, en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée, certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et qu'il uc convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul,
vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs an^ cétres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que ta gloire; Tun et l'autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.
a II en est ainsi des Français. En supposant que le massacre de la Saint -Barthélemi soit le crime de la< nation , les Français d!e ce tems-là sont fié* tris , mais non ceux d'aujourd'hui , qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant (ce qui n'est point mon avis) qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation , vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe, et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous; mais, quand il subsisterait dans toute sa force ; quand il serait encore l'esprit général; quand les partisans efirénés du dogme auraient conservé cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper ? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens : celui
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qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés y OU celui qui risquerait de leur déplaire en disant des vérités énergiques ? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami ? N'est - ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur funeste ; el ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter ? « Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien; vous voyez bien que j'ai tout au plus accusé la nation firançaise du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect; vous voyez encore que , si j'avais attaqué les erreurs de la na* tion française actuelle , bien loin de lui manquer de respect, j'aurais fait le devoir d'un bon citoyen : par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais, pour surabondance de droit , je vous nie maintenant ce que j'ai pu vous accorder tout à l'heure. Le massacre de la Saint-Barthélemi n'est point le crime de la nation : c'est le crime d'un de vos rois ; et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie , malgré les maximes d'esclave qu'on vous débite à vos théâtres, dans vos prétendues /?<êce^ nationales. C'est le crime de Charles IX, de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour ; c'est le crime du gouver-
nement^ comme la révocation de FÉdit de Nantes, les massacres des Cévennes; et, pom* ne pas faire une énwnération trop longue, comme tous les malheurs qui ont afEligé, durant quatorze siècles, celte grande et superbe nation , écrasée de règne en règne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa dignité. »
On me reproche surtout avec amertume d'avoir hit bénir par le cardinal de Lorraine les armes des catholiques qui vont égorger les protestans : je sais que ce cardinal était à Rome à l'instant du massacre de la Saint -Barthélemi; mais il serait absurde d'exiger du poète qui compose une trag;édie nationale la scrupuleuse exactitude d'un historien. Dans une tragédie , il suffit de ne faire agir ies personnages que d'une manière conforme à leur caractère connu. Je serais blâmable, par exemple , si j'avais peint le chancelier de l'Hospital (XHume un homme intolérant et sanguinaire, ou le cardinal de Lorraine comme un prélat vertueux. On n'ignore pas que ce prêtre ambitieux et superbe, qui avait obtenu des gardes pour l'accompagner, qui avait accumulé sur sa tête tant d'évêchés et tant d'abbayes , maître de l'esprit de Médicis, et par elle de l'esprit de ses enfans, fut le principal auteur des désastres qui ont souillé les règnes de François II et de Charles IX. On n'ignore
pas qu'il voulut établir en France le tributial de llnquisition. On n'ignore pas qu'il conduisit Taborainable projet de la Saint-Barthélemî ; et ce &it fut démontré par les lettres que le cardinal de Pellevé lui adressait à Rome : lettres que les hu^ guenots interceptèrent. Qui n'a pas entendu par* 1er de l'édit des gibets, en rSSg? Qui n'a pas &tÈh tendu parler de cette bulle de 1 543 , où le pape Clément Vil lui accordait, pour lui et pour douze personnes à son choix, l'absolution des plus grands crimes, tels que l'homicide , l'inceste , le sacrilège,, deux fois pour lui, et une fois pour chacune des personnes choisies? Et, s'il faut en croire quelques esprits timides, je n'aurais pas dû représenter le cardinal de Lorraine bénissant les exécuteurs des meurtres qu'il avait conseillés ! Ah ! tous Ifes amis de la vertu, tous les ennemis du crime, doivent me rendre grâce , j'ose le dire, d'avoir mis son fa^ natisme en action de la manière la plus éner* gique, et d'avoir livré ce prêtre infâme à l'exécration de la postérité.
