‹ Œuvres completes de M.J. ChenierChapitre 7 sur 98 · NOUVELLES RÉFLEXIONS SUR LES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

NOUVELLES RÉFLEXIONS SUR LES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES

Ce ao avril 179a.

Mon frère a répondu , dans le supplément du Journal de Paris ^ à Técrit où j'ai combattu son avis sur les sociétés des amis de la Constitution^. Il est essentiel, de bien éclaircir le point qui nous divise. Pour établir un peu de méthode dans cette discussion , je poserai d'abord la question ; ensuite j'écarterai de la réponse de mon frère tout ce qui n'a aucun rapport à cette question. J'examinerai s'il a répondu à ce que j'ai dit; je me défendrai surtout le fiel et l'amertume, qui ne sont pas de la logique, qui aigrissent les esprits sans rien prouver; je n'oublierai point que je réfute l'opinion d'un frère, en qui j'aurais voulu trouver tou-

I. Cette lettre ne fut insérée que dans le Moniteur du 19 juin 179a. (Note de l'Éditeur.)

a. Fqyez, dans les OEuvres d'André Chénier, la réponse à la lettre précédente de Marie Joseph Chénier, tome II, page a3a. Elle est datée du la mai 179a. {Note de l'Éditeur.)

jours un compagnon d'armes, et jamais un adversaire.

Après avoir tracé le tableau des malheurs et des troubles de la fWice ; après avoir affirmé que les sociétés des amis de la Constitution prolongent les innombrables désordres , mon frère en appelle à la conscience de tous les citoyens; et, sans apporter d'autre preuve d'une accusation si étrange qu'un très -petit nombre de faits particuliers , il ajoute avec confiance q^ à moins (Tétre un fripon ou un imbécille on doit conclure açec lui que les clubs anéantiront la Constitution , et que leur destruction est le seul remède aux maux* de la France.

Voici donc les deu3c propositions de mon frère. Lés sociétés des amis de la Constitution causent tous les ifnaux d'e*la France : donc il faut les détruire. Cest là le fond de la question. Voici maintenant îna réponse. Qbant à votre première proposition, vous Taftitoez sans la prouver. Suivant les règles de la justice et de la raison , c'est à l'accusateur à démontrer ce qu'il affirme. En logique rigoureuse , on n'a doïic rien à vous répondre sur ce poitït. De nouvelles assertions ne renforcent point les premières ; des mouvemens oratoires y des tableaux pathétiques, ne sont pas des raisonnemens ni des preuves. Ce sont des choses bonnes en elles-mêmes; mais je les crois au moins inu-

tiles dans une discussion. Tout cela peut séduire des esprits faibles; tout cela peut suffire à des hommes de parti, qui ont adopté votre opinion avant même qu'elle fût énoncée;. mais non pas à des citoyens de bonne foi, qui ne demandent qu'à s'éclairer.

Quant à. votre première .proposition , il est impossible de ladmettre. D'abo^rd, cela est la conséquence de la première que vous n'avez point prouvée. £n second lieu, le titre F' de la Constitution s'oppose formellement à.]a destruction que vous demandez.. Ce titre V^ peroiet aux citoyens de s^assembUr paisiblement et sans armes , de parler et de publier leurs pensées , etc. Mais , ditesvous , la Constitution ne permet pas tous les délits qui sont commis par les sociétés dont npus parlons. De là. nait une énumérajtion nouvelle de ces prétendus délits. C'est recommencer à donner des assertions pour des preuves; c'est supposer toujoqrs ce qu'il faut défiiontrer; et rien n'est moins satisfaisant que cette manière de raisonner.

Sans doute, on doit punir le citoyen gui viole la loi. Je me sers de cette e^Lpression , parce .qu'elle renferme tous les délits, possibles. Si donc quelques citoyens, membres des sociétés dont il s'agit, ont violé la loi, elle doit les punir .individuellement , car elle ne connaît que des individus. Mais ces sociétés sont plus fortes que les lois : c'est en-

core là une assertion qu'il fai^drait prouver; et, comme elle est démentie par Texpérience , je ne puis la regarder que comme une dérision amère. Nous avons vu, nous voyons chaque joiu* traduire devant les tribunaux des membres de ces sociétés , dont quelques-uns même sont fonctionnaires, publics. Ces attaques, renouvelées sans cesse , et souvent si mal fondées , peuvent prouver lachamement de plusieurs partis contre les Jacobins, mais non la prétendue dictature de ces sociétés patriotiques.

