‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · I*'' JUIN I79I · texte numérisé non relu

I*'' JUIN I79I

xj'ÂssEMBLiE iTATioirALE Venait de décerner des honneurs à la mémoire de Voltaire : c'est le lendemain de ce jour qu'on lui annonce une lettre de vous'. Ce moment inspira sans doute un vif

I. Le projet de décret sur les honneurs à décerner à ia mémoire de Voltaire fut présenté par le député Gossin, rapporteur du comité de constitution , dans la séance du 3o mai 1791. L'Assemblée nationale le décréta à l'unanimité.

Le lendemain y 3i mai, M. Bureaux de Puzi, alors président, déclara que Tabbé Raynal était passé chez lui dans la matinée , et lui avait remis, en le priant de la présenter à l'Assemblée, une adresse, signée de lui : le président enr propoiïa donc la lecture, qui fut faite par le député Ricard, secrétaire.

Cette adjres^e, dans laquelle l'abbé Raynal, tout en félicîrtant l'Assemblée sur ses travaux , s'attache spécialement à relever avec une certaine aigreur les fautes qu'il croit devoir lui reprocher, excita de violens mnnnures. La lecture en fut interrompue à plusieurs reprises par les 1 réclamations d'une foule de membres de l'opposition» On prétendit que cette lettre n'était point de l'abbé Raynal, mais bien du député Malouët , qui , sous ce nom emprunté, avait "voulu forcément faire connaître ses opinions à l'Assemblée ; il s'éleva même une

intérêt: à tous ceux qui aiment la constitution , et qui ont étudié les causes de la révolution, à qui nous en sommes redevables. En vain tous les citoyens s'abstiennent d'interrompre les travaux de l'Assemblée, quand ils n'ont rien à lui demander : elle sentait , chacun sentait comme elle y que vous pouviez être excepté; qu'elle pouvait donner quelques instans à votre conversation; et il y eut à vous de la noblesse et de la dignité à vous reconnaître ce droit, et à savoir en user. Voltaire , Montesquieu , Rousseau , Mably , sont morts avant d^avoir vu fructifier les germes qu'ils avaient semés dans les esprits : vous vivez , vous qui avez avec eux préparé les voies de la liberté; et , comme dans ces associations ingénieuses où les vieillards qui survivent héritent de toute la fortune de leurs confrères morts , on se plaisait à voir accumuler sur votre tête le tribut de reconnaissance et d'hommages que l'on ne peut plus offrir qu'à leur cendre.

Vous promettiez à l'Assemblée de la juger sévèrement ; et cette promesse , honorable pour vous

très-vive contestation entre le président et le député Rcederer, qui demanda son rappel à Tordre, à cause, et de sa proposition , et des formes de sa propo$ition : ce qui ne fut point adopté. Enfin, la lecture de l'adresse terminée, l'Assemblée décida qu'il n'y avait point lieu à délibérer; et elle passa à l'ordre du jour. (Note de l'Éditeur.)

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et pour elle, a excité encore plus de satisfaction et de confiance. Nul ne doutait de vos principes r^ c'eût été vous faire outrage. Ceux qui profitent de leurs lectures se rappelaient surtout dans le livre qui a fait votre gloire (t. II, p. 407 ') celte adresse au roi, que la postérité pourrait prendre souvent pour une prophétie faite après Tévène ment^ et pour un tableau historique des travaux de TAsserablée nationale^ tant vous y indiquez avec précision toutes ses opérations et Tesprit qui les a guidées, et la nécessité absolue de faire ce qu'elle a fait; mais, comme, au milieu de son vaste et rapide ouvrage , il est impossible qu'elle n'ait pas omis ou tronqué plus d'une chose importante , qui cependant peut n'avoir point frappé les yeux des spectateurs vulgaires, chacun attendait de vous, soit de nouvelles conséquences des^ principes reconnus par vous et par elle, soit de nouvelles vues sur l'organisation du corps politique, soit de nouveaux moyens d'exécution, en un mot, des leçons où tous les citoyens puiseraient le respect et l'obéissance aux lois; et les législateurs, des lumières sur l'art de faire des lois dignes de l'obéissance.

I. Voyez THistoire philosophique et politique du commerce et des établissemens des Européens dans les deux Indes , édition de Genève, 1780, lo volumes in-8**. {Note de V Éditeur.)

