SUR LES SOCIÉTÉS DES ABUS DE LA GONSTITUTIOII
Ce 4 niBrs 179a.
Depuis quelques mois on a vu se développer un plan régulier d'attaque, dirigé contre les sociétés des amis de la Constitution. Les journaux ouvertement contre - révolutionnaires , les jour-
I. Cet écrit fut composé dans les derniers tems de l'ancien ministère*. Je l'avais annoncé ; et je me préparais à le publier, quand le Roi choisit de nouveaux ministres. Voyant le mauvais succès de la petite guerre faite aux Jacobins, je me crus dispensé d'entamer une discussion polémique avec mon frère. Cependant les attaques se renouvellent; et l'on semble provoquer ma réponse : la voici. {Note de Chénier,)
* Ce ministère était composé des citoyens Montmorin, de Narboune, et de Bertrand de MoUeviile , en remplacement desquels furent nommvs MM. Delessart, De Grave, et Lacoste. {Note de rÉMteur.)
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naux modérateurs, le club constituant, les cinq ou six minorités qui donnent sans cesse le nom de factieux à l'immense majorité de la Nation : tout s'était réuni pour cette grande affaire. Le cri paraissait universel ; et les nombreux ennemis des Jacobine se promettaient hautement leur dissolution prochaine. Une petite maladresse a déconcerté tant de manœuvres savantes. I^e ministre de l'Empereur dénonce à son tour les Jacobins, comme des hommes intraitables qui ne veulent point de chambre haute , qui défendront jusqu'à la mort l'égalité politique et la souveraineté du Peuple , cette partie accessoire de notre Constitution. Des hommes, trop méfians, ont douté de l'intérêt sincère que la liberté française inspirait à Léopold ; et cette dénonciation diplomatique leur semblait réfuter suffisamment toutes les autres. Cependant, il est nécessaire d'examiner à fond des accusations qui se multiplient chaque jour, et de combattre des déclamations par desraisonnemens. Ent^e les ennemi3 des Jacobins, je ne m'adresse qu'à ceux qui font profession d'aimer la liberté, de chérir la Constitution tout entière. On a distingué dans ce nombre un citoyen qui m'est uni par les liens du sang et de l'amitié '. La connais-
t. André Chcnier, son frère aîné. Fojez dans le tome deuxième des œuvres de ce dernier Técrit intitulé: De la
sance que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime; mais je le crois dans l'erreur; et je crois cette erreur dangereuse. Aucun n'a revêtu ses accusations d'une forme plus énergique. C'est donc à lui surtout que je vais répondre avec les ménagemens que je dois à un frère, à un citoyen digne d'estime, mais avec le respect que je dois à la vérité, qu'un homme libre ne peut dissimuler ni affaiblir, quand il s'agit de l'intérêt public.
Ce qui doit frapper d'abord , ce qui doit sembler étrange en lisant cette dénonciation, c'est de voir quelques faits isolés , les discours de quelques individus , servir de prétexte à des généralités injurieuses contre sept ou huit cents sociétés. Ces assemblées, composées de députés, de magistrats, de juges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçans, d'artistes, d'ouvriers, de cultivateurs , sont dénoncées à la France et à l'Europe comme des écoles de mensonge , de brigandage et d'homicide. On les accuse de prêcher sans cesse la violation des lois et le mépris des propriétés ; et huit pages d'assertions de cette nature ne sont étayées d'aucune preuve. Et c'est
Cause des désordres qui troublent la France et arrêtent VétahUssement de la Liberté. (Note de l'Éditeur.)
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l'ouvrage d'un homme de mérite qui se plaint d'entendre souvent dénoncer sans preuve des mi* nistres et d'autres fonctionnaires publics ! Ce qu'il trouve injuste à leur égard serait-il louable quand il s'agit de quatre cent mille citoyens, qui n'ont commis d'autre crime que de s'intéresser à la chose publique, et de jouir d'un droit garanti par la Constitution ?
