L'ESPRIT DE PARTI
JLj'aspect de tout ce qui se passe sous nos yeux dans ces tems si féconds en événemens m*a fait jeter sur le papier, sans dessein et sans suite , quelques réflexions sur l'esprit de parti. Jamais matière ne fut plus abondante ; et jamais écrit sur cette matière ne put paraître plus à propos. Je me suis donc déterminé à les publier comme elles me sont venues , sans essayer de les lier par un meilleur ordre , auquel elles auraient gagné au moins d'être sans doute abrégées. Je sens qu'elles pourraient être plus courtes , et renfermer plus de choses ; mais je ae les croirai pas inutiles y si elles sont cause que d'autres, voyant ce qui, me manque, prennent la plume, et disent plus et: mieux que moi. Il serait bon que tous les citoyens honnêtes et bien intentionnés représentassent comme en un tableau les diverses choses qui les ont frappés : je crois que peindre les vices , c'est travailler à leur destruction.
I^ Peur, qui est un des premiers raobHes de toutes les choses humaines, joue aussi un grand rôle dans les révolutions ' : elle prend le nom de prudence; et, sous prétexte de ne pas vouloir compromettre la bonne cause , elle reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu'à moitié , et seconde, par cette mollesse, les entreprises d'un petit nombre d'audacieux, qui s'embarrassent peu que les gens de bien les estiment ou les approuvent, pourvu qu'ils se taisent et les laissent £siire.
L'homme vertueux et libre, le vrai citoyen, ne dit que la vérité, la dit toujours, la dit tout entière.'*DédaigDaM la popularité d'un jour, n'aspirant à se rendre coïisidérable aux yeux des hommies que par scm i&vincible fermeté à soutenir ee qui est bon et jtiiste, il hait, il poursuit la tyrannie partout où elle se trouve; il ne veut d'autre n^aître que la volonté natio^iale, connue et rédigée en loi; À veut lui obéif 4 et que tous obéissent comme lui ; il ne feint pad de prendre pocit la Nation quelques centaiée^ lie vagabonds oisifs; il n'excusera pas saris (cesse avec une i^espectueuse ter^ vmr ïii patriotisme égaré de mesdames de la batte; il ne veut pas phss de leurs privilèges que de ceux
I. f^oye^ dans l^'S OEuvrcs jwst/iumcA de l*auteiir, p. 3a'2, Tarticlc intitulé : ies Autels de la Peur. { Note de r Éditeur. )
des femmes de cour. Des voyageurs arrêtés, des voitures fouillées et retenues au hasard et sans ordre du magistrat, tant d'autres tumultueux plébiscites , ne valent pas mieux à ses yeux que des leltres<<le*-cacfaet : il ne le dissimule pas ; il ne^ait pas plus ramper dans les rues que dans les antichambres.
Aujourd'hui que toutes les passions sont agitées par les contradictions , par les outrages , par le spectacle d'un mouvement général ; qu'un grand nombre de places électives ont réveillé toutes les ambitioàs à la fois, tous les partis, toutes les opinions, se bravent et s'intimident tour à tour. Plu-» sieurs hommes , effrayés, étourdis de tout ce bruit ^ même quand ce sont eux qui l'ont fait, désespèrent^ crient que tout est perdu, que rien ne peut aller; maïs ils ne voient pas que toutes ces clameurs qui les épouvantent ne partent que d'un très petit nombre de citoyens qui sont partout les mêmes-) que «t enthousiasme ardent et exagéré qu'impie reat néoessaireraent aux hommes de grands chan^ giemens et de ^ands intérêts^ dont ils ne s'étaient jamais occupés^ se consume et s'épuise bientôt par sa propre violence ; que lai ^ramde partie* de la Nation, cette dasse laborieuse et sage de mar^ diaads , de commerçans •, de GÔltiviite«n*s , û besoin de la paix établie sur de bonnes lois; qu'ètie la veut; que c'est pour elle surtout qu^ s'est faite la
