‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · Fojez la lettre précédente, [Noie de l'Éditeur · texte numérisé non relu

Fojez la lettre précédente, [Noie de l'Éditeur

est le système le plus complet de désorganisation sociale qu'il y ait jamais eu sur la terre. J'en réserve de nouvelles preuves pour un moment qui ne me paraît pas éloigné ; car je vois qu'on m'annonce de toute part , et même quelquefois avec un air de triomphe et de menace , des réfutations de l'opinion que j'ai exposée. Je les attends avec une véritable impatience. Je n'ai pprté à tout ceci,, ni animosité, ni esprit de p^rti, ni aucune espèce de passions privées; je n'y ai mis que la chaleur qui naît d'une persuasion forte ; et, si mes adversaires y apportent les mêmes dispositions, l'esprit public ne peut que gagner à des discussions pa* reilles. Si donc, au lieu d'injures, et même si, outre des injures, leurs écrits renferment dest raisons et des argumens, je répondrai aux raisons et aux argumens.

On m'a accusé d'avoir confondu tous les membres de ces sociétés dans une satire indistincte, et de ne leur avoir laissé que le choix de passer pour manquer de probité ou de lumières'.

J'observerai d'abord que manquer de lumières n'a rien de déshonorant. Au surplus, ce n'était point là ma pensée ; et , s'il y a quelque passage de mon écrit qui puisse s'interpréter d'une ma-

1. Foyez la réfutation de Marie- Joseph Chénier, daus le tome V de ses OEuvres anciennes, ( Note de l'Éditeur.)

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nîère aussi générale^ je le désavoue dans ce sens, et j'en demande pardon à qui il appartiendra. Mais je crois n'avoir rien dit de semblable : j'ai , au contraire, dit vers le commencement que «cette ne association doit être, en grande partie, composée tt de , etc* » Il est clair que ces mots en grande partie ne comprennent pas la totalité ; et , lorsque je les ai écrits , j'avais en vue nombre de citoyens qu'un désir d'observation, ou l'espoir de tempérer par leur présence et par leurs conseils l'impétuosité du plus grand nombre, ou d'autres causes honnêtes , attirent dans ces assemblées; et, parmi ces hommes , il en est plusieurs que je sais être des hommes probes et sages, qui iq 'honorent de leur amitié, et qui mettent du ptA à la mienne.

Cette simple réflexion suflBrait pour me justifier auprès de mon frère, qui, toutefois, connaît de<* puis trop long-tems et mon caractère et mes opinions pour que j'aie besoin de me justifier auprès de lui , et qui n'a jamais trouvé , et ne trouvera jamais en moi que l'amitié qu'on doit à un frère , et les égards qu'on doit aux talens, quoiaue je sois prêt à défendre mon sentiment m^ine contre lui. Mais je ne conçois guère pourquoi ces diversités d'opinions, entre des firères, sur des questions qui assurément ne sont pas indifTéreiites , paraissent à ces messieurs un si grand criime

(le ma part. Ne sont-ils pas membres dWe société où ont été reçus , avec acclamations , des hommes qui avaient fait un long voyage pour venir dénoncer leur frère comme ennemis de l'État ' ?

Je ne veux pas , au reste , qu'on entende par là que j si mon frère avait eu le malheur de donner lieu, ou d'être en butte à quelques soupçons^ je me fusse chargé de venir le dénoncer moi-même» en m'autorisant d'un si bel exemple; car j'avoue » et même sans honte , que mon patriotisme ne s'est pas encore élevé à cette hauteur.