Œavres anciennes. O

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Quel a donc été rétonnement général, quand on a TU quun écrit présenté sous votre nom, sous le nom d'un homme qui conseillait jadis au Roi de faire le bien par des réformes totales et rigoureuses, sans avoir nul égard aux cris et aux murmures, ne renfermait que des plaintes vaines, que des déclamations vagues et communes , sans aucune réflexion profonde, sans aucune idée dont il soit possible de profiter ! Quel a été Tétonnement de vous voir prendre le ton de vos anciens persécuteurs, de vous voir regarder comme ami et comme allié par ceux qui jadis ne parlaient de vous qu'avec ces expressions injurieuses qu'eux et leurs pareils prodiguaient à quiconque haïssait le fanatisme et la tyrannie, et voulait le bonheur du genre humain ! Et cette alliance n'est pas venue d'eux : car ce n'est pas eux qui ont changé d'esprit et de langage.

Qui jamais eût pu s'attendre à vous compter parmi les détracteurs de la déclaration des droits? Que des hommes qui ne réfléchissent point confondent sans cesse avec des principes toutes les détestables équivoques auxquelles on fait servir les principes; qu'ils attribuent à la connaissance des droits de l'homme tous les excès qui blessent le plus ces droits, et qu'on ne punit qu'en vertu de ces mêmes droits ; mais vous ! vous ! regarder comme un système de désorganisation et

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de désordre Tacte qui, pouvant seul assurer les droits et la liberté de tous, peut seul être la base d'une société durable ! Car je ne pense pas que vous accusiez l'Assemblée d'avoir donné aux hommes des droits qu'ils n'avaient pas en effet. £t qu'avez-vous invoqué pour les Américains, si ce n'est les droits de l'homme? Et qu'avez-vous trouvé dans le livre de Peene (le Sens-commun), que vous avez extrait et loué, si ce n'est les droits de l'homme? Et qu'avez-vous cité aux nations européanes pour les faire rougir de l'esclavage des nègres^ si ce n'est les droits de l'homme? Sur cette matière même vous vous êtes livré à des emportemens éloquens, mais pas assez prudens peutêtre: vous avez appelé à grands cris un libérateur qui mît le fer à la main de ces malheureux opprimés; vous l'avez nommé d'avance tm héros y un gnnd homme; vous avez trèssailii de joie eh prévoyant le jour où les champs amériùains s'enivreront uvec transport du sang européen ( t. YI, p» nai). Que diriez -vous de l'Assemblée nationale^ si «lie eût tenu un pareil langagi^?

A la vérité ^ comme autrefois vous faisiez amende iiotiorable d'avoir été prêtre, vous semblez aujourd'hui vous excuser d'avoir professé les maximes de la philosophie, et faire entendre que les discouta des philosophes ne doivent pas se prendre ^ la lettre; mais c'est là une chose qui doit. faire

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baisser les yeux à tous vos véritables amis: ils doir vent gémir qu'à la fin d'une carrière que la philosophie seule a rendue illustre vous paraissiez abjurer d'aussi honorables succès , et prêter l'appui de votre autorité à l'ignorance ambitieuse et hautaine, toujours ennemie des hommes libres et studieux; et qui ne manquera pas de dire suivant son usage : « Pourquoi écouter ces philosophes? Leurs idées d'humanité, de liberté, de justice, sont des rêveries, dont eux-mêmes ne croient pas un mot. »

Les crimes de quelques brigands qui profitent de rinévitable anarchie ont fait saigner tous les cœurs honnêtes ; mais était-ce vous qui deviez en accuser l'Assemblée nationale en corps? Quoi! quand vous avez chanté, invoqué la Liberté avec tant de force et de chaleur, ignoriez-vous que l'étabUssement de la Liberté, surtout chez une nation détériorée par un long esclavage, entraine toujours des désordres et des malheurs d'un moment? Et, si vos amis répondent que vous l'ignoriez , quelle pitoyable excuse pour un homme qui a passé sa vie à écrire , quoi ? l'histoire ! c'est-àdire, de tous les ouvrages de l'esprit, celui qui exige , qui suppose le plus de maturité dans le jugement, la connaissance la plus approfondie de tous les évènemens humains, de leurs causes, et de leurs effets. L'histoire n'est pas une déda-

es

mation de rhéteur. Le grand historien n'est que rhomme d'État , la plume à la main , surtout lorsque, sachant fort bien qu'il n'existe point d'histoire qui ne doive être philosophique et politique y- il écrit néanmoins ces deux mots sur son frontispice, et, par le faste même de ce titre, promet spécialement au lecteur l'étude la plus consommée de toutes les bases de Tart social et de la félicité humaine.