révolution ; que c^t elle surtout qui peut la soutenir par son courage, sa patience, son industrie. Cest là vraiment le peuple français. Je ne conçois pas comment tant de personnes, et même des législateurs, se rendent assez peu compte de leurs expressions pour prodiguer sans cesse ces noms augustes et sacrés de Peuple, de Nation , à un vil ramas de brouillons qui ne feraient pas la centième partie de la Nation : mercenaires étrangers à toute honnête industrie; inconnus et invisibles tant que règne le bon ordre; et qui , semblables aux loups et aux serpens, ne sortent de leurs retraites que pour outrager et nuire. L'établissement des clubs et de ces assemblées où l'on discute bien ou mal les principes de l'art social est très-utile à la liberté ^ quand ces sociétés se multiplient beaucoup , sont de facile accès , et composées de membres très-nombreux ; car il est impossible qu'à la longue beaucoup d'hommes rassemblés et délibérant au grand jour s'accordent à soutenir des idées fausses , et à prêcher une doctrine pernicieuse. Mais l'instant de la naissance de ces sociétés est -et doit être celui où une espèce de rivalité les anime les unes contre les autres. Chacun s'attache exclusivement à ceUe dont il est, où il a parlé, où il a été applaudi; et, si, ce qui est vraiment dangereux et redoutable ^ elles ont le désir d'influer d'une manière active sur le gou-
vcrnement et sur l'opinion publique , alors elles s'épient, s'attaquent , s'accusent mutuellement ; la moindre différence dans les choses ou dans les expressions est présentée comme un schisme , comme une hérésie ; elles finissent par ressembler à ces anciennes congrégations de moines qui, toutes ennemies entre elles, quoique annonçant toutes le salut , ne voulaient que lutter de crédit et de puissance, en prônant à l'envi l'ime de l'autre l'efficacité de leurs reliques et les miracles de leurs saints.
Nons avons vu détruire les corps : il faut plus de teros pour détruire l'esprit de corps. C'est l'incurable maladie de tous les caractères ardens joints à un jugement faible et à un esprit sans culture. On s'appuie sur ses voisins , et on croit marcher ; on répète, et on croit dire.
C'est surtout dans les moroens de réformes et d'innovations que celui qui veut demeurer sage , et conserver son jugement sain et incorruptible, doit penser, méditer, réfléchir seul , ne s'attacher qu'aux choses, et négliger absolument les personnes. S'il fait autrement , s'il se crée des idoles ou des objets d'inimitié , il n'est bientôt plus qu'un homme de parti. La raison lui parmt démence dans telle bouche; l'absurdité, sagesse dans telle autre : il ne juge plus lès actions que par les hommes, et non les hommes par les actions.
Souvenons-nous bien que toutes les personnes, que tous les clubs, que toutes les coteries délibévantes oq non délibérantes passeront ; que la liberté restera , parce que la France entière la oonnatt , la veut , la sent ; que le fond de la Ck>nslîtution restera à jamais , parce qu'il n'a point pour l>ase de vaines fantaisies ou des conventions mo* mentanées , mais tous les rapports qui ^écoulent nécessairement de la nature de l'homme et de celle de la société.
Les petites républiques d'Italie , avant de tofl»ber entre les mains de divers princes étrangers, parlaient beaucoup de la liberté, qu'elles ne connaissaient pas. Entièrement dépourvues de toutes les idées qui mènent à un bon gouvernement, elles étaient abandonnées à des factions caprîoîeuseai , qui , sans poser aucun principe , sans rien instituer qui pût être durable , se bornaient à se proscrire et à s'exiler mutuell^nent tour à tour* la France n'est point dans cet état; et les Français sont beaucoup plus divisés par les haines que par les opinions. Les principes reconnus et établis par l'Assemblée nationale sont ceux que les bons esprits de tous les tems ont annoncés eo tout ou en partie comme les vrais londémen» du pacte social. Leur évidence a fbappé la presque totalité de la Nation. Plusieurs même des mécoar tens les adoptent souvent dans la discussion. Il
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n'y a donc que les fausses conséquences que Tintérét de quelques particuliers en a su tirer , que les injustices auxquelles ils les ont fait servir de prétexte, qui aient pu élever contre eux un si grand nombre d'ennemis.
Ne sont-ils donc pas bien condamnables ceux qui semblent avoir pris à tâche d'entretenir cette aigreur dans les esprits , d'envenimer les plaieB dès qu'elles paraissent prêtes^ à se fermer , de réveiller les passions dès qu'elles semblent s'assoupir, et de ranimer sans cesse cette fermentation populaire, que les lois doivent craindre dès qu'elles ne peuvent pas l'arrêter ?