C'est pourtant sur ce fondement qu'un homme a eu le bon sens de me traiter de fratricide , et de laver la tête à M. Rœderer pour m'avoir mis au nombre des jurés ^. Cependant ce magistrat

I. Dans la séance du 20 février 1792, une députation deU commune de Marseille, composée de quelques membres d'une société agrégée à celle qu'attaque André Chénier, vint informer l'Assemblée nationale des troubles excités dans le Midi, et spécialement dans le département des Bouches-du-Rh6ne. Entr'autres dépositions faites par Torateur de la Députation, on remarqua cette phrase, par laquelle il termina son discours: « Quant à moi, né dans la ville d'Arles, appelé par la ville « d'Arles aux fonctions administratives, c'est la. ville d'Arles, « c'est le maire d'Arles , mon propre frère , que le péril de la « Patrie me force de vous dénoncer, u

Ces paroles révoltèrent une grande partie de l'Assemblée; et l'on rapporte que le député Crestin , cédant à son indigna* tion, s'écria: « Il est d'une immoralité profonde qu'uq frère « vienne ici dénoncer son frère. » ( Note de l'Éditeur, )

t2. Cette liste, composée de denx cents membres choisis par

n'est pas abandonné sans défense à une inculpation aussi grave. Car il trouve un défenseur qui observe que les choix de M. de Rœderer étaient publiés avant mon ouvrage. Cela est vrai ; mais je ne crois pas que, même aujourd'hui, M. le Procureur général se repente au fond de son cœur de m'avoir compris dans cette honorable liste. Quoi qu'il en soit, j'oserai dire que la Patrie n'aura pas à se plaindre , si , comme je l'espère, tous ceux qui seront jamais inscrits parmi les jurés portent à ces pénibles fonctions un cœur aussi pénétré que le mien de tout ce qu'elles ont de grand et d'auguste, un zèle aussi ardent pour la Constitution et pour la Vérité , un aussi inaltérable amour de l'Humanité et de la Justice, et une aussi scrupuleuse impartialité; car, au moins en matière de juré, ce mot odieux pourra sans doute trouver grâce.

Je n'aurais pas fait mention de ces extravagances , si elles ne fournissaient pas , à quiconque réfléchit, un nouvel exemple du délire de haine que produit nécessairement cet esprit de corps , que fout gouvernement sage doit détruire, et que beaucoup d'hommes , qui ne savent pas regarder autour d'eux, croient détruit en France.

M. Rœderer, procureur général syndic, pour former le juré du jugement du tribunal criminel, fut présentée au Directoire le 1 4 février 1791, et approuvée par lui dans la même journée.

( Note de V Éditeur, ) '

t76 MÉLANGES.

Cette première fois sera aussi la dernière où je relèverai de telles absurdités. Je n'ignorais pas, quand j*ai pris la plume , à quelles inimitiés je m'exposais ; et Je petit nombre de personnes dont je suis connu attestera qu'il n'y a que la con* viction la plus intime du danger dont ces sociétés, que j'ai attaquées, menacent la France qui ait pu me résoudre à interrompre une vie studieuse et retirée, pour me présenter aux regards, et me lancer dans cette carrière polémique, que je savais être semée de dégoûts et d'amertumes. Ainsi, que tous ces écrivains pour qui la calomnie et le patriotisme sont la même chose , emploient,^ les uns, des réflexions fines et entortillées, accompagnées d'allusions demi-obscures; les autres, des grossièretés sublimes , pour m'accuser d'être complice des ennemis de la Liberté et de l'Égalité; qu'ils me mêlent dans tous leurs cris et de coalition ministérielle, et de château des Tuileries ^ et de liste civile, et de tous ces sots propos avec lesquels plus d'un homme crédule est dupé par des intrigans, qui affectent de croire que, pour les mépriser, et pour le leur dire, il faut absolument être payé; je ne descendrai pas jusqu'à ré* pondre : ne conservant au fond de mon âme que beaucoup de pitié pour ceux qui croiront ces inepties^ parce qu'on les leur dira, et beaucoup de mépris pour ceux qui les diront sans les croire.

Mais je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions , ou par celles d'autrui, que je n'ai, et que je n'eus jamais aucun rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre ; que je n'en connais particulièrement aucun; que je ne vais à aucun club; que je n'appartiens à aucune société, à aucune personne , à aucun parti ; et que je défie qui que ce puisse être de prouver que , non seulement depuis la révolution, mais en aucun tems de ma vie, j'aie fait, dit, ou écrit une chose dont un honnête homme libre, un vrai citoyen doive rougir.