J'ouvre cette Constitution, si souvent éludée par les ennemis du Peuple; et j'y trouve ces paroles, dès les premières pages, dès le premier titre : « La Constitution garantit pareillement ,
comme droits naturels et civils, la liberté à
tout homme de parler, d'écrire, de publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication; et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché... la liberté aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes, en satisfaisant aux lois de police. »
Que sont les sociétés dont il s'agit? Elles s'assemblent paisiblement et sans armes; les membres de ces sociétés parlent , écrivent et publient leurs pensées. Comment donc un homme d'esprit, qui certainement a bien lu la Constitution, peut-il proposer d'anéantir des sociétés qui n'existent qu'en vertu des dispositions fondamentales de cette Constitution?
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Je suppose un moment que l'on ne puisse nier les faits reprochés avec tant d'amertume à tel ou tel membre des Jacobins , à telle ou telle société des amis de la Constitution : de pareils faits, quand ils seraient beaucoup plus nombreux, ne prouveraient rien contre la masse entière de ces assemblées patriotiques; ils ne tiennent point à leur essence. Lorsqu'un individu viole les lois , il faut le punir; lorsqu'une société entière outrepasse les droits garantis par la Constitution, il faut la réprimer et la contenir dans ses limites; mais, au nom de la raison, quelle proportion peut-il y avoir entre ces délits particuliers et la proposition de détruire huit cents sociétés, dont l'existence est légale ? Lorsqu'un ministre est coupable , fautil punir tous les agens du pouvoir exécutif? Une pareille proposition paraîtrait d'une absurdité révoltante. La nature des choses change-t-elle selon les individus; et ne faut-il pas être juste, même envers les Jacobins?
Avec de la justice et de la logique, on ne jugera point une société entière , encore moins huit cents sociétés d'après l'opinion d'un de leurs membres ; et l'on ne se permettra point de dire qu'une société adopte cette opinion , en la faisant imprimer. Quelques formes d'éloquence, quelques idées qui peuvent mériter l'examen, suffisent très-souvent pour déterminer le vœu de l'impression. On
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peut reprocher aux sociétés d'être un peu £aiciles sur ce point; mais cette facilité n'a rien de coupable. Souvent elles ordonnent à la fois la publication de deux opinions contradictoires : il est évident qu'elles n'adoptent pas à la fois ces deux opinions.
Est-ce bien sérieusement que l'on accuse les sociétés des amis de la Constitution de penser ou d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le Peuple , dans le sens où ce mot veut dire la Nation , le Souverain? Un aussi étrange reproche peut-il mériter une réponse? Les Jacobins ontils proposé à leurs tribunes de faire des lois , ou d'éUre les autorités constituées? Telles sont les fonctions de la Souveraineté. Quant au droit d'approuver ou d'improuver ce qui se dit, ce qui s'écrit, c'est un droit qui appartient, non pas seulement à tous les citoyens, mais à tous les hommes. C'est à quoi se réduit, jusqu'à présent, la souveraineté des tribunes, aux Jacobins comme ailleurs ; et je ne vois rien là qui doive entraîner la ruine de la chose publique.
Non : les principes des Jacobins ne menacent point les propriétés; car les amis de la Constitution savent très-bien que , là où les propriétés ne sont point protégées, il n'y a plus de liberté, plus de lois, plus même d'industrie. Non: V industrie et le commerce ne sont point représentés comme des
cUlUs au milieu de ces assemblées patriotiques, dont l'immense majorité est industrieuse et commerçante. Non : toute absurdité n'y est point admirée^ pourvu quelle soit homicide; tout mensonge n'y est point accueilli y pourvu qu'il soit atroce. A de simples assertions de simples dénégations suffîsent. Il reste maintenant à s'étonner qu'on ait osé se permettre des allégations si graves , sans fournir des volumes de preuves. On pourrait encore s'étonner qu'un certain parti trouve de la logique et de la modération dans ces injures variées avec éloquence, si les hommes qui ont exercé leur raison n'étaient pas convaincus que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugemens.
Les monstres d'jivignon n'ont point trouvé parmi les Jacobins des amis^ des défenseurs y des jaloux... mais la raison a trouvé dans cette société, comme au sein du Corps législatif, des hommes qui, jetant les yeux sur les troubles d'Avignon, se sont convaincus que cette malheureuse ville a vu dominer tour-à-tour deux partis acharnés l'un contre l'autre , et luttant de crime à succès égal. Ils ont considéré que toutes les familles d'Avignon renfermaient des coupables de l'un ou de l'autre parti ; que , par conséquent, juges, témoins, accusateurs: tout serait récusable; et que l'amnis^ tie convenait mieux en de pareilles circonstances^
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pour ramener Tordre et la paix, qu'une procédure criminelle, qui serait elle-même une suite de forfaits et de vengeances.