Quelques-uns disent que cela sert à intimider les ennemis du dedans et du dehors: je dirais que la raison et l'expérience montrent que cela doit jUfwhiire l'effet contraire ; mais il ne faut pas répondre sérieusement k des discours qui ne^sont que de vaines défaites.
Examinons un des moyens les phis sûrs et le plus souvent employés, dans tous lestems, pour tenir la multitude en haleine : les délations. Noos en avons été inondés pendant deux ans. Qu'a-t-on découvert? Quel crime a été démontré? Et, alors, que de tristes infamies nous a von» vues eii pure perte 1 Les dâionciations les plus vagues et les plus odieuses accueillies avec éloge ; les parentés, les amitiés suspectes ou perfides» les épanchemens
8a MELANGES.
irune confiance antique portés à une audience; des convives ne rougissant pas de venir révéler les propos tenus à la table hospitalière où ils s'étaient assis ; des citoyens , assemblés en espèce de tribunal, ne rougissant pas de recevoir cette honteuse déposition ; des écrivains ne rougissant pas de décorer du nom de civisme cette lâcheté méprisable.
Nous respirions ; le mauvais succès de ces délateurs les avait réduits au silence; et voilà que des sociétés entières les excitent de nouveau, les appellent au secours de la Patrie, se déclarent so* lidaires pour eux. Je suis persuadé que de bonnes intentions ont dicté ces démarches ; mais quel en peut être l'effet ? Elles rendront les délations plus fréquentes : les rendront-elles plus croyables , plus vraies , plus utiles ? Si une délation accompagnée de preuves est l'acte d'un bon citoyen, un amas de délations , bientôt reconnues fausses , n'a - 1 - il pas deux effets nuisibles: d'effrayer les gens de bien, et de rassurer les méchans? N'a-t-il pas celui de corrompre les hommes simples, de les rendre haineux et malveillans, de leur inspirer de la méfiance contre le tribunal dont la décision né justifiera pas leur préjugé , de leur laisser une longue prévention contre des accusés absous? ce qui n'est pas à négliger dans une constitution comme la nôtre., où utie ambition honnête n'a
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d'autre voie pour s'élever que Testime et le suffrage public; et surtout aujourd'hui une telle mesure n'est-elle pas plus imprudente que jamais? Encore une fois, je ne suis pas de ceux qui, prêts à imiter eux-mêmes les emportemens qu'ils blâment, attribuent d'abord à toute une société les projets les plus désastreux et les vues les plus criminelles. Je sais que , dans tous les tems où de grandes nouveautés et de puissans intérêts font naître des troubles et des factions, beaucoup d'hommes aveugles et passionnés , mais honnêtes, sont entraînés par trois ou quatre méchans habiles et ambitieux ; mais il est déplorable que ces sociétés ne voient pas que, par un tel exemple, elles contribuent à tenir le peuple entier dans cette agitation qui éloigne tout établissement. Ces commotions se communiquent au loin; tout s'agite; la vraie populace, c'est-à-dire, cette partie du peuple qui n'a ni propriété , ni domicile , ni industrie , devient l'arme de qui veut s'en servir : de là pillages , meurtres , incendies , attroupemens séditieux, qui demandent des têtes, qui menacent l'Assemblée nationale elle-même, qui s'appellent insolemment la Nation, comme si les citoyens paisibles, qui vaquent à leurs affaires en obéissant aux lois, étaient des esclaves ou des étrangers. Des écrivains avides alimentent ce feu, sachant que, dans les tems de troubles , on n'est pas lu et on
OEofres anciennes. O
ne vend pas ses feuilles, si l'on parle de concorde et de raison. Chaque jour, quelque nouveau crime, quelque nouveau danger est pathétiquement révélé aux plus crédules, pour leur apprendre à inquiéter, à tourmenter au hasard ceux qu'on leur désigne comme ennemis ; à ressusciter cette exécrable coutume des otages , qui rend le fils présent responsable des fautes de son père absent; à se défier de leurs législateurs, de leurs magistrats, de leurs généraux, de tous les officiers publics, qui ne peuvent rien que par la confiance publique ; à les embarrasser d'obstacles , de dégoûts, de violences; à sévir eux-mêmes contre des hommes vaguement accusés, qui peuvent être coupables, mais qui, suivant l'expression de ce sage et vertueux Tacite , condamnés sans être entendus et sans défense y meurent comme meurt un innO' cent '.