(lEnvrcs anciennes. 1^

Ce 16 mars 179a.

Tas lu dans un supplément du Journal de Parti \ l'extrait d'un ouvrage imprimé, il y a douze au, '^J sous le nom du sieur Brissot^, et où toutes les '< turpitudes de l'ancien régime sont encensées avec la lâcheté la plus méprisable et la plus barbare: Je vois aujourd'hui, dans le Patriote français^ que le sang de ce Brissot houiUonne , etc. Il défie . l'auteur de l'extrait de prouver qu'il ait été au service de V ancienne police. L'auteur de l'extrait n'a point dit cela. Il a dit que la lecture du livre du sieur Brissot rendait plus vraisemblable ce bruit, vrai ou faux; et il a dit une chose évidente. Et puis, M. Brissot, sans nier qu'il ait écrit cet ouvrage, s'emporte en de belles injures, bien

I. Cet extrait, inséré daDS le supplément au Journal de Paris du 6 mars 179a, est intitulé : De la Doctrine de /. P. Brissot sur les droits de Vhomme, L'auteur a gardé ranonyme.

Quelques jours plus tard , M. F. de Pange fit une analyse plus détaillée de ce ménnie ouvrage, l'imprima dans le même Journal, et la signa des initiales de son nom, F. D. P. {Note de l'Éditeur,)

dignes de lui et de ses pareils; et il dit que l'on fait de ses écrits des dissections ministérielles. Que signifie ministérielles? Cthi veut-ij dire qu'elles sont infidèles et fausses? Voilà ce qu'il faudrait prouver. Et puis il crie à la calomnie, au libelle, etc., etc. Il est vraiment bizarre de voir de tels personnages prendre avec les hommes justes et courageux , qui osent leur dire leurs affreuses vérités, le ton que Socrate ou Phocion dédaignait de se permettre avec les Brissot de leurs tems. Mais, au nom de Dieu, M. Brissot y avczvous , ou n'avez-vous pas écrit les infamies que l'on vous attribue, oui, ou non? Si vous ne les avez pas écrites, alors vous avez raison de vous plaindre; et ceux qui vous attaquent sont en effet des calomniateurs. Si vous les avez écrites^alors vous mentez effrontément quand vous assurez que de tout tems voms écririez contre les despotes avec la même énergie qu'à présent; et vous seul êtes un calomniateur. De grâce, M. Brissot, un mot de réponse à ce dilemme, et ne hite$ plus bouUlonn^ryotre sang. Cessez de nous importuner de votre éloge , auquel personne ne répond que par le silence du mépris et de l'indignation; et épargnez-vous tout ce plat pathos, qui vous rend aussi ridicule que vous Vous êtes déjà rendu odieux .

t8o MÉLANGES.

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Le 27 mars 179a.

L'amitistie, absolument nécessaire à la suite des troubles d'une révolution , où toutes les passions agitées ne peuvent guère se contenir dans les bornes du devoir, et font une foule de coupables qui ne sont pas tous des criminels, vient de rendre la liberté aux soldats suisses du régiment de Ch&teauvieux ; et , par une conséquence admirable y la ville de Paris les reçoit dans son sein avec une pompe triomphale '.