« Il n'est pas vrai que les événemens désastreux doivent être effacés du souvenir des hommes : celte pensée fausse n'est digne que d'un rhéteur pusillanime. Ils doivent y vivre à jamais, au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horreur, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est tou-
jours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fanatiques assurent qu'il n'y a plus de fanatisme; les tyrans, qu'il n'y a plus de tyrannie; et la fimie des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n'existent plus. Quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragédies d'un peuple libre , d'un peuple éclairé , devraient toiqours avoir un but moral et politique; et les prilicipes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours, h ne considérer même que la perfection de l'art, représentm sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l'histoire, qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n'intéressent que des femmes; non phiÀ ces passions si fades, éternel aliment de cent tragédies qui.se répètent sans cesse, et qui se ressemblent toutes par la mollesse et par l'absence des idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite ; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés; et songez, en observant le peuple nouveau qui vous environne, qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les enfana ne sont plus!
« O Racine ! poète sublime et naïf dans jàthalie, austère dans Britarinicus , partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux; loin de moi l'esprit des barbares qui me-
connaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts , qui sont ceux de ton siècle , et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux, je vois et je révère ^i toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l'Europe. Mais fallait-U abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour ? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles , ou dans le couvent de Saint-Cyr ? Fallait-il enfin perdre les veilles à composer des tragédies allégoriques, k retracer en vers excellens, mais peu tragiques, et encore moins philosophiques-, les amours du jeune Louis XIY et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIY et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer la Fïrance, qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand, sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énei^ques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais servi ta nation, qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n'aurait pas été animé du même ' esprit que le conseil de Charles IX ; peut-être l'industrie des Français n'aurait pas enrichi l'étranger de notre ruine ; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques. »
Afin de créer parmi nous la tragédie nationale , j ai choisi le sujet le plus tragique de Fhistoire moderne. Tai banni de ma pièce ces confidens firoids et parasites qui n'entrent jamais dans l'action, et qui ne semblent admis sur la scène que pour écouter tout ce qu'on veut dire , et pour approuver tout ce qu'on veut faire. Les sept personnages les plus illustres de la France à la fin du seizième siècle servent à nouer et à dénouer mon intrigue importante. Voici comme j'ai conçu leurs caractères.
Catherine de Médicis n'a d'autre passion que de tromper et de commander. Toujours calme, toujours inébranlable dans ses desseins, les moyens lui sont indifférens, pourvu qu'elle réussisse. Artificieuse par caractère et par système, elle sait justifier sa conduite d'après les principes du machiavélisme: principes afireux, qu'elle développe de manière à séduire aisément un esprit faible; principes d'ailleurs presque universellement adoptés dans ces tems où la véritable politique était encore inconnue. Catherine de Médicis gouverne son fils; mais à son tour elle est gouvernée par les Guises.
On doit remarquer dans le duc de Guise et dans le cardinal de Lorraine, son oncle, un même esprit d'orgueil et d'audace , mais diversement modifié selon la différence de leur âge et de leur état.
Le duc (le Guise a toute l'énergie d'un jeune àiti* bitieux : on sent qu'il a de la peine à ironiser ; et, tandis qu'il parle au nom de la France et du bien public , souvent il laisse entrevoir son désir de vengeance et ses vueis particulières. Il insuke lui-même Coligni. Le Cardinal, au contraire , dé* signé par Coligni d'une manière outrageante, lait semblant de lui pardonner. Le Cardinal, plusoinr et plus politique que son neveu , en ailéguaat les intérêts du ciel, s'oublie toujoioirs lui-même jen apparence. Il est aisé de comprendre que son zèle pour la religion n'est qu'un zèle hypocrite : il abuse de l'Écriture -Sainte et des usages les plus res* pectés de la religion catholique; sa condiûte est un sacrilège peqi^étuel. t
Charles IX , assiégé , flatté , corrompu sans cesse et par sa mère et par les Guises , flotte dans une irrésolution perpétuelle : U est très- faible, et par conséquent très-facile à émouvoir* On voit cepen* dant que tous ses penchaus sont vicieux. Il est jaloux de son frère le duc d'Anjou; le sang ne l'épouvante pas, le parjure encore moins. Ce n'est pas un roi faiblement vertueux : c'est un méchant sans énergie.