Si tous ces excès ont trouvé parmi nous des apologistes, ne nous étonnons pas que l'on ait montré un peu trop d'indulgence pour un pernicieux exemple de la commune d'Arnay-le-Duc, qui , malgré les lois et malgré l'Assemblée natio-
i. lUe, ut Nymphidii soçius [Cingonius Fàrro), hic, ut dux Neronis [Petronius Turpiliakus) , inauditi atque indefensi , tanquant innocentes perierant. Tacit. Histor. livre I. [Note ite rÉditeur,)
tiale, s obstinait à^vouloir retenir Mesdames, tantes du Roi, dont le voyage a fait dire et faire tant de sottises '.On a dit, pour excuser cette absurdité, qu'elle avait sa source dans le patriotisme ; et, moi, je dis qu'elle pourrait bien n'avoir sa source que dans cette fureur qui tourmente la plupart des hommes d'exercer un empire quelconque, de soumettre quelqu'un à leur seule autorité , et de s'élever par la force au-dessus de la place que les lois et la raison leur ont marquée.
Un grand mal est que cette erreur et d'autres semblables, qui peut-être ne tarderont pas à avoir lieu , appuieront trop bien les sophismes de quelques déclamateurs , qui, suivant leur coutume, faisant envisager cette inquiétude insensée de quelques villages comme le vœu de la Nation , essaieront par ce moyen, inutilement sans doute, d'arracher à l'Assemblée nationale cette loi sur les Émigrans *, dont la seule proposition eût dû
I. Voyez, au sujet de ce voyage, le décret rédigé par Mirabeau , et adopté par TAssemblée natiouale , condamnant la délibération de l'assemblée extraordinaire de la commune d*Amay-le-Duc, convoquée le aa février 1791, sur la réqtiiintion expresse des habitans de cette ville.
Ces pièces, ainsi que d'autres également relatives à cette affaire , sont imprimées dans le Moniteur des a 4 février et 4 mars 1791. {Note de l'Éditeur,)
a. Ce projet de loi , tel qu'il fut présenté dans la séance du 9 juillet 1791 par le député Vemier, rapporteur de la com
être rejetée avec mépris : loi imprudente et vexatoire, ennemie du commerce et de la liberté, et heureusement aussi impossible à écrire qu'à exécuter.
Toutes les bonnes lois sont des lois contre Témigration. Faites exécuter les lois qui sont déjà faites; que toute propriété soit inviolable; que les seuls agens de la loi commandent; que tout citoyen paisible soit en sûreté; que les soupçons vagues ne donnent pas lieu aux inquisitions , aux diffamations; et chacun restera dans ses foyers. Vous pouvez tout cela ; et , quand vous ne le faites point, vous n'avez pas plus le droit que le pouvoir de retenir ceux qui ne veulent point vivre parmi vous ; et il n'est vraiment pas concevable que ce soit aux hommes qui ont détruit la Bastille qu'il faille apprendre combien il est absurde et infâme de vouloir empêcher de sortir d'un lieu où l'on n'est pas bien.
J'ai entendu des partisans de cette loi s'étendre
mission nommée pour examiner la question , éleva de violentes réclamations , et resta sans effet Cependant , vers la fin de la séance, une proposition tendante à modifier la loi contre les Émigrans fut ouverte par le député Rewbell : l'Assemblée la décréta, sauf rédaction ; et, le i^^ août delà même année , elle adopta définitivement le projet présenté pour l'exécution de cette loi ainsi modifiée.
Voyez le Moniteur du tems. [Note de l'Éditeur.)
beaucoup sur plusieurs idiots fanatiques ou brigands incendiaires qui sont, dit -on, parmi tes Français absens , et qui cherchent partout de l'argent et des troupes pour rentrer dans leur patrie les armes à la main, et asservir par le fer et le feu la volonté nationale à leur intérêt et à leur volonté. Mais des hommes qui tenteraient d'exécuter ces détestables projets ne s'appellent pas des émigrans : ce seraient des assassins et des pai> ricides, qui, du moment qu'ils poseraient un pied hostile sur le sol français , ne devraient y trouver qu'une loi de proscription, qui ne leur laisserait que le choix de se faire tuer sur le champ de bataille, ou de périr sur l'échafaud; et j'ajouterai que ce n'est qu'avec de l'union et un courage calme et clairvoyant que l'on peut prévenir ou repousser de telles attaques, s'il est vrai que nous en soyons menacés.