L'église de France vous arrache aussi des larmes. Je fais gloire d'être de ceux qui, sans estimer aucun collège de prêtres, à quelque communion qu'ils appartiennent, auraient cependant voulu qu'on prît des moyens de changer les choses sans inquiéter les personnes ; et qui ont vu avec bien de la joie l'Assemblée nationale, à l'occasion de l'arrêté du département de Paris ' , rentrer autant qu'elle a pu dans le sentier de l'immuable raison ; mais, en envisageant cette affaire sous son point de vue le plus défavorable , qu'y verra-t-on ? un clergé forcé de céder la place à un autre clergé, mais avec un traitement de retraite, dont un trèsgrand nombre a lieu d'être content. Je ne conçois pas en quoi ce destin peut vous paraître si lamentable , à vous qui nous traciez d'un style si amer l'origine d)es biens ecclésiastiques, à vous qui aviez

I. Cet arrêté concerne les édifices religieux. Voyez plus loin le chap. intitulé Des dissensions des prêtres, (Note de l'Édit,)

Il» MÉLIWGES.

le courage de nous dire (t. VI, p. 2o3) : si ceiài religion existait ^ nenfaudrait^il pas étouffer les mirUstrcs sous les débris de leurs autels? et aîK leuFA (t. X, p. i4^): s'il existait dans un recoin d'une contrée y soixante mille tùtoyens enchainis par ces vœux (diasteté, pauvreté, obéissaaoe), qu'aurait à faire de mieux le Souverain» que de s'y transporter avec un nombre suffisant de^ sor tellites armés de fouets , et de leur dire : sortez ! caiiadlè fainéante^ sortez ! Jux champs! à ragri* culturel aux ateliers! à la milice! On extFairait de votre livre vingt pages de ce ton, qui, suivai^t beaucoup de bons esprits., n'est ni celui de IThu* laanilé, ni celui de Tbisloire.

Tant et de si frappantes contradictions doivent embarrasser beaucoup. les. vrais amis de votre gloire; et je suis de ce nombre plus que vous ne pensez. Que pourront-ils répondre à celui qui jugera votre démarche d'après, l'importance que votre renommée attache su tout ce qui vient de vous? Il observera que, pendant deux années entières, les plus grandes questions qui puissent occuper des hommes se sont succédé dans des discussions d'où dépendait le sort de l'empire, sans qu'une fois vous ayez présenté à la Patrie le fruit de vos veilles et de vos travaux; sans qu'une fois vous ayez offert votre aide à l'Assemblée nationale pour la diriger dans une difficulté, pour hii inspirer t>u lui éclaircir un doute, pour

lui épargner une erreui* ^ pour lui indiquer un écueil. £t c'est au moment où nous sommes près de donner de l'importance à de misérables querelles ecclésiastiques ; c'est au moment où quelques méchans et quelques insensés affichent, foUement à la vérité « des espérances parricides , et où des brouillons et des factieux de tous les partis n'épargnent rien pour ébranler l'édifice naissant, et discréditer les lois sous lesquelles nous devons TÎyre, que votre lettre parait! Un tel ouvrage, dans de telles circonstances, ne semble-t*il pas arraiché à votre vieillesse trompée, dans l'intentioa d'élayer de l'autorité de votre nom des projets sinistres , et d'entretenir par-là ce désordre et cette anarchie dont vous vous plaignez , ainsi que tous les gens de bien? Il est incontestable que votre lettre peut produire cet effet; et je vous demande si cette idée vous laisse tranquille, et si vous croyez un pareil succès capable d'honorer vos vieux jours.

Je n'ai pas la prétention extravagante de vous offrir mes conseils ; mais je ne puis me refuser quelques réflexions sur la belle occasion qu'avait Tabbé Raynal de servir encore la liberté, et d'illustrer son retour dans une ville dont le despotisme superstitieux lui avait fermé l'entrée'. C'est

I. Le Parlement de Paris proscrivit, le i5 mai 1781, l'^iV- Poire philosophique àe Tafabé Raytial, et ordouda q[ue cet ou-