A quoi donc se rapporte Tanecdote curieuse et peu connue du rhéteur qui, blâmant Brutus et Cassius, ces renomipés tyraunicides , prétendait qu'ils auraient du accuser devant un tribunal César, dictateur perpétuel, gouvernant le Peuple et le Sénat, vainqueur de Pompée et de Caton, et commandant de nombreux guerriers, qui n'étaient plus l'armée romaine? Âssurémept, ce rhéteur réfléchissait peu; mais mon frère a un trop bon esprit pour ne pas sentir que cette anecdote n'est pas heureusement appliquée , et que les Jacobins ne sont pas tout-à-fait aussi indépendans des lois , aussi inviolables que César.

Néanmoins, on n'a point prouvé que Ic^s sociétés des amis de la Constitution causent les troubles de la France. Aucune autorité constituée ne peut détruire ces sociétés, puisque la Constitution les

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permet. Les membres de ces sociétés doivent être punis, quand ils ont violé la loi; l'expérience prouve que la loi peut les atteindre.

Je trouve dans la réponse de mon frère quel* ques digressions qu'il faut écarter. Il accuse plusieurs personnes d'avoir changé d'opinion sur les sociétés que je défends : ces personnes lui répondront , si elles le jugent nécessaire , et si elles se croient suffisamment désignées. Il compare les prêtres nommés réfractaires aux prêtres nommés constitutionnels; il accuse ceux-ci d'être encore plus intolérans que les premiers. Je ne prendrai le parti ni des uns ni des autres ; et rien n'est plus étranger à ce dont il s'agit. Plus loin il paraît se flatter que M. Fox et d'autres hommes d'État , que j'ai cités comme membres des sociétés patriotiques d'Angleterre , adopteraient son avis sur les Jacobins. Il serait parfaitement odieux , il serait même ridicule de discuter une opinion future : j'ajourne donc cette question jusqu'au moment où MM. Fox, Shéridan, Wilberforce, auront énoncé leur avis sur ce point.

Voyons maintenant si mon frère a répondu à ce que j'ai dit. Il me reproche d'avoir cité des autorités. D'abord, sans regarder une autorité comme un raisonnement^ je ne vois pas qu'il y ait d'inconvénient , «près une suite de raisonnemens solides , à rappeler, pour appuyer son opinion , celle

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des hommes les plus éclairés sur les questions qu'on agite. II est très-vrai , cependant , que dans mon écrit sur les sociétés patriotiques je n'ai cité aucune autorité relativement à des opinions. On reprochait aux Jacobins des trames obscures dans les assemblées primaires ou électorales: j'ai dit que ces trames obscures appartenaient à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes ; j'ai dit que dans le département de Paris, en 179 1, on devait aux patriotes, aux prétendus factieux, la nomination de MM. Condorcet, Brissot, Garran- Coulon, Rœderer; tandis que le parti modéré, qui a fait la plus grande partie des élections, demandait aux candidats des preuves de nullité, comme on demandait autrefois des preuves de noblesse. Voilà le sens de ce que j'ai dit; et la Nation gémit de cette triste vérité.

On prétendait que V organisation des clubs que je défends était un système complet de désorganiscUion sociale : j'ai cité contre cette proposition , non des factieux tels que J. J. Rousseau , Syeyes 00 Mirabeau , mais de Loi me, qui a écrit un livre estimé sur la Constitution d'Angleterre. Il s^agissait , non de son opinion , mais des faits qu'il énonce sur l'organisation des clubs anglais, sur leur correspondance d'un bout de l'Empire à l'autre, sur leur influence politique. J'ai dit que , depuis cent années , ces clubs n'ont point désorganisé l'État ;

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j'ai dit que les plus célèbres orateurs, les philosophes les plus profonds, ont préparé dans ces sociétés des lois qui sont des bienfaits pour FAngleterre et pour Tesprit humain: j'ai donc cité l'autorité de l'expérience, l'autorité des faits, et non celle des opinions individuelles.