Les Romains gravaient sur l'airain les exploits des géâéraux à qui Ton accordait le triomphe, et leurs titres à ces grands honneurs qui faisaient de la gloire la récompense d^a vertu , et échauffaient le cœur des citoyens d^me émulation toute au profit de la chose publique. J'imagine que la ville de Paris suivra cet exemple, et que ceux qui seront témoins de cette superbe entrée liront sur le char de la Victoire :

I. Cette amnistie fut décrétée par T Assemblée nationale, daus la séance du 8 février 1792. Voyez , dans le Moniteur du uB mars 1792, la pétition adressée au citoyen Pétion, maire ^îi Paris, au sujet de cette fête, et signée par M, /. Chênirr, David y otc. [Note de l* Éditeur,)

MÉLANGES. i8r

«Pour s'être révoltés à main armée, et avoir a répondu à la lecture des décrets de TAssemblée a nationale, qui les rappelaient à leur devoir , c( qu'ib persistaient dans leur révolte;

c Pour avoir été déclarés criminels de lèse-na- « tion au premier chef par un décret de l'Assem- « blée nationale du lundi 16 août 1 790 ;

« Pour avoir pillé la caisse du régiment ;

« Pour avoir dit ces mémorables paroles : Nous « ne sommes pas Français : nous sommes Suisses; n il nous faut de l'argent;

<c Pour avoir fait feu sur les gardes nationales « de Metz et autres lieux, qui marchaient vers a Nancy, d'après les décrets de l'Assemblée naa tiouale. »

Le général Bouille avait trompé toute la France et ses Représentans. Très-peu croyaient à sou amour pour l'Égalité et pour les nouvelles lois ; mais tous lui croyaient assez de courage pour se refuser à un serment qu'il ne voulait pas tenir. Il n'y eut que ces soldats suisses qui pénétrèrent ses mauvais desseins : ils jugèrent qu'il ne tarderait pas à devenir traître et parjure. En conséquence, ib s'armèrent contre lui, lorsqu'il exécutait la loi, et ils s'emparèrent de la caisse du régiment, de peur que cet argent, tombé dans ses mains moins patriotiques, ne servit à la contre^ révolution.

i8a MÉLANGES.

Puisque le général Bouille s'est montré un I&che et perfide ennemi de la patrie, il est dair que ceux qui ont fait feu sur lui et sur les citoyeos français qui marchaient sous ses ordres, en vertu d'un décret de l-Assemblée nationale , ne peuvent être que d'excellens patriotes.

Dans tout procès, dans tout délit, il ne peut y avoir qu'une des parties de condamnable. Par exemple , quand un homme assassiné se trouve avoir été un scélérat, il est évident que son assassin ne peut plus être qu'un honnête homme.

Ces soldats ont été remis en liberté par un décret qui les comprend dans l'amnistie. Or amnistie signifie oubli; or, il est palpable que, lorsqu'on déclare oublier les fautes d'un homme, on entend par là que cet homme n'a point commis de £aiute, et qu'il mérite récompense.

Quand les esprits plus calmes jugeront de loin les événemens passés , ce triomphe des Suisses de Chàteauvieux ne peut manquer d'acquérir une véritable gloire à la ville et à la municipalité de Paris ^ , et d'expier les honneurs funèbres rendus dans cette même ville à la mémoire du jeune De-

I. L*iroiiie qui distingue ce paragraphe et le suivant est trop sensible pour qu'il soit nécessaire de la faire remarquer.

Voyez au surplus, dans le tome des OEuvres posthumes d'André Chénier, Flambe composé à l'occasion de cette fête: la même figure est employée d'un bout à l'autre de la pièce.

{Note (le l'Éditeur,)

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silles et des gardes nationaux tués par ces triomphateurs patriotes.

Ce jour sera vraiment un jour de fête pour tous les citoyens qui croient que, s'il doit y avoir une proportion entre les délits et les peines , il doit y en avoir une entre le mérite et la récompense, et que les honneurs éclatans sont le juste prix des éclatantes vertus civiques. Ils attendront aussi de ces honneurs prodigués à des soldats qui n'ont été convaincus que de rébellion armée une mer> veilleuse facilité à rétablir la discipline dans les troupes.

Les piques et les bonnets n'avaient pu rien produire : il a bien fallu essayer une plus grande machine pour attrouper les oisifs, et réchauffer cette ville de Paris, qui, quoi qu'on fasse, manifeste un étrange dégoût pour l'anarchie et une tendance au bon ordre qui est vraiment désespérante.