L'Amiral a ce caractère sombre et méfiant que forme la longue expérience du malheur. Sa haine contre les Guises est égale à leur haine contre lui ; mais sou cœur magnanime ne peut soupçon**
ner son roi. Dans les projets qu'il communique à Charles IX , projets qu'il avait en effet conçus , OQidoit voir un génie actif, étendu, véritablement palsi€»tique , mais que des circonstances malheufeuaes ont rendu funeste à la France.
lie Chancelier de lHospital est >éminemment y«rti|cux; il dit hardiment la vérité. Ami des bons, €snaeàii des méchans,niais lent à les soupçonner, il Tcmdrait concilier tous les partis. Il tient en qiidbque sorte la place du chœur des Grecs. Sa vttrt», son génie , sa nrieiliesse , donnent un grand paids à son autorité. Dans ses discours^ jquekpie^ fioîsffeleins de véhémence, et toujours pleins de ngetse, il rappelle à ceux qui l'écoutent l'tusitmre des tems passés. Il a les mœurs d'un vieillard homme d'état et homme de lettres.
La candeur, la confiance et la bonté sont le% qualités qui distinguent le jeune roi de Navarre, devenu df^uis Henri lY. L'âge de ce prince et la nature du sujet ne me permettaient pas de lui donner dans cette tragédie un rôle très-important; mais il ^est respecté même par ses ennemis. Il est an^ Boncé comme devant être quelque jour un grand homme; et le Chancelier de lllospital, en quittant une cour perfide, présage le bonheur des Français, s'il parvient à régner sur eux. Enfin le roi de Navarre devance le cri de la nation entière , dans son imprécation contre Charles IX.
Les personnages de cette pièce se nomment mutuellement Sire , Madame ', ou Monsieur. Le mot Seigneur j qui serait absurde dans les tragédies nationales , ne peut être à sa place que dans les pièces où l'on peint les mœurs espagnoles et italiennes; il est déraisonnable lorsqu'on fait parler les anciens Romains ou les Grecs. Le mot qui répond en grec au mot Seigneur n'est jamais employé dans Sophocle et dans les autres tragiques d'Athènes. La grande connaissance que Radne avait de la littérature ancienne ne permet de lui Élire qu'un reproche : c'est d'avoir cédé trop &gîlement, en ce point comme en quelques autres^ à l'usage établi sur la scène française. Les hommes tels que lui sont faits pour mener leur siècle ^ cl non pour le suivre : leurs moindres omissions tirent à conséquence. La multitude , qui ne raisonne pas, se prévaut de leur exemple , quelque* fois involontaire ; et leur autorité triomphe longtems de la raison la plus évidente.
Il me reste à faire une réflexion générale et relative aux mœurs publiques. Qu'on s'avise de faire des tragédies en prose ; qu'on nous exhorte à laisser là Sophocle et Racine pour imiter les dégoûtantes absurdités du théâtre anglais , et les niaiseries burlesques du théâtre allemand: ces sottises sans conséquence sont plus divertissantes que dangereuses; tout cela passe, et va bientôt du ri-
dicule à l'oubli. L'enuemi constant, le fléau le plus redoutable, je ne dis pas seulement de notre théâtre, mais des arts et des mœurs chez les nations modernes , c'est cet esprit de galanterie^ fruit de l'ignorance de nos ancêtres, esprit contraire au vrai but de la société, esprit humiliant pour le sexe qui est convenu d'être trompé, et plus encore pour celui qui trompe. Je n'en chercherai point l'origine; je n'en suivrai point les progrès : cette question intéressante, et que je pourrai traiter ailleurs, me mènerait ici beaucoup trop loin. Qu'il me suffise d'établir, de manière à n'être point désavoué par les gens capables de réflexion ; qu'il me suffise de faire sentir que cet esprit déraisonnable a ralenti singulièrement la marche des nations modernes dans les arts et dans la morale: il a, pour ainsi dire, mutilé nos passions. Mais les vertus et les talens viennent des passions; mais les seules passions font concevoir et exécuter de grandes choses.