J'ai posé en fait que les sociétés des amis de la Constitution pouvaient former 4oo,ooo citoyens. Je ne suis point tombé dans l'absurde contradiction d'appeler ces sociétés l'immense majorité de la Nation ; mais j'ai dit que cinq ou six minorités donnaient le nom de factieux à l'immense majorité de la Nation. £n effet , ce ne sont pas les Jacobins seulement qu'elles appellent ainsi , mais tout ce qui est pauvre, ou même tout ce qui n'est pas propriétaire : or, c'est là Timmense majorité de la Nation. C'est encore à ce véritable corps du Peuple que les ennemis de la chose publique ont donné si ingénieusement le beau surnom de sans culotte , à peu près comme le duc d'Albe et les honnêtes gens qui suivaient ses drapeaux appelaient le parti des gueux la presque totalité de la nation batave qui avait l'insolence de secouer le joug autrichien , et de vouloir être libre ^ malgré des moines et des tyrans.

Je n'ai dit ni fait entendre nulle part que mon frère fût ennemi de l'Égalité : je sais le contraire; et je n'ai point dit qu'il entrât dans aucune coalition.

,Je suis sûr de lui avoir répondu avec les égards convenables ; et to^s les hommes qui gavent lire auront senti que j'éprouvais quelque peine aie combattre, et quelque pUisi)r à lui rendre justice. Mais, en répondant principalemeiit à mon frère , il n'était pas inutile cependant de faire voir que tous Impartis contre-révolutionnaires et modéraiteurs, scttt au dedans, soit au dehors du royaume, aci sont coalisés ppur détruire les sociétés patriotigues. J'ai avancé que cette réunion était une pr^ve iufailUble du civisme de ces sociétés. L'on me répond que }es passions sont quelquefois de l'avis (^e la raison: j'en conviens; et je n'aurais pas CQuqlu de çe^te iça^ière , si je i^'avais compté parmi les ennemi^, des Jaqçjlj^ns qu'ui]^ ipetit nombre des ennemis de la Liberté; mais, îlorsqu^ tons les partJLS qui veulent anéantir ou .modifier la Constitution : les rois , les ci-devai)t nobles , les ci^devànt parlementaires , les prétreai 9 les grands propriétaires, les agioteurs, fdiyi^s d'opinions sur tout Jl^ reste , sont réunis sur ce point seul , cette haine un^uûmeifne démontre: jusqu'à l'évidence l'utilité 9 la nécessité de ces sQciétéS' patriotiques ; et jedeipeure convaincu que , ^mal^é les inconvéniens 9(tt;^chés i .tous les établissemeps humains , il Êiut diér^^flt défendra .ces dubs Qpmnpe le pilus ferme reippart de la Liberté, de TJÎ^alijté.

J*ai dit : V inertie du GouvernemenJt cessera quand il prendra de r activité. Je ne me suis point trompé sur Tacoeption du mot Gous^rnemerU : j'ai bien entendu par là la collection des gouvernans , des autorités établies pour faire exécuter la loi. Mon frère ne conçoit pas comment un gouvernement institué ne veut point agir quand il le peut : rien n'est pourtant plus facile à concevoir. Si le chef suprême du pouvoir exécutif avait le mauvais esprit d'être mécontent de sa part constitutionnelle; s'il était environné de ci-devant nobles qui voudraient ressusciter la noblesse, de prêtres conspirateurs qui voudraient étouffer la Constitution entière; s'il existait dans toutes les administrations, même dans celles qui sont du choix du Peuple , une foule d'hommes liés par leur intérêt personnel à ces projets liberticides, tous les habiles gens suivraient à la fois un système d'inertie. Us attribueraient, d'abord, cette inertie aux sociétés populaires, dont ils craignent la surveillance. S'ils parvenaient à détruire ces sociétés, bientôt ils diraient que la Constitution n'a point donné assez de force au Gouyernement. De là, ils proposeraient quelques lignes d'amendemens à cette Constitution, comme , par exemple : l'extension de la prérogative royale et la résurrection de la noblesse. Quand les faits n'existeraient pas au milieu

de nous , certes , leur existence est possible. Il est donc laisé de concevoir comment un gouvernement institué ne veut point agir quand il le peut.

