‹ Œuvres completes de M.J. ChenierChapitre 75 sur 98 · Le député Mercier. ( Note de l'Éditeur · texte numérisé non relu

Le député Mercier. ( Note de l'Éditeur

CONSEIL DES CINQ -CENTS. 3g5

avec quelque méthode. Cependant, comme la question agitée me parait intéresser la gloire nationale, et par conséquent celle du Corps législatif, sans m'égarer dans les nombreuses digressions du Rapporteur, sans vous parler de Molière et de Démocrite, de Rabelais et de Chaucer, et d'une foule de choses incidentes, qui, malgré son aversion pour les Académies, eussent été mîtux placées dans une séance académique qu'à la tribune d'une législature ; sans répondre à des assertions et à des injures par des injures et des assertions: ce qui n'éclaircirait point la question, et ne conviendrait pas à la dignité de cette Assemblée , je vais tâcher de démontrer en peu de mots que les raisons qu'il apporte pour motiver son opinion ne sont d'aucun poids, et qu'au contraire des motifs importans doivent vous déterminer à adopter l'opinion opposée.

Le Rapporteur commence par assurer que son discours contient des vérités contestées par une foule d'hommes à préjugés; qu'on a confondu perpétuellement éducation, enseignement, instruction ; et que ce n'était pas la peine d'élever une statue à J.-J. Rousseau y pour n'avoir pas su conè* prendre les premières pages de son livre immortel. Il ajoute à la fin de' son rapport, en parlant d'Emile y que la vérité est là, et n'est que là. Loin de moi l'idée de vouloir affaiblir la vénération qui

est due à ce chef-<l*œuvre de la philosophie moderne ! Cependant , je n'ai pas besoin d'indiquer à des esprits aussi exercés que les vôtres que proclamer, prêcher un livre quel qu*il soit, c'est parler en sectaire et non pas en philosophe; je n*ai pas besoin de vous dire que le législateur n'aurait que des idées étroites et peu dignes de sa missioai s'il voulait modeler servilement toutes les institutions d'un peuple sur la théorie d'un grand écrivain, et si, d'après les proportions données , il mutilait une nation comme Procuste mutilait les étrangers.

Maintenant je vais plus loin» Le ton du Rapporteur est sans doute aflBrmatif et tranchant : il serait fâcheux qu'avec un peu d'analjse il fàt possible de lui prouver à lui-même que c'est lui qui confond des idées tres*distinctes , et qui applique mal d'excellens principes. C'est pourtant ce qui lui arrive : en effet , Y Emile est un cours d'éducation, et nullement un cours d'instruction; c'est un système appliqué à un individu , et nullement un plan d'enseignement public. Ce système est excellent en soi; il n'en faudrait même pas d'autre, si chaque citoyen trouvait un homme de génie pour instituteur ; mais , comme cela est peu probable , ïf-tèe semble pas encore démontré qu'il faille renoncer tout-à-fait à l'enseignement public; et, tout ce qu'on peut lui appliquer dans

cet immortel ouTrage , c'e«t la mëftiode de l'insti* tuteur quand il veut asseoir les idées de son élève, et lui faire acquérir par besoin les connaissances qui lui sont nécessaires. Au reste , cela même est de l'éducation bien plutôt que de l'enseignement.

Rousseau veut que i* instituteur soit Vami de son élève: cela veut dire ^ prétend le Rapporteur, qu*il ne soit payé par aucun gouvernement Cela veut dire bien plus dans le sens que Rousseau donne au mot ami: il entend que l'élève doit avoir un instituteur pour lui seul; car l'instituteur public ne saurait être Yami de tous ceux qui viennent recevoir ses leçons. On croirait que, pour être conséquent, le Rapporteur, adoptant $ans restriction la rigueur de ce système, va s'élever contre toute espèce d'enseignement public; point du tout: il demande bien, il est vrai, que tous les professeurs publics soient chassés, afin qu'il y ait en France de l'enseignement: ce sont ses propres paroles; mais il jEait l'éloge de la pédagogie; mais il veut qu'on ouvre les pensionnats; il propose même sérieusement de rappeler les frères iguorantins : le tout pour l'honneur et pour le bonheur de son pays. Il attend avec tranquillité le succès de ces propositions ; car ce n'est pas là un systéine; et il assure aVec modestie que , quand le sage a affaire aux insensés , il ne lui faut qu'attendre.

Je vous laisse apprécier. Citoyens - Représen-

39d CORPS LÉGISLATIF.

tans, cette singulière logique, qui a vraiment lieu d*étonner dans la bouche d*un homme de mérite. Au reste, je n*ai exposé et combattu jusqu'ici que les idées générales du Rapporteur sur l'instruction, ou plutôt contre Tinstruction. Ces idées générales tiennent les trois quarts de son rapport; les objections immédiatement dirigées contre renseignement des langues vivantes y occupent fort peu de place. On peut j répondre encore plus Êicilement qu'aux premières.