Si toute l'Europe est dominée de cette chimère puérile, la Nation française en est plus atteinte que toute autre , non par un caractère particulier, mais par une foule de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer ici. Entrez dans l'atelier de nos peintres, de nos sculpteurs; courez à nos théâtres; ouvrez nos poètes, nos orateurs, nos historiens même; parcourez nos livres de morale, et
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jusqu'à nos livres de physique : vous trouvercE partout des traces de cet incurable préjugé. Et qu'on ne dise pas que c'est une suite nécessaire de k civilisation : la galanterie diminue , au contraire, à mesure que les peuples sont plus civilisés. le prends à témoin Texpérience. Je ne parlerai point ici des Romains et des Grecs, qui n'ont jamais connu C€;s mœurs ridicules; je veux m'en tenir aux modernes : comparez le dix - huitième siècle aa tems de la Chevalerie.
« ' Femmes , sexe timide et sensible , &it pour être la consolation d'un sexe qui fait votre appui, ne craignez point cette austère et tragique peinture des for&its politiques. Le théâtre est d'un^ influence incalculable sur les moeurs générales : il faut en faire une école de vertu et de liberté. Les hommes n'y recevront plus de ces molles impressions qui les dénaturent; ils deviendront meilleurs et plus dignes de votre amour; ils redeviendront des hommes. Les mœurs des villes ne se modèleront plus sur les mœurs dépravées de la cour. On ne verra plus , en France , hommes et femmes , sans pudeur et même sans passions , troquer de sexe ,
I . Encore un double emploi. Ce passage et le suivant sont tirés de YÉpiire dédUatoire de la tragédie de Charles IX à la Nation française, page x88. (Note de V Éditeur.)
pour ainsi dire, et se déshonorer mutuellement par cet échange monstrueux.
a Pères de famille , laissez fréquenter à vos eufans ces spectacles sévères. Avec le respect des lois et de la morale, ils y puiseront le goût de notre histoire, étrangement négligée dans les collèges. Et vous,£nfans, nation future, espérance de la patrie, et d'un siècle qui n'est pas encore , vous ne serez point les hommes des anciehs préjugés et de l'ancien esclavage : vous serez les hommes de la liberté nouvelle. C'est à vous surtout que mes écrits con^ viennent. Je sais qu'un philosophe , un poète , un écrivain , ne doit attendre de justice complète que lorsqu'il n'en peut plus jouir et qu'il est enseveli dans la poussière du tombeau; mais ceux qui commencent la vie sont peu jaloux de ceux qui approchent du terme ; et , si j'existe encore dans trente années , au milieu des clameurs calomnieuses qui m'auront assailli dès ma jeunesse , vos suffrages consoleront sans doute la vieillesse du poète national. »
Il est nécessaire qu'un auteur tragique se roidisse contre le torrent des modes fugitives. La tragédie doit peindre les passions humaines dans leur plus grande énergie. La différence des époques et des contrées exige quelques légères différences dans les formes ; mais le fond doit être le même. L'esprit change : le coeur humain ne saurait chan*
i8o DISCOURS
ger. Cependant, s'il faut peindre là Nature, où la trouver autour de nous ? Elle est si fardée , si Yci-^ lée , si chargée de vétemens étrangers j qu'elle n'est plus reconnaissable. Jetons au loin ces prétenda» omemens qui la couvrent et la déguisent : nous retrouverons la pureté des formes antiques. Les Grecs l'ont représentée nue dans leurs poèmes comme dans leurs statues. Les mœurs , les institutions , les lois , les usages, tout les conduisait à la vérité ; tout nous pousse en sens contraire. Ils ne connaissaient, ni les préjugés gothiques, ni l'hjdre des conventions qui nous assiège. Suivons le conseil d'Horace : lisons-les jour et nuit '. Il ne s'agit plus de les traduire : remplissons-nous de leur esprit, et créons comme eux.
Des hommes qui n'ont rien à dire s'écrient sans cesse qu'on a tout dit. Ces mots n'ont point de sens; et jamais on ne peut tout dire. L'art suivra le destin de son modèle : il s'épuisera quand la Nature deviendra stérile. Mais la Nature, qui n'entre pas dans les passions des petits critiques, produira toujours des objets variés entre eux, malgré leur ressemblance apparente , et toujours des hommes