Quelques personnes demandent à quoi bon écrire si souvent contre des partis puissans et audacieux, qu'on ne leur fait aucun mal y qu*onse fait passer pour Aristocrate^ etc. Je réponds qu'en effet une immense multitude d'hommes parlent et décident d'après leurs passions aveugles, et croient juger, mais que ceux qui le savent ne mettent aucun prix à leurs louanges, et ne sont point blessés de leurs injures.

J'ajoute qu'il est bon , qu'il est honorable , qu il est doux de se présenter, par des vérités sévères, à la haine des despotes insolens, qui tyrannisent la Liberté au nom de la Liberté même*

Quand des brouillons tout puissans, ivres d'avarice et d'orgueil, tombent détruits par leurs propres excès, alors leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds; et l'homme de bien, en applaudissant à leur chute, ne se mêle pointa la foule qui les outrage. Mais, jusque là , même en supposant que l'exemple d'une courageuse franchise ne soit d'aucune utilité , démasquer sans aucun ménagement des factieux avides et injustes est un plaisir qui n'est pas indigne d'un honiiéte homme.

MELANGES. i85

Ce a avril 179a.

Quelques hommes toujours habiles à prouver que qui peut tout a raison, même sans nier tous les faits que Ton allègue contre la fête triomphale des soldats de Châteauvieux, ne Fattribuent qu'à un enthousiasme général auquel, selon eux, l'honneur de la Nation ou de la ville de Paris n'est nullement intéressé '.

D'abord , j'avoue que cet enthousiasme général ne m'a point frappé : j'ai même été frappé du contraire. J'ai vu un petit nombre d'hommes s'agiter, se démener, et déclamer de pompeuses amplifications. Tout le reste des citoyens m'a semblé regarder ce projet , les uns avec une juste aversion, les autres, et c'est le plus grand nombre, avec la plus froide indifférence. Quant à ce que l'honneur de la ville de Paris est entièrement désintéressé dans cette affaire, j'ai quelque peine à le concevoir; car il est bien évident que, ou la garde nationale de Metz, ou le régiment de Châteauvieux , ont été des

I. Cette fcte fut célébrée le 9 avril 179a; les journaux du tenus renferment les détails de cette cérémonie. {Noie de l'Éd,)

i86 MÉLANGES.

meurtriers et des ennemis publics. Si c'est la garde nationale de Metz, alors on ne fait pas assez pour les soldats de Châteauvieux ; mais si , au contraire, la garde nationale de Metz, conmiandée, au nom de la Loi et en vertu des décrets de l'Assemblée nationale, par un général qui, depuis, s'est avili comme parjure et traître', s'est montrée elle-même aussi patriote que courageuse et intrépide, alors les soldats de Châteauvieux ont été des rebelles et des meurtriers; et je ne comprends guère comment la ville de Paris ne se déshonorerait pas un peu, lorsque ses citoyens, sa municipalité , ses magistrats , se réunissent à fêter des rebelles et des meurtriers.

D'autres profonds politiques vous disent , d'un ton capable , que l'on veut , par le triomphe de ces soldats, humilier et faire rougir ceux qui voulurent jadis se servir d'eux pour tenir ou remettre la Nation dans les fers. Certes, l'on n'a jamais entendu rien d'aussi insensé qu'un pareil raisonnement. Pour /aire pièce k un mauvais Gou-

I. En cherchant à favoriser la fuite de Louis XVI et de la reine : action qui provoqua son arrestation et sa condamnation par contumace devant la Haute Cour nationale séante à Orléans. F'oycz, dans le Moniteur du i**" juillet 179I1 la lettre menaçante de ce Général à TAsscmblée nationale. Elle fut lue par Alexandre Beauhamais, alors président de FAssemblée.