La société des Jacobins ne regarde point comme des perfides tous ceux qui ne sont point au nombre de ses membres ou de ses amis. Elle sait distinguer, parmi ses adversaires, les hommes faibles qui se laissent entraîner par les déclamations d'un journal, les hommes ardens et prévenus qui l'attaquent avec fureur, en avouant qu'ils ne Vont jamais vue; les ennemis de l'Égalité, les amis ^xxae chambre haute, les ambitieux qui trouvent en elle une barrière insurmontable; enfin les perfides qui l'ont abandonnée, quand ils ne pouvaient plus la tyranniser; les factieux que Mirabeau voulait combattre dans les derniers tems de sa vie; les intrigans qui ont insulté ce législateur d'une manière atroce, dans le moment même où il s'arrachait aux adulations du club de 89, pour se réunir aux Jacobins calomniés.
Certes , je ne disconviendrai pas que le gouvernement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux Jacobins qu'il faut l'imputer. Cette inertie du gouvernement cessera, quand il voudra prendre de l'activité ; quand les hommes qui parlent sans cesse du respect qu'on doit aux autorités constituées ne décrieront pas sans cesse la première des autorités constituées : l'As*
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semblée nationale ; quand une certaine coalition ne se fera plus un plaisir de la contrarier dans toutes ses mesures; quand les membres d'un directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le Roi, pour protéger des prêtres conspirateurs ; quand des amis de la Liberté succéderont dans le ministère à des hommes qui ont perdu la confiance nationale '.
Les citoyens un peu au fait de ce qui se passe dans Paris pourront trouver étrange qu'on reproche aux Jacobins des intrigues et des trames obscures dans les assemblées primait^s ou électo^ raies. Les intrigues et les trames obscures appartiennent à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes, mais non point à ceux qui appelaient à leurs discussions et le public et leurs adversaires. Tout lecteur qui a quelque notion d'une constitution représentative sait très -bien que les assemblées populaires, au moment des élections, sont toujours divisées par deux partis: ceux dont le patriotisme est fervent, et ceux qui sont modérés y sinon dans leur conduite et dans leurs écrits, du moins dans leur zèle pour la Liberté. Le parti modéré j toujours condamné à la minorité dans les assemblées primaires, avait
I. Il ne faut pas perdre de vue que cet écrit fut composé sous le dernier ministère. [Note de Chénier.)
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une influence marquée dans le corps électoral de Paris, en 1791. Ce n'est pas lui, cependant, qui a choisi pour députés MM. Condorcet, Brissot, Garran-Coulon ; ce n'est pas lui qui a nommé M. Rœderer procureur - syndic du Département; mais c'est lui qui, dans le centre des lumières, élevait aux fonctions législatives cette foule de citoyens sans talens , sans moyens , sans idées : législateurs dont l'ineptie compromet à chaque instant la chose publique, et fait rougir la France entière pour le département de Paris.
Âprès'avoi^ peint énei^iquement les désordres de la France, désordres qui sont trop réels, Taccusateur des Jacobins ne suppose même pas qu'on puisse les imputer à cette horde de prêtres, de courtisans, de princes, de ci-devant nobles, d'opulens agioteurs, qui calculent les malheurs de l'Empire, et appellent ouvertement la guerre civile. S'il faut l'en croire, les Jacobins sont les vrais coupables. Il part de cette proposition, comme si elle était nécessairement admise; et Von tloit conclure ai^ec lui, à moins d'être unfiipon ou un imbécille , que ces clubs anéantiront la Constitua tion ; que leur organisation est un système complet de désorganisation sociale ; que leur €lestrtu> lion est le seul remède aux maux de la France; et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d* allégresse publique. Voilà, certes, une déci-
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sion effrayante; mais il est permis d^en appeler. Je vais citer^ non pas un factieux , comme J.- J. Rousseau, Syeyes ou Mirabeau, par exemple, mais un publiciste à chambre haute , un modéré. Lisez de Lolme, sur la Constitution de V Angleterre , tome second, page 178 et suivantes : vous y verrez jus* qu'où s'étend l'influence politique des clubs anglais. C'est au milieu de cette désorganisation sociale que l'Angleterre a fait, depuis cent années, l'admiration et l'envie de tous les peuples du monde. C'est dans ces sociétés que les Fox et les Shéridan, les Price et les Priestley, les Wilberforce, ont préparé l'abolition de la traite; c'est de là qu'ils nous encouragent à la Liberté ; c'est là que l'éloquence des orateurs, les méditations des philosophes, accélèrent chaque jour la destruc* tion des préjugés politiques et religieux, la per-* fection des lois sociales, et le bonheur de l'espèce humaine.