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ce qu'il eut fait, s il aùt exactement rempli la pro^ messe donnée en son nom à l'Assemblée nationale; s'il eût soumis l'ouvrage de nos législateurs à un examen critique et judicieux, sans passion et sans flatterie, tel qu'on devait l'attendre de lui. Il n'aurait pas répété qu'on a tout détruit, au lieu de se borner à la réforme des abus; il aurait cherché si cela était possible; il aurait discuté si beaucoup de vieilles institutions, très-vicieuses, trèsétroitement liées entre elles, et profondément enracinées dans les habitudes même et dans les opinions des hommes, peuvent être réformées Tune après l'autre; il aurait félicité le genre humain d'une déclaration des droits de l'homme , de cet acte vraiment authentique, de cette charte ineffaçable, qu'on ne peut plus déchirer dès qu'une fois elle est écrite; il aurait suivi, comparé les con-

vrage fût brûlé, il décréta même l'auteur de prise de corps. L*abbé Rayiial se vit donc forcé de s'enfuir précipitamment de France. Il parcourut T Allemagne, lit un voyage à Berlin; et Ton sait combien il eut à se féliciter de l'accueil honorable cpie lui lit le grand Frédéric dans la capitale de ses États.

Le i5 août 1790, l'Assemblée nationale^ sur la rédaction proposée par les députés Voidel et Malouet, annula, comme contraire aux droits naturels et imprescriptibles de Thoinme, le décret lancé par le Parlement de Paris contre l'abbé Raynal et son Histoire philosophique.

Lu mois après, l'abbé Raynal remercia l'Assemblée dans une lettre pleine de dignité, et lui adressa une rétractatiim des erreurs qui lui avaient échappé dans ses ouvrages. (Note de l'Éd,)

st-qiicnces que l'Assemblée nationale en a tirées, leurs rapports, leurs influences mutuelles; il au* rait éclairci, réuni, rectifié; puis il aurait pesé les obstacles de toute espèce qu elle a eus à vaincre; il l'aurait affermie, éveillée, encouragée. De là, il serait passé à l'examen de ses fautes; il en eût développé les causes et les remèdes; il eût tonné sur les passions privées qui ont quelquefois traversé l'intérêt général; il eût démasqué, et les hypocrites de royalisme, et les hypocrites de patriotisme, mêlant aux éloges et aux reproches de ces aperçus lumineux , de ces conseils d'une prudence fondée sur la connaissance des hommes et des choses : et tout cela énoncé avec cette simplicité noble, cette gravité majestueuse, digne du sujet, digne de la vérité.

Ou je suis bien trompé, ou une lettre écrite dans cet esprit n'eût pas été moins digne d'une âme forte et fière, et eût été plus utile à la chose publique et à votre gloire; et l'Assemblée nationale, qui n'a pu que supporter celle que vous lui avez adressée, l'Assemblée nationale, que certes on n'accusera pas d'avoir manqué de vénération pour les génies illustres, eût accueilli ces leçons de l'expérience et de Fétude avec la reconnaissance due au zèle , et le respect dû à l'âge et aux talens.

Voilà quelques-unes des réflexions que m'a fait naître votre lettre à l'Assemblée nationale. Plusieurs lecteurs trouveront mauvais que j'aie osé

lau MELANGES.

votLs les communiquer. lis rirout de voir au com- Kieficeraent mon nom obscur assis à coté de votre nom célèbre ; et cette disparate ne manquera pas de leur inspirer beaucoup de bons mots. Ces sortes de remarques trouvent toujours qudqu'un qui s'en empare : car elles sont commodes pour Tamour- propre. Elles tiennent lieu de réponse aux yeux de beaucoup de gens; et il ne faut que peu ou point d'esprit pour les faire.

Vous avez agi en homn^ libre , en disant votre pensée à l'Assemblée nationale : j'agis de même en vous disant la mienne. Je ne vous ai point parlé un langage de parti : le peu de personnes qui me connaissent savent que je n'ai jamais été attaché à aucun parti, que je n'ai rien faàt pour plaire à aucun, que je n'en servirai aveuglément aucun, et qu'un ardent désir du bonheur des hommes est la seule passion que je porte dans les discussions politiques. Ne voyez surtout dans ma franchise nul dessein de vous offenser. Quelles que soient vos opinions, quelles que soient les mienues, je n'oublie pas le précepte sage et humain d'un législateur antique : Lèverai deyarU la iéte blanchie , et honore la présence du vieillard Tespère que l'auteur de la lettre à l'Assemblée nationale m'excusera d'oser citer Moyse à l'auteur de V Histoire philosophique.

MÉLANGES. ia3

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