I. Voyez plus haut, page 444. {Note de VÈdiUwr
Vous n'attendez pas de moi un récit étendu et circonstancié d'évènemens trop célèbres , dont les résultats seuls doivent fixer l'attention des législateurs, et dont les tristes détails, en portant l'affliction dans vos âmes républicaines, donne* raient à quelques administrateurs, à quelques juges, l'occasion d'une lutte polémique qui ne ferait pas cesser Fétat de guerre où ils se sont placés vis-à-vis de leur conscience. Vous attendez sans doute , et je viens vous présenter un tableau général et précis de l'état désastreux où la réaction royaliste a £sulU précipiter la République. Je viens vous tracer dans une esquisse rapide les causes principales de cette réaction, les crimes qu'elle a £aiit commettre , les suites incalculables qu'elle devait avoir, si vous ne l'aviez arrêtée d'une main, peut-être un peu tardive, mais courageuse et puissante. Je viens enfin réclamer de vous une nouvelle preuve de votre attachement inviolable aux principes éternels de justice , sans lesquels la République n^est qu'un nom, les lois un fantôme ridicule; sans lesquels la Liberté fournit un sceptre à toutes les ambitions > up poignard à toutes les vengeances.
Pour bien connaître les causes, pour bien rassembler les élémens de cette cçntre-révolution qui s'était organisée en France, il faut jeter un coup-d'<)9il jusque sur les tems qui ont précédé
ao.
3o8 CONVENTIdN NAtlONlLÉ.
rheureuse époque du 9 thermidor ; il faut consi^ dérer quels maux avait à réparer la Convention nationale; à quel point elle a porté le courage, l'humanité , Tindulgence ; et de quelle ingratitude ses implacables ennemis ont payé les bien&its dont elle avait daigné les combler.
Dans la première époque de la session actuelle, on a vu'la Convention nationale comprimée par quelques ambitieux , régentée par les sociétés populaires, tyrannisée par les sections de Paris, qui, alors, comme en ces derniers mois , venaient à cette barre , au nom du Peuple souverain , intimer des ordres à la Représentation du Peuple. Alors, comme en ces derniers mois, les sections de Paris désignaient, au sein de la Convention nationale , et leurs idoles et leurs proscrits ; et de longs déchiremens amenèrent enfin la grande calamité du 3i mai, c'est-à-dire: le renversement de tous les principes; l'oppression exercée sur la Nation entière par les agitations d'une commune; les propriétés violées ; la liberté civile foulée aux pieds; le brigandage en honneur; une constitution anarchique, improvisée en quelques jours, enfermée bientôt dans l'arche d'oubli; le gouvernement révolutionnaire scellant son despotisme par le sang; les défenseurs du Peuple arrachés de cette enceinte sacrée pour être conduits à la mort ; la vertu , la beauté , le génie, expirant dans
CONVENTION NATIONALE. 3og.
les supplices ; la République entière semée de tribunaux révolutionnaires , de comités révolutionnaires, d'armées révolutionnaires, de prisons, d'échafauds et de ruines; et tous les Français, dans un long silence de terreur , ne sachant que verser des larmes, devenus froids et immobiles comme ces figures de marbre que, dans les cérémonies funèbres , on voit pleurer sur des tombeaux.
A cette époque sanglante succéda l'époque thermidorienne, mémorable, immortelle époque, où la Convention nationale seule , reprenant des forces qu'on ne lui croyait plus, reconquit la liberté publique. Alors, furent à la fois terrassés la dictature et le décemvirat; alors, les pleurs furent séchés, les cachots ouverts, les échafauds renversés.
Nos soixante - treize collègues détenus par la tyrannie reparurent honorablement dans cette enceinte; les vingt-deux mis hors delà loi sortirent de leurs cavernes glorieuses pour venir encore,, au milieu de nous, payer à la République le tribut de leur courage et de leurs lumières. Chaque jour fut marqué par des actes de justice et par des lois bienfaisantes : les biens des condamnés forent restitués à leurs familles; la liberté rendue à la presse : ce qui n'était pas le privilège de calomnier et de conspirer impunément. La sagesse ne fiit plus appelée modérantisme ; l'amour de
3io CX)NVENTION NATIONALE.
Vunitéj Jëdéralisme. Les talens furent honorés; le commerce et les arts rappelés à la TÎe ; les meurtriers révolutionnaires frappés du glaive de la Loi; les patriotes paisibles respectés; et, ce qu'il fiiut dire encore, la Convention nationale fut assez généreuse pour oublier des torts, des délits même; elle crut au repentir de qndques hommes qui long^ems s'étaient montrés les enne» mis de la Liberté. Ces nouveaux Républicains entrèrent dans les rangs édairds des vieux Patriotes; mais c*était pour les égorger. Ils proda* ttaient les louanges de la Représentation nado* nale ; mais c'était pour l'anéantir.