{Note de l'Éditeur.)

vernement qui est détruit , inventer des extravagances capables de détruire toute espèce de gouvernement; récompenser Finsurrection contre la tyrannie par des honneurs accordés à la rébellion contre les Lois ; et célébrer le refus que firent des soldats de fusiller des citoyens de Paris , en couronnant ces mêmes soldats qui ont fusillé les citoyens français de Metz ! Je ne crois pas que la folie elle-même puisse atteindre à un plus haut degré de déraison , d'absurdité , de délire.

On dit que, dans toutes les places publiques où passera cette pompe , les statues seront voilées. Sans m'arréter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s'avi* sent de voiler les monumens publics, je dirai que, si, en effet, cette misérable orgie a lieu , ce ne sont point les images des despotes qui doivent être couvertes d'un crêpe funèbre , mais bien le visage de tous les hommes de bien , de tous les Français soumis aux lois , insultés par les succès de soldats qui s'arment contre les décrets, et pillent leur caisse militaire; que c'est à toute la jeunesse du Royaume , à toutes les gardes nationales de prendre les couleurs du deuil , lorsque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un titre de gloire pour des étrangers. Ce sont les yeux de l'armée qu'il faut voiler, pour qu'elle ne voie point quel prix obtiennent l'indiscipline et la révolte. C'est à l'As-

i88 MÉLANGES.

semblée nationale , c'est au Roi , c'est à tous les administrateurs , c'est à la Patrie entière à s'envelopper la tête j pour n'être pas de complaisans ou de silencieux témoins d'un outrage fait à toutes les autorités et à la Patrie entière. C'est le livre de la Loi qu il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.

On dit que cette procession ira purifier le Champ-de-Mars , où le sang des pcitriotes a coulé ^ Il est vrai que le sang des patriotes a cdulé au Champ*de-Mars; il est vrai que de braves citoyens, se rendant à leur poste et à leurs drapeaux pour faire triompher la Loi , et défendre la liberté de Paris et de l'Assemblée nationale , furent lâchement assassinés par des scélérats furieux. Si c'est à ce sang qu'on offre des sacrifices expiatoires, je n'y vois de répréhensible que le choix des sacrificateurs; et la mémoire des gardes-nationaux

1 . Dans la journée du 17 juillet 1 791 , vers les six heures du soir, Bailly, maire de Paris, informé qu'un grand nombre de citoyens mal intentionnés s'étaient réunis au Champ de la Fédération dans le but d'y rédiger une pétition contre le Roi , sortit de la Maison commune avec plusieurs officiers municipaux et une forte escorte de garde nationale, pour dissiper ce rassemblement. A peine furent-ils entrés dans le Champ-de-Mars , qu'on les assaillit à coups de pierres. La garde nationale, comniciudée par le général Lafayette , riposta par cWs coups de fusil ; et plusieurs personnes furent tuées dans le combat.

[T^otc de V Éditeur. )

parisiens, tués au Champ- de-Mars , sera mal honorée par la présence de ceux qui ont tué les gardes- nationaux de Metz. Mais ce sont ces gardes nationaux parisiens eux-mêmes que Ton nous représente ici comme des ennemis et des meurtriers, pour avoir retardé au moins de quelques mois le règne des Êmatiques et des fripons; pour avoir, au nom de la Loi, appelés par leurs chefs et par les magistrats , repoussé les violences d'énergumènes , qui , le matin , s'étaient souillés de deux meurtres % et qui, interprètes des volontés d'un Brissot et d'autres personnages semblables, avaient affiché avec menace le dessein de changer la Constitution et la forme du gouvernement, et de soumettre l'Assemblée nationale et la France à l'empire des clubs et de cinq ou six Démosthènes de halle. Quel est le citoyen assez imbécille pour avoir oubUé tout cela?