Quelqu'un a dit que, si l'on agit comme la révolution étant finie, elle ne se finira jamais; et, moi, je réponds que, si Ton se persuade toujours que la révolution n'est pas finie , et que si l'on agit toujours comme la révolution n'étant pas finie , c'est alors qu'elle ne se finira jamais. Je sais fort bien que l'organisation d'une partie du gouvernement, beaucoup trop retardée , n'est pas encore achevée ; mais quoi ! suit-il de là que les troubles, les inquiétudes, les sacrifices , les travaux de deux
années ne nous ont pas plus avancés que si nous fussions demeurés tout ce teins -là clans la plus profonde léthargie ? Y a-t-il maintenant assez de lois faites pour que tous les citoyens connaissent bien leur état et leur devoir? Oui. Y a-t-il des tribunaux? Oui. Y a-t-il des administrateurs? Oui. Y a-t-il une force publique suffisante pour faire exécuter la loi quand on le voudra réellement? Oui. Qu'y aura-t-il donc de plus quand on nous dira que la révolution est finie , et que le règne des lois a commencé ? Certes , au moment où toutes ces institutions nouvelles entrent en activité, s'écrier ainsi qu'elles n'existent même pas n'est pro^ pre qu'à les étouffer dès leur naissance, à les rendre méprisables aux yeux des faibles et des ignorans, qui croiront que nos lois ne sont que des jeux et nos magistrats de vains fantômes; et tout justifier sans cesse, en répétant que c'est la faute du moment, n'est que le vrai moyen d'éterniser ce moment.
C'est ici le' lieu de se souvenir de quelques personnages, qui , voilant leur ambition ou leur triste insensibilité sous une affectation de patriotisme stoïque, déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix: car, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison : il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous
les gens de bien; et Thypocrisie ne serait plus 4.ângereuse , et ne mériterait pas son nom , si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendu sortir des lèvres de la vertu; et certes, tant de fougueux démagogues, tant de héros d'un jour seraient bientôt démasqués, s'ils n'avaient pas cet art insidieux, s'ils ne s'emparaient pas de ces noms de liberté, d'égalité, de bien public, d'amour de la patrie, et de tout ce qu'il y a de sacré pour les âmes honnêtes, afin d'en couvrir leurs projets, leurs vengeances, leurs fureurs. C'est ainsi qu'ils se revêtent d'une autorité censoriale, qu'ils distribuent des brevets de civisme. Quiconque ne s'enrôle pas avec eux, n'admire pas leur turbulente loquacité , et ne brûle pas de f'encens sur leur autel, est déclaré par eux ennemi de l'État et de la Constitution ; de la même manière que des prêtres, dans tous les pays, ont dit, disent et diront que vouloir les soimnettre aux lois, réduire leur opulence usurpée , mépriser leurs fables corruptrices et leur sévérité intéressée, ou leur indulgence vénale , c'est attaquer le Ciel même , c'est être ennemi de Dieu et de la vertu.
Comme je n'ai ni le loisir, ni la volonté de £ûre un livre, et que je me borne k jeter à la hâte quelques réflexions que je crois justes, je ne m'arrêterai pas ici à marquer les différences faciles à saisir entre ces tartufes politiques et les
vrais amis de la patrie, de la liberté, du genre humain. Je ne pourrais guère rien ajouter sur cette matière à ce qui a été développé avec une force et une maturité peu communes dans une lettre adressée à un membre célèbre de FAssemblée nationale par un auteur à qui je regrette que Fimmense multitude de ses travaux n'ait pas toujours laissé le tems d'exprimer aussi dignement d'aussi saines réflexions. Je crois, d'ailleurs, que ceux qui m'entendraient et m'applaudiraient n'ont pas besoin de mes avis , et que ceux pour qui ce que je dirais serait entièrement nouveau sont bien loin de cet état de paix et de méditation où l'âme est disposée à revenir de ses erreurs : le tems seul pourra les instruire.
Aussi, lorsqu'au mois d'août de l'année dernière j'ai publié mes pensées à ce sujet dans un Avis aux Français sur leurs véritables ennemis * , je n'en ai pas attendu de bien grands effets : je n'en attends pas davantage de ce que je publie aujourd'hui. Je sais trop que, dans le fort des tempêtes civiles, la raison sévère et calme a une voix trop faible pour lutter contre les cris de ceux qui, toujours prompts à servir, à exciter les passions populaires, toujours exagérant le danger