Les destinées de la République en ont autrement ordonné. Six mois donc après le 9 thermidor, commence une troiûème époque, où les espérances des Royalistes se ranimèrent. Le système d'indulgence et de générosité suivi si courageusement par la Convention nationale, bien loin d'exciter la reconnaissance dans ces âmes stériles et cadavéreuses, n'a fait qu'aigrir leur ressentiment et les encourager au crime. A peine mis en liberté , ces fidèles amis de l'esclavage ont couvert de sang leurs robes d'afiranchis. C'est toujours en abusant des principes qu'ils ont conduit la République au botd de Tabime.
Ainsi , par un décret équitable , rappeliex-vous au sein de lair patrie les martyrs de la
CONVENTION NATIONALE. 3ir
qui ont été contraints de fîiir pour échapper aux proscriptions du 3i mai? aussitôt, les émigrés de Toulon, associant leur ignominie à la gloire de& Républicains, osaient rentrer dans leur commune, qu'ils avaient livrée à l'Angleterre. Mettiez -vous fin à ce délire prétendu philosophique, à ce siège des sacristies, à toutes les scènes burlesques où le Êmatisme ancien faisait le mort, en feignant de succomber sous les attaques de l'athéisme^ non moins fanatique, puisqu'il était persécuteur? assuriez- vous par des lois protectrices cette liberté religieuse qui réside dans l'asile sacré des consciences ? à l'instant les prêtres qui s'étaient voués spécialement à la Révolution se voyaient proscrits par leurs sages confrères; et ceux que vos lois avaient bannis rentraient sur le territoire repu* blicain, comme les confesseurs exclusifs de la religion de nos 'pères.
On vit arriver en foule des frontières de Suisse,, des cours de Rome, de Vienne et de Londres, des bandes de patriotes opprimés qui venaient dans les villes, dans les campagnes, prêcher ouvertement la Royauté, le massacre des Représen* tans du Peuple : le tout pour la plus grande gloire de Dieu et pour le salut de la République; et, comme malheureusement beaucoup d'hommes, £iiute d'idées, se laissent mener par des mots; comme aussi, dans les révolutions longues etpro-
3 la CONVENTION NATIONALE;
fondes, les mots qui désignent des partis deviennent tour à tour des cadres menreilleux de vengeance et de proscription, on créa le nom de terroristes j ainsi qu'on avait créé deux ans auparavant les noms de modérés y de/édérabstes^ de Girondins. Ce nouveau cadre une fois trouvé; il était facile d'y ranger, non pas seulement les hommes coupables qui., au nom de la Liberté, avaient répandu le sang innocent sur des échafauds , mais les hommes purs et courageux qui avaient combattu pour la Liberté ; mais tous ceux qui avaient aimé la Révolution , et jusqu'aux respectables martyrs du 3i mai. D'après ce plan, les Républicains qui remplissaient des emplois considérables, soit dans les armées, soit dans les administrations, furent écartés et poursuivis sous prétexte de terrorisme. Quelques jours encore, et l'instant serait venu, sans doute, où l'on aurait fait le procès à Pichegru, à Dubavet, à Hoche, qui ont osé terrasser les Autrichiens , les chouans, les émigrés; et aux quatorze armées qui, depuis quatre ans, sur toutes les frontièi:)es et dans l'intérieur de la République, ont organisé avec tant d'effronterie le terrorisme de la victoire.
Alors, s'éleva dans plusieurs communes cette braire jeunesse qui, par excès de courage y obstruait tous les comités, tous les bureaux de la Convention nationale; assiégeait toutes les auto-
CONVENTION NATIONALE. 3ii
rites constituées; sollicitait, obtenait des réquisitions, tandis que la véritable jeunesse française^ sans doute moins utile à sa patrie , terrassait chaque jour les armées liguées contre la République.
Alors, se formèrent, dans les promenades, dans les spectacles, dans les cafés, ces ateliers de division où des jongleurs méprisables agiotaient sur la réputation des Représentans du Peuple, et, selon chaque décret , soumettaient à la hausse ou à la baisse la gloire de la Convention nationale.
Alors , furent proscrits les hymnes sacrés qui avaient contribué aux victoires de Jemmapes et de Fleurus; et, à leur place, fut adopté cet hymne féroce à qui son excessive platitude aurait dû épargner Tignominie d'une popularité royaliste'.
Alors, des journalistes, des orateurs de section, mettant en oeuvre les calomnies virulentes, les louanges perfides, les inimitiés, les jalousies, les méfiances personnelles, s'efforcèrent d'armer, contre vous, et le talent sans probité et la probité sans talent
Alors, d'habiles machinateurs d'intrigues, réveillant les passions qui semblaient éteintes , et provoquant le soupçon naturel au malheur, voulurent classer la Convention nationale en factions opposées, inventèrent de prétendus projets, de pré-