Iljr a quinze ou seize langues vivantes en Eu* ropeifaudra-t'il les enseignerioutes ? demande le Rapporteur. Je réponds non ; et personne ne peut hasarder sans doute une pareille proposition. jiuxquelles donnera- 1-- on la préférence? Je ré« ponds : à celles des peuples principaux qui sont nos voisins, qui ont avec nous les relations les plus intimes d'alliance, de navigation, de coramerce , ou même qui sont avec nous le plus fréquemment en guerre ; qui exercent ime influence majeure en Europe; et, surtout, qui ont produit dans les sciences physiques, mathématiques, métaphysiques, morales et politiques, et, de plus, dans les arts libéraux et mécaniques, le plus grand nombre d'ouvrages essentiels.

Le Rapporteur, en se déchaînant longuement contre le professorat, et en voulant mettre en honneur la pédagogie et les frères ignorantins,

est surtout indigné de voir des professeurs pu-' blics pour l' économie politique et pour la législation. Il en permet pour \2i physique y pour la ctU" mie y pour les mathématiques , apparemment parce que ce sont des sciences positives et fondées sur des faits; mais la science des langues est aussi une science positive, et fondée sur des faits certains, surtout quant aux langues vivantes. Il m'est impossible, je l'avoue, de rien comprendre aux insurmontables difficultés qu'entasse à plaisir le Rapporteur. Probablement , celui qu'on choisira pour enseigner une langue vivante en connaîtra la véritable prononciation: alors, il peut l'ensei^ gner, car c'est une chose de fait. Quant aux di* vers changemens qu'une langue a éprouvés, c'est encore une chose de fait, tout aussi facile à enseigner, quand on la sait bien, que les découvertes en chimie y en physique; que les inventions dans les sciences mathématiques, ou les révolutions successives des républiques et des empires. Il me reste à détruire une objection, qui se présente dès les premières pages du rapport, mais que j'ai gardée pour la dernière , parce qu'elle est tout autrement grave que les autres , et que , malgré son peu de fondement, elle mérite par sa nature une réponse spéciale et solennelle : il ne s'agit de rien moins que de réaliser en Europe l'antique chimère d'une langue rigoureusement

4oo CORPS LÉGISLATIF.

universel le, et d'imposer, pour ainsi dire, la langue de la République française aux nations qu'elle a vaincues.

Ces propositions gigantesques t que se permettait autrefois l'ignorante et superbe anarchie, doivent étonner plus que tout le reste dans la bouche d'une de ses honorables victimes; et l'on ne voit pas trop de quels moyens d'exécution le Rapporteur a voulu étajer cette idée , singulière sans être neuve, mais que les Romains, maîtres du monde, n'avaient pas osé concevoir dans tout le délire de leurs orgueilleuses prospérités. 11 est tems qu'en ce point comme en tous les autres le Corps législatif fasse triompher les principes de la vraie sociabilité. Les relations commerciales, les intérêts publics et privés, s'unissent pour encourager parmi nous l'enseignement des idiomes de plusieurs peuples voisins. Il importe à une multitude de Français de connaître les langues allemande, anglaise, italienne, espagnole: cette connaissance est même aussi utile dans l'état de guerre que dans les paisibles opérations du commerce. Que dis*je? les liens même du commerce ont beau se rel&cher et se rompre , il subsiste encore entre les nations un commerce indestructible de lumières et de travaux intellectuels. Sous l'ancien gouvernement même, le vaisseau du capitaine Cook était regardé comme sacré; le

CONSEIJ. DES CINQ-CENl'S. 4oi

gouvernement républicain doit aider encore davantage les progrès de l'esprit humain. La République française n'est point en guerre avec les langues; elle ne l'est pas même avec les peuples : elle soutient seulement une guerre légitime contre quelques gouvernemens agresseurs. Il est donc de l'intérêt et de la dignité du Peuple que vous représentez de prouver en cette occasion qu'au milieu même des calamités d'une longue guerre vous êtes en paix avec le génie de toutes les nations, et que vous respectez ces liens éternels qui unissent les hommes entre eux, par la communication des idées et l'étude des sciences fondatrices et tutélaires des sociétés civiles.

Je conclus en demandant que les langues allemande, anglaise, italienne et espagnole, fassent partie de l'enseignement public dans les écoles centrales de Paris. Je réclame l'adoption du principe, et le renvoi à une Commission de trois membres pour rédiger un projet de résolution conforme à la méthode déjà suivie dans l'organisation générale de l'Instruction publique.

Le Conseil ordonne Timpression et ajourne la discussion.

OEuyrcM anciennes. V. 2l6

4oa CORPS LÉGISLATIF.

DISCOURS

MM rAVxua

Page 1