Lorsqu'un membre de l'Assemblée nationale a demandé qu'on lui citât les prétendus excès des Jacobins, l'on s'étonne que V Assemblée ne se soit pas leîfée tout entière pour lui répondre par une énumération de huit pages. Si quelque législateur s'était chargé de cette diatribe violente, voici ce que la France entière aurait, pu lui répondre : .
«Vous a£fibniez beaucoup et vous prouvez peu : ce qui n'est pas une bonne manière de raisonner.
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surtout dans un accusateur. Vous croyez que la Liberté ne peut exister avec les Jacobins : c'est la doctrine que M. Mallet-Dupan prêche depuis trois ans. Les Aristides du club de 89, les Solons du cabinet de lecture , l'erapereur Léopold et M. Pitra, sont de cet avis. Voilà de grandes autorités. Cependant, permettez-nous de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme une démonstration mathématique. A travers une foule d'accusations trop vagues ou trop évidemment injustes pour mériter quelque attention, vous avez cité cinq ou six faits particuliers, qui sont véritable* ment répréhensibles, s'ils sont prouvés; mais, à ces faits, on vous oppose les nombreux, les immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la Liberté. Vous demandez la destruction de ces sociétés : cela prouve seulement que vous avez oublié le premier titre de la Constitution; mais, s'il était possible de les détruire, l'égalité politique s'anéantirait avec elles. Écoutez les gens de Coblentz: les Jacobins perdent la France. Écoutez les prêtres réfractaires : les Ja^ cobins perdent la religion. Écoutez les gens à chambre haute, les plats importans qui sont écrases du poids de l'égalité : il faut détruire les Jacobins. Si tous les ennemis de la Liberté, de la Constitution, sont les ennemis déclarés des Jacobins, n est-il pas démontré par cela seul que les Jacobins
sont les meilleurs amis de la Liberté, les plus fermes soutiens de la Constitution ? Ne devez-vous pas adopter cette conséquence , non pas à moins d*étr€ un imbécille ou un fripon ( les factieux ne se permettent point ce style modéré ) , mais à moins d'être un homme qui aime mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières ? »
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Ce I*' juin 179a.
Si j'en crois le respectable supplément du Jour^ nal de Paris^ M. François Chéron vient de lire de Lolme pour me satisfaire ^ Sans lui avoir donné ce conseil, je suis charmé que M. Chéron s'instruise. Il affirme que ce de Lolme est un grand aristocrate : je l'ai cité moi-même comme un modéré, un publiciste à chambre haute. Je suis donc une fois de l'avis de M. Chéron, mais sans tirer à conséquence. Maintenant, j'observerai que j'ai parlé, non de l'opinion particulière de de Lolme ^ mais d'im point de fait relatif à l'influence politique des clubs d'Angleterre.
Au surplus, sur ce point, comme sur tout ce qui tient à la question des sociétés populaires, j'ai répondu avec quelque détail à la dernière lettre de mon frère. Mon écrit aurait paru dans le J/oniteur^ il y a plus de )iHit jours, si des matières
I . Voyez la lettre de M. Chéron , insérée dans le supplément au Journal de Paris , du 3i mai 179a. {^Note de l'Éditeur,)
d'une iflaportance majeure n'avaient retardé sa publication. J'avais bien la ressource d'un supplément; mais un supplément coûte fort cher; et ma fortune ne me permet pas de faire cette dépense.
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