Si c'était véritablement une juste et louable horreur pour l'effusion du sang humain qui excitât cet enthousiasme, d'autres soldats suisses offraient une occasion de le manifester d'une ma-

I. Dans la matinée du même jour, deux citoyens furent victimes de leur zèle patriotique. Confondus parmi les rebelles rassembles au Champ de la Fédération, ils voulurent prêcher Tcxécution de la I-oi: on les pendit sur-le-champ. (Notait; r Éditeur. )

igo MÉLANGES.

nière non équivoque. Les soldats de Châteauvieuz, révoltés contre leur chef, rebelles à toutes les lois, ont fait feu sur les citoyens français armés par et pour la Loi. Les soldats de Bouille ont été observateurs de la discipline et soumis à leurs chefs, jusqu'à déposer leurs armes, dès qu'ils en ont reçu Tordre, devant des agresseurs armés malgré la Loi. N'eût-il pas été plus sage et plus utile de consoler ces braves militaires d'un injuste afiront, et de récompenser leur civique et douloureuse obéissance par des honneurs qui seraient , à la fois , un hommage à l'humanité , et une leçon à tous les citoyens armés , de savoir quelquefois sacrifier même une sorte de gloire, pour en chercher une plus belle dans la soumission aux Lois ?

Citoyens de Paris, qui formez le plus grand nombre ; hommes honnêtes , mais faibles ; il n'en est pas un de vous qui, interrogeant son âme et sa raison, ne sente la force de ces vérités, ne sente combien ]a Patrie, combien lui-même, son fils, son frère, sont insultés par ces outrages faits aux lois, H ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles! Comment donc ne rougissez-vous pas qu'une poignée d'hommes turbulens, qui semblent nombreux parce qu'ils sont unis et qu'ils crient, vous fassent fîiire leur volonté, en vous disant que c'est la votre, et en

amusant par d'indignes spectades cette curiosité puérile et vaine qu'on vous reproche justement?

Dans une ville où un patriotisme sage et un véritable esprit public auraient donné aux citoyens le juste sentiment de leur dignité, une pareille fête ne trouverait partout devant elle que silence et que solitude; partout les rues et les places publiques abandonnées , les maisons fermées, les fenêtres désertes; partout le mépris et la fuite des passans feraient du moins connaître à rhistoire quelle part les hommes de bien auraient prise à cette scandaleuse bacchanale.

En lisant ou écoutant quelques-unes des apologies de cette fête, je n'ai pu m'empêcher de plaindre leurs auteurs , et de me dire à moi-même : Heureux l'homme droit et sage, qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d'autre lien parmi les hommes que la Justice et les Lois ! Ne voulant arriver aux emplois et aux honneurs que par l'étude et la vertu, il n'aura jamais à servir l'ambition de personne pour satisfaire la sienne. La reconnaissance ou l'espoir ne lui imposeront jamais le sacrifice de sa conscience, et la nécessité de soutenir des absurdités par des mensonges, et des turpitudes par des sophismes.

iga MÉLANGES.

Ce 8 avril 1799.

Plusieurs de ces auteurs qui, depuis cpiatre années, salissent le titre de Patriote en fassociant à leur nom , et qui traitent de mauvais citoyen quiconque les déteste et les méprise, c*està-dire, tout ce qu'il y a sur la terre d'hommes vertueux qui font usage du sens-commun, me prodiguent, depuis quelque tems, le seul suffrage qui puisse me flatter de leur part, je veux dire leurs injures. Ce qui m'a surtout attiré ce débordement de leur bile, c'est la franchise avec laquelle je me suis élevé contre Fodieuic triomphe préparé à des soldats qu'une justice sévère avait placés aux galères ' , et qu'une justice indulgente et miséricordieuse en a retirés. De tous ces auteurs, celui qui signe Collot-d'Herbois est l'homme dont le mécontentement s'est exprimé avec le plus de rage et de fiel , et qui a le mieux prouvé que ce n'est pas en vain que l'on appelle vulgai-

I . Voyez les articles précétlens , et notamment llambe imprimé clans les poc^ios de l'auteur, Œuvres posthumes, p. 3o3.