Je pourrais prouver encore cfiie mon frère n'a point réfuté ce que j'ai dit, en citant les assertions qu'il répète sur la prétendue souveraineté des tribunes des Jacobins y et sur la composition de ces sociétés.

Sur le premier article, je répondrai ce que j'ai déjà répondu : les tribunes ne font point de lois , n'élisent point des autorités constituées. Telles sont les fonctions de la souveraineté.

Quant au second article , mon frère pense que les sociétés dont il s'agit ne renferment point des

commerçans Ils en font la majorité dans les

villes de commerce. Des cultivateurs.... Ils en font la majorité dans les campagnes. Des ouvriers.... Ils ont des jours de repos; et leur loisir est mieux employé dans ces assemblées que dans les lieux de débauche ou dans les cabarets. U assure que, pour faire un dénombrement complet , j'aurais dû <âter les farceurs , les chevaliers d'industrie , les voleurs effractaireSy etc. Quant vùx farceurs, c'est, je crois, une manière injurieuse de désigner les Comédiens. U peut en exister, il en existe qui sont honnêtes gens et patriotes. Quant aux chevaliers d'industrie f aux voleurs effractaireSy etc., mon

frère aurait fait une action civique en voulant bien les nommer avec des preuves irrécusables : il aurait donné aux sociétés des amis de la Constitution les moyens d'écarter, par un scrutin épuratoire, les membres qui les déshonorent.

Taurais voulu, je Tavoue, ne point parler de moi dans une discussion qui intéresse la Liberté civile , et par conséquent la chose publique ; mais, puisque mon frère m'y contraint, en exposant les motifs d'intérêt personnel qui peuvent dir^r les défenseur» des Jacobins , je lui répondrai d'abord que, moi aussi, j'ai chéri la Liberté avaùt qu'elle vhit réjouir le sol de la France; l'Égalité politique, avant qu'elle fui la base de notre Constitution. J'ajouterai que j'ai prouvé cet amour, non pas seulement par des entretiens particuliers, mais par des ouvrages de quelque étendue, composés avant la Révolution , publiés dans ses premiers tems. Ils n'ont pas été sans éclat; et, surtout, ils n'ont pas contrarié la marche de l'esprit public. Depuis cette époque , j'ai toujours suivi le même plan de travail; et je le suivrai toute ma vie, m'embarrassant fort peu si quelques journalistes, quelipies obscurs partisans du modérantisme , ignorant à la fois la force des mots et celle des choses , appellent factieux et incendiaires des écrits qui ne respirent que le respect des Lois et l'amour de l'Égalité.

Quant aux emplois y je ne connais, et ne veux connaître aucun ministre; je ne soIlicite(rai jamais aucune de ces places considérables et lucratives qui sont à la nomination du Roi. Quant à ces succès littéraires dont la nature est (T avoir besoin des applaudissemens de la rmdtitude , suivant Pexpression de mon frère , voici ce que je lui répondrai : Si j'avais perdu deux ou trois années à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, et même deux ou trois matinées à écrire, pour un journal, quelques pamphlets modérés, j'aurais trouvé un grand nombre de prôneurs puissans et actifs ; et peut-être , en 1 793 , ils m'auraient consolé de n'avoir pu, en 1791 9 me glisser dans la foule des députés de Paris, et siéger à l'Assemblée nationale entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. Cette bienveillance est dans la nature des choses; et, par une conséquence du même principe , je ne dissimulerai point , j'aime à croire , que les amis de l'Égalité se sont intéressés au succès des productions qui la font chérir. Est-ce là être un homme de parti ? je veux l'être de cette manière. Le cercle des vrais patriotes aura beau se resserrer, je veux y rester toujours; et, si tous les ennemis de la chose publique parviennent à précipiter la France vers une transaction ignominieuse; si, même, la multitude égarée redemande

une portion de Tancienne servitude , je saurai dé« daigner la majorité esclave, et partager avec joie le sort de la minorité libre et vaincue'.

I. L'étendue de cet écrit dit assez ce qui en a tant retanJé l'impression*. (Note de ChérUer.)

* Voyat la Note plMM aa bas de la pnmièrt pafa de cet éerit. (Non ai l'Éair.)

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