{Nntc flr r Éditeur,)

rement les injures des sottises. Je n'essaierai pas d'être son rival dans cette éloquence , qui est la sienne. Mais il me menace de m* attaquer devant les tribunaux j comme un lâche calomniateur: je réponds que je le somme de cette promesse, dont j'attends l'effet avec tranquillité, ou, pour mieux dire, avec impatience. On verra de quelles calom^ nies il me prouvera coupable; et l'on verra si je serai regardé comme un lâche ^ pour avoir, seul, et sans soutien , démasqué et dénoncé à la France entière une poignée d'effrontés saltimbanques, qui envahissent l'Empire au nom de la Liberté, et qui osent décorer du nom de vœu du Peuple leurs insolens caprices et leurs fantaisies tyranniques.

Il dit que je suis un hypocrite, qui ne pense pas un mot de ce qu'il dit; que j'appartiens à un parti; que je suis l'agent et l'instrument d'intrigues et de manœuvres, etc. Toutes ces imputatations n'admettent d'autre réponse que celle-ci: M. CoUot'd* Herbois a menti. Mais pour cette calomnie, je ne le citerai devant aucun tribunal; car, et lui, et ses pareils, sont jugés depuis longtems au tribunal de tous les hommes dont l'opinion vaut quelque chose.

Au reste, M. CoUot-d'Herbois et tous ses admirateurs, et toutes les sociétés qui les applaudissent,

OEorrcfl anciennti. I<^

auront beau 8'irriter de ce que j'écris et crois utile d'écrire; je n'ai à leur répondre que ceci : c'est que, en prenant la plume, je n'ai pas eu dessein d'écrire jamais des choses qui pussent leur plaire.

MÉLANGES. igS

Ce 9 avril 1791.

Il est sans doute inutile de parler encore des Suisses de Cbâteauvieux. Tous les hommes qui examinent avant de décider regardent ce procès comme suffisamment instruit par les attaques des citoyens , au nombre desquels je m'honore d'être compté, qui ont combattu cette idée de fête, dès qu'elle a été rendue publique, et par les réponses de ceux qui l'ont défendue de manière à bien faire connaître qu'ils voient là leur propre triomphe beaucoup plus que celui des soldats qu'ils mettent en scène. Cependant, la part que j'ai prise à cette querelle, et surtout l'autorité de M. le Maire de Paris , font que j'ai cru ne pouvoir mieux finir qu'en répondant par quelques réflexions à une lettre qu'il adresse à fies conci* ioj-ens^, et que, moi non plus, je ne jugerais digne d'aucune attention, si elle portait unautrie nom.

Je ne m'arrêterai pas à toutes ces belles phprases ;

I . Cette lettre , datée du 6 avril et imprimée daDs le Mo^ niteur du tems, est signée Pétion. {Not$ de l'ÉdiUi^.y

qu'on veut changer un jour de fête en un jour de deuil; et que les ennemis du bien public s'appleutdissent; et qu'on souffle le feu de la discorde ^ etc. ; car il n'est personne qui ne sache que c'est là le protocole de toutes les chancelleries de club, et que ceux qui répondent à des raisons par ces insignifians bavardages n'y attachent eux-mêmes que fort peu de sens.

Voici comment M. le Maire expose le sujet de la dispute : ce De quoi s'agit-il ? Des soldats qui , « les premiers avec les gardes -françaises, ont «( brisé nos fers, et qui, ensuite, en ont été sur- « chargés , arrivent dans nos murs , etc. » D'abord un magistrat 9 estimé pour sa probité et son patriotisme , a nié absolument que les soldats dont il est question fussent du nombre de ceux qui aidèrent les Parisiens à briser leurs fers ' ; mais , quand même le fait serait vrai, les deux époques désignées par cette phrase sont-elles consécutives dans l'histoire comme dans la lettre de M. le Maire? Ne sont-elles pas, au contraire, séparées par un intervalle qui renferme précisément l'objet de la discussion? Il est bien de rappeler en faveur de ces soldats ime gloire qu'on leur conteste; mais fallait-il passer sous silence d'autres actions qu'on ne leur conteste pas, et sur lesquelles

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